Clearstream, la justice privatisée
Comment les deux principaux protagonistes se sont accaparés le procès à des fins personnelles.
- Image de une: Reuters/Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin le 18 Janvier 2007, lors d'une cérémonie au Panthéon. -
S’il nourrissent vraiment de la haine l’un pour l’autre, comme de tous côtés on le suggère, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy devront sans doute l’expier ailleurs. Le procès Clearstream n’a pas vidé leur querelle. Si en se maintenant partie civile, malgré les conseils contraires de certains de ses proches, le chef de l’Etat espérait priver son rival de toute destinée politique, en le lestant de l’opprobre judiciaire, le résultat, au terme d’un long procès confus, s’avère plutôt médiocre.
A bien des égards, c’est même le contraire qui s’est produit. Cette mêlée de prétoire s’est surtout soldée par un spectacle médiatique et mondain, où la personnalité donquichottesque de Dominique de Villepin, son plaisir gourmand des déclamations emphatiques ont largement trouvé matière à s’épanouir. Renvoyé en correctionnelle, suspecté d’avoir contribué à une machination, dans une affaire devenue d’Etat, ce qui n’est pas rien au regard de la morale publique, celui-ci a pourtant pu à loisir, à peu près à chaque audience, parfaire le rôle qu’il apprécie tant depuis l’élection de Nicolas Sarkozy: celui du rival solitaire, du frère ennemi, livré en pâture à l’inquisition ordonnée par le prince, et qui tente de survivre à la chasse à l’homme lancée contre lui.
Même si le tribunal souscrit au réquisitoire du parquet, et condamne l’ancien Premier ministre à une peine de 18 mois d’emprisonnement avec sursis et à une forte amende, comme cela lui a été demandé, il est probable que la sanction contribuera à doter Dominique de Villepin d’un statut privilégié dans les médias, de «bon client», comme on dit à la télévision, peut-être même à lui donner enfin une existence aux yeux de l’opinion. S’il n’obtient pas sa relaxe, bien évidemment, il se pourvoira en appel, contraignant la justice, et derrière celle-ci, la partie civile élyséenne, à recommencer un exercice qui s’est révélé périlleux pour elles, toutes ces semaines-ci. L’accusé renouvellera, avec cette fois, l’argument de l’insistance, voire de l’obsession, de la part de ses adversaires, sa dénonciation d’avoir été un bouc émissaire.
Tout ça pour ça?
Tous ceux qui ont suivi le procès Clearstream doivent, en conclusion de celui-ci, éprouver le même sentiment de malaise: tout ça pour ça? Les meilleurs des magistrats de la place de Paris, des ténors du barreau, quelques prévenus intelligents, pour, à la sortie, devoir admettre que chacune des thèses, culpabilité ou innocence de l’ancien Premier ministre, repart avec ce qu’elle a apporté, des arguments finalement non validés par l’estampille judiciaire? Nos confrères chroniqueurs, spécialistes de la justice, ont été sans doute les seuls à ne pas s’illusionner: un procès en correctionnel ne recommence pas l’enquête à l’audience. On y demande simplement aux accusés de confirmer ou d’infirmer ce qu’ils ont déclaré durant l’instruction. Vaguement, on espère sans y croire, des remords; soudain, l’aveu, qui tirera la salle de ses somnolences. On compte, un peu au doigt mouillé, sur le fait que les héros du box peuvent toujours se contredire ou s’accabler.
Mais tous ceux qui sont impliqués dans la chronique sinueuse des vrais-faux listings Clearstream savaient depuis des mois, même des années, où fixer leur participation, directe ou indirecte, au complot. Tout cela était connu. Rien n’a bougé durant le procès. Les preuves patentes ont manqué, comme elles manquent depuis le début de l’affaire, et les fameux «carnets» du général Rondot n’ont rien révélé d’autre que ce qu’ils avaient livré auparavant.
Cette impression d’avoir assisté à l’explosion d’un pétard mouillé doit beaucoup au chef d’accusation retenu par le parquet contre Dominique de Villepin. «Complicité de dénonciation calomnieuse par abstention». En clair: celui-ci n’est pas poursuivi pour être l’instigateur de l’opération, mais pour l’avoir laissée se poursuivre, sans la dénoncer. On le sait, les deux magistrats instructeurs avaient, dans leurs conclusions, attribué un rôle plus déterminant à l’homme de confiance de Jacques Chirac. Leur motif de poursuite ne contenait pas cette notion floue: «par abstention». Mais le parquet n’ignorait pas que l’implication plus directe de Dominique de Villepin n’était pas réellement démontrable — outre le fait qu’elle risquait d’attirer les regards vers le rôle éventuel de l’ancien chef de l’Etat.
A la vérité, la Chancellerie et la hiérarchie judiciaire se seraient bien passées de toute poursuite contre Dominique de Villepin. Elle y ont été pour l’essentiel poussées par une partie civile élyséenne, qui, cela a été répété, a autorité sur elles. Mais dès lors, l’accusation a dû se contenter de ce chef, inconfortable, de dénonciation «par abstention». Un moyen terme. La poire en deux. Ce qui revenait à décrire des agents exécutants (Gergorin, Lahoud) et un simple comparse par négligence, naïveté, ou surcharge de travail ministériel…
L’argument est faible, et les avocats de la défense n’ont pas manqué, depuis mercredi, d’en montrer l’absurdité. Il est reproché à leur client de ne pas avoir alerté les autorités sur l’existence des listings et l’usage déloyal qui pouvait être fait de ceux-là? Dans ce cas, on a oublié de convoquer à ce procès bon nombre d’accusés potentiels.
Tous les membres de l’appareil d’Etat qui, depuis 2004, avaient entendu parler de l’affaire en cours, ces listes de bénéficiaires de comptes, fausses ou probablement fausses, qui accablaient plusieurs dirigeants politiques d’importance, dont Nicolas Sarkozy, et des membres de la société civile. Au premier rang des personnalités dans la confidence, qui auraient pu ou dû s’en inquiéter expressément: Michèle Alliot-Marie, alors garde des sceaux, et son directeur de cabinet, tous deux supérieurs hiérarchiques du général Rondot. Puis les chefs de la DST, de la DGSE, les policiers et magistrats qui avaient, durant les premiers mois de l’affaire, entendu parler des agissements du duo Ihmad Lahoud-Jean-Louis Gergorin. Liste non limitative, bien sûr. Jusqu’à Nicolas Sarkozy lui-même, pourquoi pas?
Pour tout dire, malgré le sérieux des audiences, et l’application des participants, ce fameux procès frise en définitive le ridicule. Plus que des basses besognes auxquelles peuvent se livrer les autorités publiques, quand elles se dévoient, il témoigne de leur amateurisme, et de la difficulté à contraindre un fantasme. L’«affaire Clearstream» étale surtout la liberté laissée aux démarches parallèles, à côté des services officiels chargés des vérifications de l’ombre, pour notre sauvegarde collective. Depuis trois semaines, on a vu rappelé le curieux intérêt d’un ministre des Affaires étrangères (Villepin) pour une matière qui n’était pas de son ressort; un dirigeant éminent d’EADS jouer les espions et les corbeaux (Gergorin); un personnage mythomane (Lahoud) parvenir à intégrer sans difficulté nos services de contre-espionnage; un général du renseignement, affecté au poste de conseiller de son ministre, se livrer, seul, à des enquêtes de terrain; ce même général prenant bien soin, le soir, de recopier ses faits et gestes de la journée, et conserver ses écrits chez lui. «Maître espion», a-t-on dit? Cela fait froid dans le dos.
Comment se départir de cette sensation que la vilaine affaire, de celles, a-t-on expliqué, qui minent au sommet de l’Etat la bonne santé d’une démocratie, n’est plus, après sa conclusion judicaire, qu’une aventure de Pieds Nickelés? Il y aurait de quoi en sourire si toute cette énergie rédemptrice, ces dépenses faites pour le droit et la justice, ce talent mis au service du bien commun avaient vraiment pour moteur une autre cause que la haine entre deux hommes. La haine personnelle. Ou privée. Qui, à ce jour, pourrait l’assurer?
Philippe Boggio
Image de une: Reuters/Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin le 18 Janvier 2007, lors d'une cérémonie au Panthéon.
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Mis à jour le 23/10/2009 à 13h47

















































Demain, lorsque les projecteurs s'éteindront, le destin des magistrats ayant jugé l'affaire et des procureurs ayant requis sera entre les mains de Nicolas Sarkozy. Tout le monde le sait. Et l'on sait également que le procureur Marin sera nommé au poste hiérarchique supérieur après avoir bien fait son travail, c'est à dire qu'il se retrouvera à la cour d'Appel et sera de nouveau en poste pour juger DDV lors du deuxième procès... Le citoyen lambda que je suis est ahuri de cette parodie de procès. Grâce aux déclarations de Mr Marin il y a quelques semaines, celles de NS en début de procès, et la situation particulière du chef de l'état, président du conseil supérieur de la magistrature, DDV a déjà gagné la bataille de l'opinion publique.
NS n'est peut être pas si fin stratège que cela...
On ne frise pas le ridicule, on est en plein dedans avec la déclaration de Dominique de Villepin après la réquisition du procureur (18 mois avec sursis) lorsqu'il déclare "Nicolas Sarkozy avait promis de me pendre à un croc de boucher, je vois que la promesse a été tenue".
J'espère qu'il passera à l'Histoire pour sa déclaration à l'ONU contre la guerre et non pour ce procès grotesque.
Quant à Sarkozy, qu'il s'agisse de son fils ou de ses vieilles rancoeurs, ce n'est pas la justice qu'il a privatisée, mais tout l'appareil d'état qu'il a fait sien en accédant à la Présidence.
18 mois avec sursis, ce n'est "que" du sursis, mais ce n'est pas rien, comme vous semblez l'affirmer. De plus, le procureur a aussi demandé qu'il soit condamné à 45.000 euros d'amendes : en définitif, c'est une peine assez lourde même si elle l'est moins que ce qu'avaient prédit certains!
Bien sûr, toutes ces petites phrases ont des visées médiatiques : mais dans sa position, peut-on vraiment le lui reprocher? S'il est innocent, dans les conditions de son procès, il est indéniable qu'avoir les faveurs de l'opinion publique n'est pas un élément négligeable.
Quelle que soit son issue, ce procès aura au moins eu le mérite d'épingler les dérives que connaît ou peut connaître notre justice. Je doute malheureusement qu'elles soient prises en considération et rectifiées dans les prochaines années...
Je pense également, étant donné l'épaisseur du dossier, que 18 mois avec sursis et 45000 euros d'amendes serait une peine sévère si elle était prononcée.
Mais considérer que cela équivaut à être pendu à un croc de boucher, cela revient à vider les mots de leur sens. L'emphase doit être maniée avec circonspection, s'il l'on ne veut pas sombre dans la boursouflure et le ridicule.
L'idée de Slate de laisser réagir les lecteurs est, je l'ai déjà dit, une bonne idée à condition de ne pas confondre libre expression, tribune des lecteurs, avec obsession et sempiternels commentaires sur Sarkozy-le-tout-puissant. Sarko contrôle ci, Sarko contrôle ça, certes peut-être, qui sait? Mais le fond de l'article n'est pas sur le fils Jean ni sur l'appareil d'État (avec É et non é), ni même sur l'indépendance de la justice sous la Vème République (car enfin, le problème de la séparation des pouvoirs n'est ni propre à Sarkozy ni propre à la France malheureusement). Les commentaires se doivent d'être en rapport direct avec l'article et non servir à assouvir une rancune, une frustration, contre un personnage public. Et dire que l'on n'est même pas en campagne électorale! Quand nous retrouverons sur la toile tous les étudiants payés par les partis politiques pour faire passer leurs messages, le modérateur de Slate ne va pas chômer!
La justice est passée et c'est une très bonne chose qu'une personne comme un ancien 1er Ministre puisse rendre des comptes à la justice républicaine sur un complôt visant un élu républicain
Dominique De VILLEPIN à joué et perdu mais la justice à gagné car plus jamais ,des hommes politiques pourront se considérer au dessus de la loi
La République à gagné et c'est une très bonne chose
http://www.tvargentine.com
Je vous cite : "...mais la justice à gagné car plus jamais ,des hommes politiques pourront se considérer au dessus de la loi."
Mais enfin ils le font tous les jours au nez et à la barbe des électeurs et contribuables ! Prises illégales d'intérêts, abus de pouvoir, etc et j'en passe. C'est tous les jours et sous votre nez. Il ne faut pas faire l'autruche !
Le "complot visant un élu républicain" nommé Patrick Devedjian et visant à l'éjecter de la présidence de l'EPAD vous inspire moins, semble-t-il.....
Bon article à charge contre Sarkozy, maintenant on attend un article à charge contre de Villepin, seule façon de pouvoir se faire une opinion relativement objective.