Sports

Au secours, l’Euro de foot se transforme en Mondial de rugby!

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 23.06.2016 à 16 h 40

Voici la preuve par cinq que le cauchemar ovale de l’amateur de ballon rond a déjà commencé.

À Lens, le 16 juin 2016 | LEON NEAL/AFP

À Lens, le 16 juin 2016 | LEON NEAL/AFP


C’est un sentiment de malaise qui m’a assailli progressivement, depuis le début de cet Euro 2016. Peut-être la conséquence du fait de voir le stade de football de l’équipe que je supporte, qui n’accueille pas l’Euro, envahi par des supporters de rugby. Ou, tout simplement, une accumulation d’indices irréfutables qui, au bout de douze jours de compétition, m’ont amené à la conclusion suivante: cet Euro de football en France s’est en réalité transformé en Coupe du monde de rugby.

Notre sport si sale, mal élevé, pourri d’argent et de mauvais gestes est sur le point de se transformer en discipline de gentlemen inspirée de manière noble par les valeurs de l’ovalie (©). Voici, en cinq temps, les indices que j’ai recueillis et qui m’ont amené à me dire que les envahisseurs ovales étaient là, qu’ils avaient pris forme ronde et qu’il me fallait convaincre un monde incrédule que le cauchemar avait déjà commencé.

1.Les Celtes ont la belle vie

Pour la première fois, quatre des cinq nations qui composent les Îles britanniques étaient qualifiées pour la compétition: Angleterre, Irlande, Irlande du Nord et Pays de Galles –seule l’Écosse est restée à la maison. Avec la France et l’Italie, on a donc quasiment le tournoi des Six Nations (auquel Irlande et Irlande du Nord participent sous la même bannière) au grand complet. Et les nations celtes ont fait mieux que se défendre, puisque les quatre sont qualifiées pour les huitièmes de finale, le Pays de Galles ayant même créé une belle surprise en terminant premier de sa poule, devant l’Angleterre, qu’il avait déjà devancée à la Coupe du monde de rugby.

Deux d’entre elles, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord, se retrouveront d’ailleurs en huitièmes de finale. Bref, pour peu qu’on finisse par une finale Angleterre-Pays de Galles le 10 juillet au Stade de France, on se demandera vraiment si les deux équipes se disputeront le trophée Henri-Delaunay ou la Triple Couronne.

2.On ne comprend rien au mode de qualification

On a longtemps cru que la France allait affronter l’Irlande du Nord en huitièmes de finale. On a pu aussi croire que cela serait la Turquie, ou peut-être la Suède. Finalement, cela sera l’Irlande. Bref, à moins d’être lauréat de la médaille Fields, on s’est souvent égaré dans les chicaneries du réglement de l’UEFA et du déjà mythique tableau des combinaisons de groupe.

Pourtant, il y avait une époque, entre 1996 et 2012, où l’Euro était simple: seize équipes, deux qualifiées par poule, puis un tableau à élimination directe avec des groupes qui croisent. Le même système adopté par la Coupe du monde de rugby jusqu’en 1995 avant que, tel le premier Michel Platini venu, le rugby international ne s’avise d’élargir son audience en passant de seize à vingt qualifiés. Résultat: le grand foutoir de la Coupe du monde 1999, où les vingt équipes étaient divisées en cinq poules de quatre qualifiant directement seulement les premiers: les deuxièmes et le meilleur troisième devaient, eux, passer par un huitième de finale, le tout permettant de dégager huit qualifiés pour les quarts de finale! À partir de 2003, la compétition est ensuite revenue à une solution un peu plus logique de quatre poules de cinq, mais qui aboutit à ce qu’une équipe soit exempte de match à chaque journée, sans oublier les bonus défensif et offensif pour épicer (ou compliquer) le tout. On attend avec impatience que l’UEFA instaure la victoire à quatre points pour l’équipe qui marquera quatre buts ou plus.

3.Il y a beaucoup trop de temps entre les matchs

Dans les grandes compétitions, la vie de l’amateur de foot est bien réglée. Le lendemain de match, c’est l’heure du bilan, des notes, des récits de la soirée. Le surlendemain, l’heure des polémiques à base de bras d’honneur et de sarabandes. Le jour d’après, l’heure de commencer à se projeter dans le match à venir, le dispositif tactique, les forces et faiblesses de l’adversaire. Et enfin, le jour du match, celui de laisser monter la pression. Sauf quand, comme dans cette compétition, la France doit attendre une semaine entre son dernier match de poule et son huitième de finale, puis une semaine encore avant son éventuel quart de finale, le tout pendant que son adversaire profite de trois jours de récupération en moins. Une adaptation très réussie du calendrier de la Coupe du monde de rugby, avec son pauvre match hebdomadaire, qui fait qu’on a du mal à totalement garder la tête au tournoi.

4.Les supporters sont (presque tous) sympas

OK, il y a eu évidemment les malheureux épisodes du premier week-end à Marseille, entre hooligans anglais et russes. Mais, depuis, c’est quasiment la lune de miel entre l’opinion publique et les supporters, entre les Nord-Irlandais qui créent le tube de l’été avec «Will Grigg’s On Fire», les Irlandais qui remportent les suffrages de tout le monde en acclamant un habitant de Paris ou en chantant pour la police, les supporters islandais qui déplacent un pourcentage substantiel de la population de l’île dans l’Hexagone... Les supporters de foot deviennent tellement sympas qu’ils se mettent à ressembler à des supporters de rugby et qu’on se met à vanter leurs «troisièmes mi-temps».

5.Ça tire quand même pas mal au-dessus des perches

En 2012, 60 buts avaient été marqués en 24 matchs lors de la phase de poules de l’Euro polono-ukrainien, soit une moyenne très correcte de 2,5 buts par match. On aurait pu penser que l’élargissement du plateau à 24 équipes, susceptible de creuser les écarts, ferait augmenter cette moyenne, mais il n’en a rien été: on compte 70 buts en 36 matchs, soit une moyenne de seulement 1,94. Comme si la qualification potentielle de trois équipes par groupe, loin de désinhiber les participants, les avait incités à rechercher prudemment une courte victoire et un nul, synonymes de qualification. Soit ça, soit on leur a dit que, dorénavant, c’étaient les tirs au-dessus des montants qui rapportaient des points.

FRANCK FIFE/AFP

Pour ce qui est de la forme du ballon, nous vous tiendrons informés dès que possible. Pour l’instant, il reste rond, mais commence déjà à manifester quelques velléités d’aplatissement.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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