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Sur Snapchat, la vie (presque) banale des actrices porno

Temps de lecture : 10 min

L’application offre un récit inattendu, mais très bien organisé, du quotidien des actrices stars.

Montage Slate.fr
Montage Slate.fr

Les snaps de Keisha, très populaires sur l’application de messages éphémères Snapchat, pourraient ressembler à ceux de n’importe quel autre compte. Quand j’ai commencé à suivre cette jeune femme de 22 ans, [pour des raisons purement professionnelles, ndrl], je l’ai vue faire des faceswaps (une manipulation photographique par laquelle les visages de deux personnes sont échangés), filmer son grand jardin, faire des selfies, ou se montrer en train de patienter dans sa voiture. Jusque-là, rien qui ne la différencie des 100 millions d’utilisateurs quotidiens de l’application.

Mais dans certains de ses snaps, a priori anodins et très ancrés dans le quotidien, Keisha montre sa poitrine. Régulièrement dans ses stories (les photos et vidéos publiques), sans nous prévenir, elle se montre nue ou partiellement dénudée et tease ses abonnés. Normal: le nom de scène complet de la jeune femme est Keisha Grey, elle est l’une des douze pornstars les plus importantes de 2016, et détient un compte très réputé dans le monde discret et étrange du Snapchat pornographique.

Des comptes d’actrices mondialement connues comme celui de Keisha Grey, il en existe des dizaines et des dizaines sur Snapchat. Mais plus que la banalité de leur quotidien, Snapchat apparaît comme le parfait outil pour entretenir leur relation avec leur communauté de fans, et parfois même en retirer de l'argent.

«Partagez l’amour et le cul!»

Saint-Sernin, journaliste pour Le Tag Parfait (le site spécialisé dans la «culture porn») qui a consacré un article à certains de ces comptes, m'a aidé à comprendre cet aspect si particulier du réseau social:

«Les actrices pornos sont sur Snapchat pour les mêmes raisons que Kim Kardashian et le reste des célébrités qui ont une communauté de fans. C'est une manière de fournir du contenu de manière directe aux gens, c'est un moyen de communication à la mode. Les actrices pornos ne sont pas différentes du reste de l'industrie de l'entertainment, elles s'adaptent même plutôt bien à ce nouveau canal.»

Sur de nombreux comptes, les actrices postent essentiellement des vidéos et des photos d'elles nues, un snap osé en appelant un autre pour s'assurer de la fidélité de l'abonné.

Mais de nombreuses actrices privilégient avant tout l’échange avec leur public, et le storytelling, jour après jour, de leur vie, pour alimenter un semblant de proximité. «Certaines actrices comme Luna Star sont dans une espèce de délire bling-bling à faire des soirées en boîte dans le carré VIP, mais c'est une exception, au moins sur Snapchat, nuance Saint-Sernin. Pour le reste, les stories sont basées sur les animaux domestiques, la gym, parfois les tournages, le make up notamment avant de faire la scène, et puis les transports.» Une vie globalement classique, ou presque: «Il y a une énorme présence de cannabis, ça fume de fou et elles ne se privent pas pour le montrer», ajoute-t-il.

Je finance, je réalise, j'écris, je joue, je m'occupe des costumes et de la musique, et j'édite moi-même mes vidéos.

Riley Reid, actrice de films pornos pour son propre site, dans l'une de ses stories Snapchat.

Certaines vont plus loin et parlent directement de leur métier. Dans l’une de ses stories, Riley Reid, autre actrice très réputée et très active sur les réseaux sociaux, se filme avec son téléphone pour parler à ses centaines de milliers d'abonnés Snapchat. Elle y raconte, très enthousiaste, le tournage d’une «petite vidéo de masturbation en solo» qui doit bientôt sortir, et filme quelques extraits sur son ordinateur, sans trop en dévoiler, évidemment. Après quelques mimes explicites, elle lance, amusée: «Je sais que vous ne voudrez pas rater ça!» Puis elle va demander à ses abonnés de se rendre sur son site personnel pour voir la vidéo en entier, et de lui envoyer par email des «idées de scénarios» qu’ils aimeraient qu’elle réalise dans ses prochaines productions.

Dans une autre story, publiée quelques jours plus tard, celle qui compte 300.000 abonnés raconte son statut de PDG de sa propre compagnie de vidéos porno:

«Tourner des films pornos pour d'autres compagnies est super amusant. Mais tourner des pornos pour sa propre compagnie, c'est encore mieux. Je finance, je réalise, j'écris, je joue, je m'occupe des costumes et de la musique, et j'édite moi-même mes vidéos. Et je gère aussi mon site et la boutique qui va avec, j'ai tout fait moi-même et ça rend tout ça encore plus amusant!»

«Partagez l’amour et le cul!», lance-t-elle encore avant de twerker maladroitement et d’embrasser son écran.

La présence masculine existe: aux dernières nouvelles, l’acteur James Deen postait une photo avec un gribouillis de pénis au niveau de l’entrejambe et Lance Hart s'amusait avec de la lingerie. Mais c’est tout, ou presque: logique quand on sait que les femmes dominent très largement l'industrie du porno (au point qu'il y a même eu une pénurie au Japon en 2014).

Détails du quotidien

Le compte d’AJ Applegate, actrice de 26 ans, est de loin le plus intéressant. Dans une série de snaps surréalistes, elle détaille un petit souci de santé: son œil droit est rouge à cause du sperme qu’elle a reçu dans une scène tournée plus tôt, et qu’elle n’a pas de produit sous la main pour s’en charger. «Il faudrait des gouttes spéciales pour ces choses-là, j’aimerais inventer un truc comme ça», plaisante-t-elle. Au quotidien, elle confie ses angoisses pour une audition («Je connais plutôt bien les dialogues»), filme ses longues séances à la salle de musculation, son ennui entre les prises, ses séances d’UV et ses petits écarts dans son régime alimentaire.

Je dois étirer mon anus pour une scène

AJ Applegate, actrice très présente sur Snapchat

Parfois, les actrices vont plus loin dans la divulgation de leur intimité en répondant aux questions des abonnés. Mi-juin, AJ Applegate a ainsi «pris le contrôle» du compte Snapchat du site Naughty America, pour répondre aux questions des abonnés. Elle y parle très librement de son métier, de son rapport à la sexualité et aux relations amoureuses ou même de ses films préférés («N’importe quel film de Jim Carrey»). À la question «comment devenir acteur ou actrice porno?», elle répond avec simplicité: «Il y a quelque chose qui s’appelle internet. Vous tapez “porn agencies” et vous trouvez toute une liste d’agences, et vous envoyez vos photos, et voilà.» Elle a tenu également à rappeler qu’il est très dur de réussir dans le milieu depuis l’arrivée d’internet et de la pornographie gratuite, qui ont tout bouleversé. «Payez pour votre porno!», s’exclame-t-elle.

Toutes ces techniques de narrations (banalité du quotidien, sentiment de transparence, intimité), donnent le sentiment d'être aux côtés de ces actrices du réveil jusqu'au coucher. Mais ce n'est pas la seule force des pornstars sur Snapchat.

Les pornstars face à la censure

Dans une autre série de snaps, AJ Applegate livre une confidence surréaliste: elle doit se coucher tôt et «étirer son anus pour une scène» le lendemain. «Je dois me préparer pour l’apprécier demain. […] je vous montrerais bien, mais je ne peux pas montrer de nudité ici.» Techniquement, AJ Applegate pourrait proposer des contenus pornographiques, les comptes de ce type sont extrêmement nombreux. Mais Snapchat mène une guerre sans merci contre la pornographie sur son application, elle risquerait donc de voir le sien fermer aussitôt repéré (et repérer un compte aussi gros serait très facile).

Les réseaux sociaux ont un rapport compliqué à la nudité: sur Facebook (et sur Instagram, qui lui appartient), une armée de modérateurs sous-payés s’assurent qu’aucun sexe n’apparaisse sur votre timeline. Sur Twitter, c’est l’inverse: quelques mots clefs suffisent à faire découvrir un monde rempli de photos, de vidéos, de Vines et de GIFs pornographiques. Snapchat, de son côté, devait absolument se détacher de l’image de réseau social spécialisé dans l’envoi de «dick pics» (photos de pénis) s’il voulait intéresser toujours plus d’investisseurs. C’est pour cela, qu’en novembre 2014, l’entreprise d’Evan Spiegel a lancé une grande offensive contre les compte d’actrices porno, comme l’a raconté en août dernier The Daily Dot. Domino Demoiselle, performeuse pour adultes, animait à l’époque un compte très suivi. Après le lancement de la grande chasse aux comptes porno, son compte a été suspendu et l’utilisatrice avertie par mail. «Cela semble logique qu’ils nous virent parce qu’ils voulaient changer leur image, a-t-elle raconté au site. Mais c’est la façon dont ils l’ont fait, car nous avons aidé à faire grandir leur application, et soudainement ils nous ont tourné le dos et nous ont tous bannis.»

J'ai contacté Snapchat, qui m'a expliqué qu'ils travaillent avec des experts de la sécurité en ligne sur ces questions, que la «pornographie va à l’encontre de [leurs] termes d’utilisation» et qu’ils «ferment régulièrement des comptes dédiés à la pornographie.» Sur la page des règles de communauté, on peut également lire: «Si vous violez ces règles, nous pouvons éliminer ces contenus ou supprimer votre compte. Si votre compte est supprimé, vous ne pourrez plus utiliser Snapchat à nouveau.»

Des règles a priori claires, qui incitent certaines stars à être précautionneuses: Tori Black, par exemple, fait attention à masquer sa nudité à l’aide d’emojis et de gribouillis pour ne pas être censurée. Mais d’autres n’en ont que faire et ne sont pas censurées pour autant: le fonctionnement de Snapchat est donc parfois incompréhensible.

«Il y avait Luna Star qui a connu plusieurs fermetures de compte, je ne sais pas si elle en a encore un, se souvient Saint-Sernin. D'autres proposent des contenus similaires, nudité, des trucs un peu chauds et gardent leur compte.»

Actuellement, l'actrice porno Stella Cox partage régulièrement des contenus pornographiques. Un soir, elle a même passé une heure à lister une bonne dizaine de partenaires masculins en illustrant ses snaps avec les vidéos concernées. Son compte existe depuis un certain temps déjà, il est connu dans le milieu et facile à trouver (son pseudo est le même que sur Twitter), mais Snapchat ne l'a toujours pas bloqué.


Certains arrivent même à gagner de l'argent

Pour quelques dizaines de dollars, vous pouvez accéder aux comptes VIP de certaines pornstars sur Snapchat

Certaines actrices vont plus loin dans le contournement des règles de l'application, en proposant des comptes dits «premium». Depuis novembre 2014, Snapchat propose aux Etats-Unis et au Canada Snapcash, un service pour envoyer facilement de l'argent entre utilisateurs. Quelques mois plus tard, le New York Times expliquait qu'il s'agissait d'un moyen pour des strip-teaseuses et des actrices porno de monnayer leur nudité ou d'éventuelles performances sexuelles, un peu comme le faisaient déjà les camgirls. Aujourd'hui, certaines pornstars proposent toujours des comptes privés, où elles promettent des actes sexuelles ou des shows, mais elle passent par d'autres plateformes de payant. Par exemple, la personne désirant avoir un accès payant envoie de l'argent, par exemple via Amazon Card ou le site de la célébrité en question. Et ce malgré les règles de Snapchat: «Vous n'achèterez pas, ne vendrez pas, ou ne louerez pas d'accès à votre compte Snapchat, à la chaîne Live, aux Snaps, à un nom d'utilisateurs, où le lien d'un ami sans son autorisation.» L'entreprise n'a pas souhaité faire de commentaire quand j'ai mentionné les comptes payants.

«Allez sur mon site pour avoir accès au compte premium ;)»

Extrait du site de Gianna Michaels

«Vous pouvez maintenant acheter mon snapchat sur @manyvids pour un mois, pour six mois, ou pour toute la vie!!»

«C'est pas forcément super porno, c'est juste une manière de se rapprocher un peu de son fantasme, d'avoir accès à ce que d'autres ne voient pas, note Saint-Sernin. Ça rejoint le délire des shows privés à la cam. En étant abonné en plus, tu dois pouvoir échanger un peu avec l'actrice, ce qui permet de se sentir encore plus proche.»

Ces comptes Snapchat ne reflètent pas toute la réalité du métier

Bien sûr, si Snapchat propose un regard neuf sur la vie en dehors de plateaux de films pornographiques, il ne reflète pas totalement la réalité, et encore moins une proximité avec les abonnés. Les pornstars évoquées ici sont celles qui réussissent le mieux et sont nommées régulièrement pour diverses récompenses décernées dans l'industrie. Mais la majorité des femmes qui se lancent n'arriveront jamais à atteindre ce statut. L'année dernière, le documentaire Hot Girls Wanted (sélectionné à Sundance) filmait l'autre versant de ce monde, le porno amateur. On y suivait de jeunes femmes de 18, 19 ou 20 ans tenter leur chance et affronter des tournages de plus en plus difficiles pour essayer de survivre dans une industrie où leur carrière dure au maximum deux à trois ans.


Le quotidien qu'elles décrivent n'a rien à voir avec ce que l'on voit sur Snapchat. Alors que les internautes pensent accéder à leur intimité à travers ces comptes parfaitement gérés par les actrices, il est quasiment impossible de percevoir ce qu'il se passe quand la caméra de l'appareil photo ne tourne plus. Et la pseudo-intimité et proximité offerte par Snapchat n'y change rien. Quel que soit le réseau social, rien n'est publié sans filtre, Instagram ou non. Rien de surprenant, évidemment: les études montrent à quel point l'on ment sur les réseaux sociaux pour donner une bonne image de soi et de sa vie. «Le syndrome de la belle vie est inhérent aux réseaux sociaux, conclut Saint-Sernin. Les actrices pornos ne sont pas différentes du reste des célébrités. Si tu as un trou à ta chaussure, tu vas plutôt montrer le ciel ou autre chose.»

Vincent Manilève Journaliste

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