FranceMonde

Ce que deux sondages à 50 ans d'écart révèlent de notre vision de l'Europe

Nicolas Lebourg, mis à jour le 22.06.2016 à 17 h 34

À l'heure où le Royaume-Uni se prononce sur le «Brexit», deux études de 1963 et 2016 éclairent les dynamiques politiques engendrées par la construction communautaire.

PHILIPPE HUGUEN / AFP.

PHILIPPE HUGUEN / AFP.

À la veille de la consultation sur le «Brexit», un sondage effectué dans dix pays de l'Union européenne vient de souligner la perte de confiance des citoyens dans celle-ci. Pour saisir le phénomène, il faut replacer cette étude d'opinion dans le long cours: il s'avère qu'après des enquêtes localisées, le premier sondage national effectué par les Renseignements généraux date de 1963 et portait précisément sur cette problématique. Mais les structures sociales qui se dégagent de ce sondage sont aussi porteuses de leçons pour l'élection présidentielle de 2017.

Dans leur étude remise aux autorités en 1963, les services de renseignements expliquaient avoir choisi le sujet européen car celui-ci était non-polémique, simplifiant ainsi ce premier test technique. Difficile d'imaginer que tels puissent être les préconçus aujourd'hui. Les réponses à trois questions nous permettent de voir la perception de l'idée européenne de l'ensemble des sondés, mais, plus encore, la structure sociale qu'elle recouvre.

«Êtes vous partisan d'une Europe unie?»: la question est certes floue, mais c'est manifestement la qualité recherchée. Ce vœu, très conforme à la façon dont allait se diffuser l'idée européenne durant des décennies autour du slogan «L'Europe c'est la paix», emporte l'adhésion: le oui remporte 89% des suffrages des sondés et le non 3%. Le score le plus haut (95%) est atteint chez les professions libérales et cadres supérieurs; le plus bas (85%) chez les ménagères. La répartition sexuée est de 92% chez les hommes et de 86% chez les femmes –au vote plus conservateur que les hommes à cette période.

«Pensez vous que cette œuvre doit être couronnée par la création d'une nation européenne dirigée par un gouvernement central?» Le non l'emporte (47%), mais cette proposition qui paraît aujourd'hui audacieuse engrange quand même 29% de oui. Les plus européistes sont encore les professions libérales et cadres supérieurs (39%), les moins sont cette fois les cultivateurs (23%), ce qui s'explique peut-être par la mise en œuvre alors récente de la Politique agricole commune. Ici encore, les hommes sont plus enthousiastes que les femmes (34% contre 24%).

Enfin, une proposition très forte est testée: «Accepteriez vous de perdre la qualité de français pour celle d'européen?» Le rejet est puissant, avec un oui à 20% et un non à 73%. Sans surprise, la division sociale recoupe ici celle de la question précédente, avec un oui à 37% chez les professions libérales et cadres supérieurs contre 16% dans le monde agricole, à 24% parmi les hommes contre 16% du côté des femmes.

2016, année UEsceptique?

Cinquante-trois ans après, l'enquête que vient de publier le Pew Research Center ne doit pas être interprétée comme révélant un simple «euroscepticisme». La question européenne a fait son chemin économique et institutionnel: ce n'est pas «l'Europe» comme vague horizon que jugent désormais les sondés, mais la réalité effective de l'Union européenne. Après l'humiliation qu'elle a imposée aux Grecs, on ne saurait considérer comme une phobie eurosceptique que ces derniers en aient à 71% une mauvaise opinion. À contrario, le plébiscite remarqué chez les Polonais (72% d'opinions positives) ne peut être disjoint de l'actuel climat de tension qui se manifeste non seulement entre Bruxelles et Varsovie mais à l'intérieur du pays, où l'UE constitue un point d'ancrage pour les partisans d'une société ouverte.

Dans le cas français, l'enquête de Pew montre un effondrement de la confiance accordée à l'UE, avec des opinions favorables qui, sur les douze dernières années, sont passées de 69% à 38%. Le soutien à l'UE paraît faire fi de notre débat gauche-droite, puisque les avis positifs sont de 35% à gauche et 37% à droite (dessinant ainsi en quelque sorte ce qu'Alain Minc avait baptisé le «cercle de la raison»: le centre-droit et le centre-gauche euro-libéraux).

Le débat entre pro-UE et pro-souverainistes est pourtant nettement plus serré que ce que l'on pourrait imaginer de prime abord, puisque 34% des Français sondés souhaitent de nouveaux transferts de compétences de la nation vers l'UE, tandis que 39% aimeraient que le pays récupère des prérogatives confiées à l'UE.

La division par les affiliations partisanes est tout à fait intéressante également, entre ceux qui se disent proches du parti Les Républicains et ceux qui se reconnaissent dans le Front national. Lorsqu'on leur demande quel leur paraît être l'avenir de l'Europe (non leur souhait, mais ce qu'ils anticipent –sachant qu'entre projection et conviction, il y a des liens dans nos représentations), les réponses sont édifiantes. De nouveaux transferts de souveraineté sont envisagés par 34% des LR et 31% des FN, le statu quo par 17% des LR et 24% des FN, le retour à l'échelon national de certains pouvoirs est avalisé par 43% des LR et 39% des FN.

Classe contre classe?

Autrement dit: la possibilité d'un retour souverainiste est moins crédible dans l'électorat du FN que dans celui de la droite. Cela pose quelques questions sur les stratégies politiques, selon les groupes sociaux que visent les formations.

Le soutien des catégories sociales dont l'activité est la plus connectée à la globalisation économique ne s'est pas défait de 1963 à nos jours. Lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen, en 2005, la seule catégorie sociale a avoir voté majoritairement «oui» (à 65%) était celle des cadres et professions libérales. Cela participe également de la foi européiste des politiques, plus issus de ces milieux que des catégories populaires –dans la présente Assemblée nationale se trouvent 73 cadres, 29 médecins, etc., mais aucun ouvrier. La dénonciation permanente d'une Union européenne mère de tous les vices, telle que la pratique Florian Philippot, réduit la pénétration du FN dans cette catégorie sociale supérieure: fin 2015, il n’y avait «que» 18 % des cadres supérieurs à envisager de voter FN.

S'il est donc clair que le rêve européiste a laissé la place au désenchantement face à une UE post-démocratique, imposant ses normes et politiques socio-économiques sans parvenir à se légitimer par une réelle onction démocratique, la capacité à joindre les diverses classes sociales, tel que le réclame un second tour de l'élection présidentielle, nécessite aujourd'hui une posture UE-critique, mais moins encore de «Franxit» que d'euro-fédéralisme.

Au sein de la primaire de la droite, cela encourage clairement la ligne d'Alain Juppé face à celle de Nicolas Sarkozy. Pour un second tour entre la droite et l'extrême droite, le positionnement actuel du FN joue indéniablement en faveur des Républicains. Ainsi, si les derniers sondages parus soulignent la remontée de Nicolas Sarkozy face à Alain Juppé et la puissance de Marine Le Pen, ces éléments soulignent comment ces dynamiques ne seront pas forcément fructueuses au final.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte