Sports

Les sélections nationales commencent à prendre les tirs au but au sérieux

Grégor Brandy, mis à jour le 24.06.2016 à 16 h 50

Laissés pour compte il y a encore une dizaine d'années, les tirs au but ont pris une nouvelle place dans la préparation des matchs.

L'Islande inscrit un pénalty contre la Hongrie lors de l'Euro 2016. ATTILA KISBENEDEK / AFP

L'Islande inscrit un pénalty contre la Hongrie lors de l'Euro 2016. ATTILA KISBENEDEK / AFP


C'est un geste qui parait tellement simple qu'on l'a souvent laissé de côté. Alors que les staffs du monde entier disséquaient toutes les parties du jeu, les tirs au but étaient rélégués au statut de «loterie» que l'on ne pouvait pas vraiment préparer. Et pourtant, si l'on en croit le spécialiste de l'exercice Ben Lyttleton, auteur du livre Onze mètres, la solitude du tireur de penalty, un match à élimination directe –comme ceux auxquels on va assister à partir du 25 juin lors de l'Euro 2016– a 15% de chances de finir sur une séance de tirs au but. De quoi se demander pourquoi personne ne semblait s'y intéresser jusqu'à il y a encore dix ans.

Quand le chercheur Geir Jordet a commencé à travailler sur le sujet en 2004, il était un peu seul. Pendant six ans, il a rassemblé autant de données et de vidéos qu'il le pouvait pour se créer une immense base de données:

«J'ai toujours travaillé sur la psychologie dans le sport, et les pénaltys m'ont toujours paru fascinants, parce que le stress et la pression sont tellement énormes. C'est la chose la plus extrême que l'on puisse imaginer en football.»

En 2004, lors de l'Euro, on assiste à deux séances de tirs au but: une entre les Pays-Bas et la Suède (5-4) et l'autre entre le Portugal et l'Angleterre (6-5). Si Jordet connaissait certains joueurs de la sélection anglaise, son déménagement aux Pays-Bas lui a également permis d'entrer en contact avec des tireurs néerlandais, ce qui lui a permis de commencer sa première étude sur le sujet. Suite à cela, il a commencé à travailler avec la fédération néerlandaise.

En 2005, alors qu'il a intégré le staff des moins de vingt ans néerlandais, Geir Jordet les voit s'incliner 10-9 aux tirs au but contre le Nigéria en quarts de finale, raconte Ben Lyttleton dans Onze mètres. Malgré cet échec, en 2007, les Espoirs le rappellent pour l'Euro et il conseille alors aux joueurs de suivre ses conseils, notamment de prendre une seconde supplémentaire avant de tirer et de «mettre en place une stratégie de l'échec», c'est à dire manifester une attitude positive envers un joueur qui vient de manquer une tentative. Lors de ce tournoi, les Néerlandais sortent les Anglais aux tirs au but avant d'être sacrés champions d'Europe.

Une évolution sur les cinq ou six dernières années

Mais aujourd'hui, alors que les études dans le domaine se font de plus en plus nombreuses, que les livres se multiplient sur le sujet et que la presse relaie de plus en plus leurs enseignements (comme nous avons pu le faire à de nombreuses reprises), les équipes de clubs et les sélections nationales ont-elles vraiment intégré l'importance des tirs au but?

«Au cours des cinq ou six dernières années, il y a eu beaucoup plus d'intérêt de leur part, nous explique Geir Jordet. La hausse plus générale de l'utilisation des données, des statistiques et des sciences du sport ont poussé cet intérêt. Cela ne veut pas dire que les différentes équipes en font assez selon moi. Mais elles sont désormais prêtes à les regarder et les étudier.»

Le constat est partagé par Ben Lyttleton, qui a lui aussi travaillé sur le sujet et conseille différentes équipes et sélections nationales, dont il assure (sans les nommer) qu'elles n'ont jamais perdu une séance de tirs au but ensuite.

Désormais, explique le chercheur norvégien, les staffs et les joueurs ont pris conscience de l'importance de ce travail sur les tirs au but, alors qu'il y a huit à dix ans, il était dur de faire quoi que ce soit avec eux. Seules quelques personnes, comme des gardiens ou des entraîneurs de gardien, étaient alors prêtes à se pencher sur le sujet.

«C'était compliqué de se préparer. Les équipes se rendaient à une séance de tirs au but, dans une grande compétition internationale comme une Coupe du monde, et elles n'avaient aucune idée de ce qu'il fallait faire. Il n'y avait pas de stratégie. Les joueurs n'étaient pas préparés et ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.»

Autant dire que lorsqu'il est arrivé, avec son travail long de plusieurs mois sur les tirs au but, la plupart des staffs étaient assez sceptiques:

«Il y a toujours un peu de scepticisme quand les gens ne connaissent pas le sujet. Des recherches sur les pénaltys, ça a l'air étrange. Mais quand on commence à en parler, et quand je leur montre des vidéos et tout ce dans quoi je suis impliqué, les gens trouvent que c'est vraiment intéressant. Ils comprennent l'importance de tout cela très vite.»

Au fil du temps, de leur travail auprès d'équipes, de fédérations, de connaissances se faisant passer le mot et de la presse jouant le rôle de relais de leurs études et découvertes, les deux hommes ont réussi à se faire une place dans le monde du football professionnel sur le terrain des pénaltys. Mais visiblement pas au point de se sentir tout-puissants dans ce domaine.

Apprendre de chaque séance

Quand ils regardent une séance de tirs au but, ni l'un ni l'autre ne peuvent l'observer avec l'œil d'un simple amateur de foot. Ils reconnaissent immédiatement certains signes qui peuvent indiquer la tournure que va prendre la séance. Et lorsqu'ils remarquent les potentielles erreurs des joueurs et des staffs, les deux spécialistes ne se disent pas que ceux qui sont sur le terrain auraient dû les écouter, et essaient de voir ce qu'ils peuvent en retirer sur le plan de leurs recherches.

«Ça ne m'énerve jamais, parce qu'on ne peut pas se mettre à leur place, explique Ben Lyttleton. La pression sur les épaules de ces hommes est énorme. Je compatis, j'ai mal pour eux parce qu'ils veulent réussir. Mais je peux aussi souvent dire pourquoi ils l'ont manqué.»

D'ailleurs, explique Geir Jordet, ce n'est pas parce qu'un joueur respecte à la lettre toutes les consignes qu'il va marquer son tir au but, et qu'un joueur qui n'en respecte aucune, parce que c'est sa façon de tirer, va le manquer.

«Je dirais que la façon dont je parle de mes recherches à des joueurs ou des entraîneurs est différent de la façon dont les médias le feraient. Quand je parle à des joueurs, je ne dirais jamais qu'il faut attendre un moment entre le coup de sifflet de l'arbitre et le tir, même si au fil de mes recherches, j'ai découvert qu'il y a une corrélation entre le fait de réagir vite et de manquer son pénalty, par rapport à celui qui va attendre une seconde de plus.


Mais cela ne veut pas dire que quand vous allez tirer un pénalty, vous devriez attendre deux ou trois secondes entre le coup de sifflet et votre course d'élan. Certains joueurs ont frappé cinquante pénaltys dans leur carrière et ont toujours réagi vite. Je ne veux pas que soudainement, ils se bloquent et prennent quelques secondes supplémentaires avant de tirer. Ce serait la pire chose à faire pour eux.»

Reste que si l'on arrive à mettre tous les avantages de son côté avant la séance, il est plus facile de l'emporter, conclut Ben Lyttleton.

«Les rares fois où je suis un peu agacé, c'est quand j'entends que l'on a sciemment ignoré certaines choses. Comme, par exemple, lorsque l'Atletico Madrid a remporté le tirage au sort lors de la finale de la Ligue des champions, mais a préféré tirer en deuxième [l'Atletico a finalement perdu la séance alors que statistiquement, l'équipe qui tire en premier l'emporte plus souvent car elle met ainsi la pression sur le tireur suivant, ndlr]. Pour moi, c'était une mauvaise décision. Mais tout le monde a sa façon de faire.»

Grégor Brandy
Grégor Brandy (396 articles)
Journaliste
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