FranceLife

Clearstream, la justice privatisée

Philippe Boggio, mis à jour le 23.10.2009 à 13 h 47

Comment les deux principaux protagonistes se sont accaparés le procès à des fins personnelles.

Image de une: Reuters/Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin le 18 Janvier 2007, lors d'une cérémonie au Panthéon.

Image de une: Reuters/Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin le 18 Janvier 2007, lors d'une cérémonie au Panthéon.

S’il nourrissent vraiment de la haine l’un pour l’autre, comme de tous côtés on le suggère, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy devront sans doute l’expier ailleurs. Le procès Clearstream n’a pas vidé leur querelle. Si en se maintenant partie civile, malgré les conseils contraires de certains de ses proches, le chef de l’Etat espérait priver son rival de toute destinée politique, en le lestant de l’opprobre judiciaire, le résultat, au terme d’un long procès confus, s’avère plutôt médiocre.

A bien des égards, c’est même le contraire qui s’est produit. Cette mêlée de prétoire s’est surtout soldée par un spectacle médiatique et mondain, où la personnalité donquichottesque de Dominique de Villepin, son plaisir gourmand des déclamations emphatiques ont largement trouvé matière à s’épanouir. Renvoyé en correctionnelle, suspecté d’avoir contribué à une machination, dans une affaire devenue d’Etat, ce qui n’est pas rien au regard de la morale publique, celui-ci a pourtant pu à loisir, à peu près à chaque audience, parfaire le rôle qu’il apprécie tant depuis l’élection de Nicolas Sarkozy: celui du rival solitaire, du frère ennemi, livré en pâture à l’inquisition ordonnée par le prince, et qui tente de survivre à la chasse à l’homme lancée contre lui.

Même si le tribunal souscrit au réquisitoire du parquet, et condamne l’ancien Premier ministre à une peine de 18 mois d’emprisonnement avec sursis et à une forte amende, comme cela lui a été demandé, il est probable que la sanction contribuera à doter Dominique de Villepin d’un statut privilégié dans les médias, de «bon client», comme on dit à la télévision, peut-être même à lui donner enfin une existence aux yeux de l’opinion. S’il n’obtient pas sa relaxe, bien évidemment, il se pourvoira en appel, contraignant la justice, et derrière celle-ci, la partie civile élyséenne, à recommencer un exercice qui s’est révélé périlleux pour elles, toutes ces semaines-ci. L’accusé renouvellera, avec cette fois, l’argument de l’insistance, voire de l’obsession, de la part de ses adversaires, sa dénonciation d’avoir été un bouc émissaire.

Tout ça pour ça?

Tous ceux qui ont suivi le procès Clearstream doivent, en conclusion de celui-ci, éprouver le même sentiment de malaise: tout ça pour ça? Les meilleurs des magistrats de la place de Paris, des ténors du barreau, quelques prévenus intelligents, pour, à la sortie, devoir admettre que chacune des thèses, culpabilité ou innocence de l’ancien Premier ministre, repart avec ce qu’elle a apporté, des arguments finalement non validés par l’estampille judiciaire? Nos confrères chroniqueurs, spécialistes de la justice, ont été sans doute les seuls à ne pas s’illusionner: un procès en correctionnel ne recommence pas l’enquête à l’audience. On y demande simplement aux accusés de confirmer ou d’infirmer ce qu’ils ont déclaré durant l’instruction. Vaguement, on espère sans y croire, des remords; soudain, l’aveu, qui tirera la salle de ses somnolences. On compte, un peu au doigt mouillé, sur le fait que les héros du box peuvent toujours se contredire ou s’accabler.

Mais tous ceux qui sont impliqués dans la chronique sinueuse des vrais-faux listings Clearstream savaient depuis des mois, même des années, où fixer leur participation, directe ou indirecte, au complot. Tout cela était connu. Rien n’a bougé durant le procès. Les preuves patentes ont manqué, comme elles manquent depuis le début de l’affaire, et les fameux «carnets» du général Rondot n’ont rien révélé d’autre que ce qu’ils avaient livré auparavant.

Cette impression d’avoir assisté à l’explosion d’un pétard mouillé doit beaucoup au chef d’accusation retenu par le parquet contre Dominique de Villepin. «Complicité de dénonciation calomnieuse par abstention». En clair: celui-ci n’est pas poursuivi pour être l’instigateur de l’opération, mais pour l’avoir laissée se poursuivre, sans la dénoncer. On le sait, les deux magistrats instructeurs avaient, dans leurs conclusions, attribué un rôle plus déterminant à l’homme de confiance de Jacques Chirac. Leur motif de poursuite ne contenait pas cette notion floue: «par abstention». Mais le parquet n’ignorait pas que l’implication plus directe de Dominique de Villepin n’était pas réellement démontrable — outre le fait qu’elle risquait d’attirer les regards vers le rôle éventuel de l’ancien chef de l’Etat.

A la vérité, la Chancellerie et la hiérarchie judiciaire se seraient bien passées de toute poursuite contre Dominique de Villepin. Elle y ont été pour l’essentiel poussées par une partie civile élyséenne, qui, cela a été répété, a autorité sur elles. Mais dès lors, l’accusation a dû se contenter de ce chef, inconfortable, de dénonciation «par abstention». Un moyen terme. La poire en deux. Ce qui revenait à décrire des agents exécutants (Gergorin, Lahoud) et un simple comparse par négligence, naïveté, ou surcharge de travail ministériel…

L’argument est faible, et les avocats de la défense n’ont pas manqué, depuis mercredi, d’en montrer l’absurdité. Il est reproché à leur client de ne pas avoir alerté les autorités sur l’existence des listings et l’usage déloyal qui pouvait être fait de ceux-là? Dans ce cas, on a oublié de convoquer à ce procès bon nombre d’accusés potentiels.

Tous les membres de l’appareil d’Etat qui, depuis 2004, avaient entendu parler de l’affaire en cours, ces listes de bénéficiaires de comptes, fausses ou probablement fausses, qui accablaient plusieurs dirigeants politiques d’importance, dont Nicolas Sarkozy, et des membres de la société civile. Au premier rang des personnalités dans la confidence, qui auraient pu ou dû s’en inquiéter expressément: Michèle Alliot-Marie, alors garde des sceaux, et son directeur de cabinet, tous deux supérieurs hiérarchiques du général Rondot. Puis les chefs de la DST, de la DGSE, les policiers et magistrats qui avaient, durant les premiers mois de l’affaire, entendu parler des agissements du duo Ihmad Lahoud-Jean-Louis Gergorin. Liste non limitative, bien sûr. Jusqu’à Nicolas Sarkozy lui-même, pourquoi pas?

Pour tout dire, malgré le sérieux des audiences, et l’application des participants, ce fameux procès frise en définitive le ridicule. Plus que des basses besognes auxquelles peuvent se livrer les autorités publiques, quand elles se dévoient, il témoigne de leur amateurisme, et de la difficulté à contraindre un fantasme. L’«affaire Clearstream» étale surtout la liberté laissée aux démarches parallèles, à côté des services officiels chargés des vérifications de l’ombre, pour notre sauvegarde collective. Depuis trois semaines, on a vu rappelé le curieux intérêt d’un ministre des Affaires étrangères (Villepin) pour une matière qui n’était pas de son ressort; un dirigeant éminent d’EADS jouer les espions et les corbeaux (Gergorin); un personnage mythomane (Lahoud) parvenir à intégrer sans difficulté nos services de contre-espionnage; un général du renseignement, affecté au poste de conseiller de son ministre, se livrer, seul, à des enquêtes de terrain; ce même général prenant bien soin, le soir, de recopier ses faits et gestes de la journée, et conserver ses écrits chez lui. «Maître espion», a-t-on dit? Cela fait froid dans le dos.

Comment se départir de cette sensation que la vilaine affaire, de celles, a-t-on expliqué, qui minent au sommet de l’Etat la bonne santé d’une démocratie, n’est plus, après sa conclusion judicaire, qu’une aventure de Pieds Nickelés? Il y aurait de quoi en sourire si toute cette énergie rédemptrice, ces dépenses faites pour le droit et la justice, ce talent mis au service du bien commun avaient vraiment pour moteur une autre cause que la haine entre deux hommes. La haine personnelle. Ou privée. Qui, à ce jour, pourrait l’assurer?

Philippe Boggio

Image de une: Reuters/Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin le 18 Janvier 2007, lors d'une cérémonie au Panthéon.

Si vous avez aimé cet article, vous aimerez peut-être: «Clearstream: La bataille de l'opinion», «Nicolas Sarkozy n'est pas un citoyen ordinaire» ou «A quoi servent les quatre avocats de Villepin» ou encore «En BD, Villepin serait pendu».

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte