Monde

Brexit: les Anglais ne sont malheureusement pas si trouillards

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 24.06.2016 à 13 h 42

S'appuyant sur les exemples du Québec de 1995 ou de l'Écosse de 2014, beaucoup de sondeurs et de commentateurs étaient persuadés que la «préférence pour le statu quo» permettrait au «Remain» de l'emporter. À tort.

Des retraités vont voter à Londres, le 22 juin 2016. LEON NEAL / AFP/

Des retraités vont voter à Londres, le 22 juin 2016. LEON NEAL / AFP/

C'était entendu: le flinch factor, le «facteur trouille», allait l'emporter. Autrement dit, confrontés à un scrutin annoncé serré –les sondages donnaient régulièrement un écart d'un point entre les deux choix depuis le début du mois, contre parfois vingt points d'avance pour le «Remain» (Rester dans l'UE) en début d'année–, les électeurs britanniques indécis, évalués à environ 10% de l'électorat, allaient opter pour rester avec ce qu'ils connaissent, l'Union européenne, plutôt que se risquer vers le grand large. Et pourtant, c'est l'inverse qui s'est produit: le «Leave» (Quitter l'UE) a remporté une incontestable victoire sur le «Remain», avec un peu moins de 52% des voix. Ce que les chercheurs et les sondeurs (très critiqués depuis hier, même si cette critique doit être nuancée) appellent la «préférence pour le statu quo» n'a pas opéré.

Cet effet était pourtant largement attendu par les partisans du «Remain». Dans le journal de gauche New Statesman, Peter Kellner, l'ancien président de l'institut de sondages YouGov, expliquait récemment que «dans le passé, les référendums en Grande-Bretagne ont tendu à produire un mouvement tardif en faveur du statu quo». Il citait en premier exemple le référendum sur l'appartenance à la Communauté européenne de 1975, lors duquel l'écart en faveur du «oui» s'était élargi sur la fin. Vers quatre heures du matin, vendredi, quand la victoire du «Leave» s'est concrétisée, Kellner a tweeté: «On dirait que nous nous dirigeons vers un résultat mauvais pour le Royaume-Uni, mauvais pour les sondeurs et (ceci est le moins important) embarrassant pour moi.»

«Les votants commencent à voir que cela peut se produire, que peut-être l'option du changement peut gagner, et c'est à ce moment-là qu'ils commencent à s'interroger et à reconsidérer leur intention de vote», déclarait de son côté avant le vote Eric Bélanger, chercheur en sciences politiques à l'université McGill. «Ceux qui n'ont pas vraiment d'opinion, quand ils auront à remplir leur bulletin, tendront à favoriser l'option du statu quo.»

«Notre besoin implicite de rester sur ce à quoi nous sommes habitués»

Au moins deux autres exemples similaires à celui de 1975 avaient été avancés à l'appui de ce scénario, celui du référendum sur l’indépendance du Québec en 1995 et celui du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse en 2014. Dans le premier cas, le «oui» à l'indépendance avait été donné vainqueur dans les semaines précédant le scrutin, mais le «non» avait fini par l'emporter d'un souffle (50,6% contre 49,4%) après une dernière ligne droite où les conséquences négatives du «oui» pour l'économie avaient été largement soulignées. Dans le second cas, le «oui» avait également effectué une percée spectaculaire, au point que les deux camps étaient au coude à coude dans les derniers jours de scrutin, mais le «non» l'avait largement emporté par 55,4% des voix.

Après ce dernier vote, la chercheuse en psychologie Nichola Kent-Lemon écrivait d'ailleurs:

«Le biais en faveur du statu quo a à voir avec notre besoin implicite de rester sur ce à quoi nous sommes habitués. Nous sommes instinctivement plus motivés par l'idée de minimiser nos pertes que maximiser nos gains. De cette façon, même quand une opportunité se présente d'effectuer un changement qui paraît attirant, nous nous retenons sur la base du fait que nous ne voulons pas perdre ce que nous avons déja. De notre réticence à choisir quelque chose de nouveau au menu au détriment de notre plat favori, même s'il a l'air délicieux, au fait de revenir sans cesse au même endroit en vacances, les exemples sont innombrables.»

L'anticipation de cet effet explique par exemple que, même quand les sondages étaient serrés ou que les courbes paraissaient s'inverser, le «Remain» a toujours été donné probable à au moins 60% par les prévisionnistes et les parieurs. En avril, évoquant une enquête où les deux options étaient données au coude à coude, l'institut Ipsos Mori expliquait ainsi que «le sondage est très serré mais l'avantage réside habituellement dans le camp du statu quo dans n'importe quel référendum». Interviewé avec d'autres sondeurs par Buzzfeed UK à la veille du vote, Adam Drummond, de l'institut Opinium, exprimait son opinion comme suit:

«"Remain". Nous avons une égalité en ce moment et on dirait que l'habituel mouvement de balancier vers le statu quo est en train de se produire.»

Les électeurs âgés sont revenus au statu quo... des années soixante

Drummond, et d'autres observateurs avec lui, nuançait cependant cette prédiction en notant que généralement, les électeurs qui apportent la plus forte contribution à l'effet statu quo sont les plus âgés alors que, pour ce référendum, c'est cette catégorie d'âge qui était attendue comme la plus favorable au «Brexit». Là réside sans doute une bonne part de la relative surprise du résultat électoral du 23 juin: l'électorat attendu comme favorable au statu quo a voté pour le changement... qui est en réalité un retour au statu quo qu'il a connu dans sa jeunesse, puisque les électeurs de plus de 65 ans, qui ont voté à plus de 60% pour le Brexit, étaient en âge de voter quand le Royaume-Uni a fait son entrée dans l'Union européenne en 1973.

Les élus favorables au «Remain» avaient eux-même fini par s'intoxiquer sur les résultats du scrutin. Le magazine conservateur The Spectator citait, à la veille du référendum, un député Tory favorable au maintien dans l'Union, qui s’interrogeait: «Si tellement d’entre nous trouvent nos circonscriptions plus difficiles que ce que nous pensions, alors d’où vient la majorité dans les sondages en faveur du "Remain"?» Le journaliste fournissait alors cette hypothèse que le résultat final a cruellement démenti: «Peut-être que les électeurs ont voulu alerter l'establishment avant, au final, de voter pour le status quo.» Cela n'a donc pas été le cas et, ce vendredi matin, certains partisans du «Remain» se sentent obligés d'en rire, de peur d'être forcés d'en pleurer.

Quel est le prochain sondage? Je sens clairement un mouvement vers le «remain»

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (943 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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