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Mon fils se foutait du foot (puis l'Euro est arrivé)

Louise Tourret, mis à jour le 29.06.2016 à 18 h 23

Mon fils qui termine son CP s’est transformé en quelques jours en véritable tifoso à qui il faut montrer les buts de la veille au petit-déjeuner. Où et comment cela est-il arrivé? Le foot est-il aussi sexué qu’à l’époque de mon enfance? Aimer le foot, est-ce bon pour mon enfant? Et pour son éducation? La réponse se trouve dans la cour de récréation de l’école.

Les Français vainqueurs | Raphaël Labbé via Flickr CC License by

Les Français vainqueurs | Raphaël Labbé via Flickr CC License by


Vous vivez avec des enfants? L’Euro a peut-être eu un impact sur eux et sur votre vie de famille. La compétition et le marketing qui l’entoure ont un effet auquel je ne m’étais pas préparée. Personne ne regarde le foot chez moi (enfin maintenant si), je n’en parle pas spécialement, je suis incapable de regarder un match et cet enfant n’a jamais été inscrit à ce sport (il fait de la danse et du handball). Il n’avait même jamais possédé de ballon de foot. Il n’a pas de référence dans son entourage quotidien qui s’intéresse au foot, qui commente les matchs ou qui va les voir avec des copains. Le foot ne faisait pas partie de notre vie et c'était très bien comme ça. Mais ça, c’était avant l’Euro.

Deux semaines avant le début de la compétition, je me faisais traîner chez Carrefour pour acheter un album et des vignettes autocollantes. Les mêmes que j’avais vues circuler dans ma propre cour d’école quelques décennies plus tôt. Car la mode en ce mois de juin, c’est les images Panini. La principale occupation de cet enfant avant le début de la compétition: coller des autocollants. Et j’ai rapidement dû expliquer que la Turquie est en Europe et aider au déchiffrage des noms des joueurs islandais.

Là-dessus, il a fallu regarder les matchs et entendre, étonnée, des conseils d’experts plus ou moins improvisés (je ne connaissais pas la retournette) et des hurlements de joie à chaque but de l’équipe de France. Pardon, de la France. L’expérience semble partagée par un certain nombre de parents et davantage du coté des garçons.

Une sociabilité masculine

Personne n’interdit à des filles de posséder des albums et des vignettes et certaines en possèdent, j’en ai rencontrées. Mais la folie du foot s’empare davantage des garçons, comme on peut le constater dans de nombreuses cours d’école. Un phénomène qui a été analysé par Catherine Monnot, chercheuse et auteure en anthropologie, spécialiste de la construction sociale des sexes et également enseignante qui a beaucoup observé les enfants dans les cours d’école:

«Le foot fait partie intégrante de la culture masculine sous nos latitudes, c'est à la fois un facteur d'affirmation de la virilité (compétition, engagement physique....), quels que soient les âges, et un facteur de sociabilité puisque le foot “en vrai” ou à la télé permet de se réunir entre hommes. 

Chez les plus jeunes, les conversations “d'experts” autour des joueurs et des matchs, les jeux d'imitation dans la cour de récréation (à celui qui sera Zlatan ou Ronaldo, des joueurs qui deviennent de véritables modèles d'identification), les échanges de posters ou d'images participent de la construction de cette culture et de cette sociabilité masculines autour du ballon rond.»

Évidemment, les compétitions telles que l’Euro ou le Mondial relancent et généralisent l’intérêt pour le sport:

«Un évènement comme l'Euro est d'autant plus fédérateur qu'il est massivement relayé par les médias, c'est un temps fort qui cristallise les imaginaires, les identités, et avive l'esprit de compétition que la société tend déjà à insuffler chez les jeunes garçons.»

Cela n’échappe pas aux téléspectateurs.trices.

Et cet état des choses peut surprendre ou inquiéter des parents qui tiennent à transmettre des principes d’égalités et de libre arbitre à leur progéniture.

Plus que jamais, les jeux dans la cour demeurent genrés, particulièrement au primaire, avec une nette appropriation de l'espace par les garçons


En même temps, je n’ai trouvé que des réactions de mères sur le sujet… Et pour le moment ce que l’on voit du foot, sur les terrains comme sur les écrans, c’est une compétition entre bonshommes.


Le vent du changement

Tout cela a un impact sur la manière dont les représentations circulent chez les enfants. Et les pratiques qui en découlent sont directement observables dans les cours d’école. Qui participe à quels jeux? Quelles logiques les conduisent? Et pourquoi génération après génération, les activités d’élèves sont tellement sexuées:

«Plus que jamais, les jeux dans la cour demeurent genrés, particulièrement au primaire, avec une nette appropriation de l'espace par les garçons, qui accaparent souvent une grande superficie pour les jeux de ballons. Selon les écoles, un ballon est disponible à la récréation, ou bien à la pause de midi, mais presque toujours sur le temps périscolaire.
 

La grande majorité des joueurs sont des garçons, d'abord à cause d'un phénomène de cooptation (les garçons qui initient le jeu se choisissent entre eux) qui renforce les liens entre eux, mais aussi parce que la plupart des filles s'exclut de cette activité qui constitue clairement un marqueur social de l'appartenance de sexe: on joue donc à des jeux “de garçons” pour être perçu comme un garçon, et à l'inverse, on s'en exclut pour s’affirmer en tant que filles.»

Un jeu de ballon n’est pas innocent et la pratique d’un sport, l’usage et la répartition de l’espace installent des idées du monde qui construisent les enfants. Ceux-ci s’éduquent aussi entre eux, dans la cour.

La bonne nouvelle, c’est que cela peut changer, changer rapidement et changer davantage notamment lorsque des filles font du foot à l'extérieur et arrivent à s'imposer et à paraître légitimes pour le faire.

Les filles sont de plus en plus nombreuses à pratiquer le foot (100.000 licenciées en 2016 selon la Fédération française) et les clubs de filles se multiplient. Thomas est papa de deux jumelles inscrites au foot depuis l’âge de 7 ans, ce sont elles qui ont choisi ce sport et la famille a répondu de concert à mes questions:

«Les filles ont voulu faire du foot après la Coupe du monde, il y a deux ans. Elles sont aujourd’hui en U10 et elles ont décidé de continuer à la rentrée, dans le club de filles auquel elles se rendent chaque semaine. Les coachs sont deux filles et le directeur sportif est un garçon. Les U13 (plus âgées) sont entraînées par un homme. Mes filles participent aussi à des compétitions comme le tournoi Filles au foot qui réunit les clubs de la région parisienne. Elles étaient 211 pour la région parisiennes ce dimanche 19 juin. En plus de jouer, bien sûr, mes filles suivent l’Euro et ont presque terminé leur album Panini.»

Au moment où je leur parle, l’une porte un maillot et me confirme qu’elles jouent dans la cour de l’école. Elles ont même converti certaines de leurs camarades qui vont bientôt les rejoindre dans leur club. Alors comment cela se passe-t-il dans la cour:

«Les garçons sont sympas mais seules les filles qui jouent bien peuvent être acceptées. Avant nous, il n’y avait pas de filles qui jouaient au foot dans la cour de notre école mais les équipes sont mixtes aujourd’hui.»

J’ajoute que selon le témoignage hyper fiable de mon fils, il y a cinq filles dans l’Euro de sa cour d'école (qui compte une équipe d'Australie et une autre du Sénégal).
Les temps changent comme le remarque ce confrère de L'Équipe sur Twitter.

La prime aux gagnants

Mais... On peut progresser. Les réflexions qu’inspirent le foot interrogent bien au-delà de la seule question du genre. Cette pratique populaire, qui occupe une large place de l’espace collectif peut valoriser/dévaloriser des individus et en l’occurrence des enfants... Mais remplacez «filles ou garçons qui ne sait pas jouer» par «élève faible» et foot par maths ou français… Comment sont perçus les «mauvais» élèves par beaucoup d’enseignants? Comme des membres d’une équipe avec lesquels on n’a pas envie de jouer ou du moins qu’on ne sait pas intégrer dans le jeu? Alors, comment faire rentrer plus de participants dans le «game»? La question est centrale pour l’éducation et l’école.

Des adultes sensibilisés à la question peuvent essayer d'insuffler un peu de mixité dans tout ça

Enfin, il ne faut pas éluder une autre idée véhiculée par le foot et cet Euro: la compétition pour la victoire. Si les matchs sont sympas à regarder à la télé, encore une fois, se retrouver du mauvais côté de la barrière peut être une source de souffrance. Vous vous souvenez du stress d'être choisi.e en dernier quand les «winners» constituaient leurs équipes dans la cour?! Ou pire, avec toute la classe, dans les cours de gym au collège? «En priorisant la victoire sur le jeu lui-même, on favorise par là-même les garçons plus habitués à ce genre d'activités», ajoute Catherine Monnot. Et cela au fond n'est pas très positif.

Une autre éducation est possible

Influencer la logique «genrée» et ultra compétitive de la pratique du foot n’incombe pas aux enfants. Cela ne concerne pas que les petites filles, les petits garçons mais bel et bien les adultes. Des éducateurs qui ne doivent pas tenir pour «naturelle» la ségrégation des sexes et des niveaux et peuvent également porter un discours sur le sens du jeu lui même comme l’explique Catherine Monnot:

«L'intervention des adultes est ici cruciale: sans eux, la ségrégation des sexes est souvent très importante. Des encadrants sensibilisés à la question peuvent essayer d'insuffler un peu de mixité dans tout ça en imposant des quotas, en encourageant les filles ou en fixant des règles du jeu qui favorisent leur intervention (comme le nombre minimum de passes ou de joueurs engagés avant le but).

Mais lorsqu'ils ne sont pas formés dans ce sens, malheureusement, ils participent bien souvent eux aussi à reproduire les stéréotypes des sexes de façon inconsciente en se tournant exclusivement vers les garçons pour organiser le jeu, en ne s'adressant qu'à eux, en décourageant plus ou moins explicitement les filles et en les renvoyant à leurs activités traditionnelles.»

On devrait s'en rappeler tous les jours, et moi la première, avec mon petit garçon de 7 ans qui bombe le torse et veut maintenant devenir joueur professionnel, en matière d’égalité des sexes, de mixité et de bienveillance les choses peuvent changer très vite pour les enfants. Et ça commence en les éduquant autrement à la maison et à l'école. (Sinon, allez la France!)

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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