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La violence par armes à feu n’est pas la première épidémie que la communauté LGBT combat

Mark Joseph Stern, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 28.06.2016 à 12 h 30

Aussi curieux que puisse paraître le parallèle entre la crise du sida et l’épidémie de violence armée actuelle aux États-Unis, les deux possèdent des ressemblances frappantes.

Manifestation en hommage aux quarante-neuf victimes de la tuerie d’Orlando devant le siège de la NRA le 21 juin 2016, à Fairfax, en Virginie | PAUL J. RICHARDS/AFP

Manifestation en hommage aux quarante-neuf victimes de la tuerie d’Orlando devant le siège de la NRA le 21 juin 2016, à Fairfax, en Virginie | PAUL J. RICHARDS/AFP

La violence par armes à feu est une crise de santé publique aux États-Unis. C’est une épidémie qui a causé la mort de 13.286 personnes rien qu’en 2015, notamment lors de 372 fusillades de masse –un chiffre qui enfle pour dépasser les 30.000 victimes lorsqu’on prend en compte les suicides. Avant l’aube du 12 juin, dans la boîte de nuit le Pulse à Orlando, l’épidémie a touché au cœur la communauté LGBTQ lorsqu’un homophobe dérangé a massacré quarante-neuf de ses membres innocents en quelques minutes.

C’est un problème pour ceux qui refusent de s’attaquer à la crise de la violence par armes à feu sous prétexte que les massacres à répétition ne sont que le prix à payer pour notre liberté. Parce que, s’il y a une chose que la communauté LGBTQ sait faire mieux que personne, c’est se battre contre une épidémie.

Je parle, bien sûr, du sida, qui a dévasté la communauté homosexuelle américaine avec une indicible brutalité dans les années 1980. Aussi curieux que puisse paraître le parallèle entre la crise du sida et l’épidémie de violence armée actuelle aux États-Unis, les deux possèdent des ressemblances frappantes.

«Êtres humains pervertis»

Voyez plutôt la négligence moralement révoltante du gouvernement à l’égard des victimes de ces deux maladies qui se répandent comme une traînée de poudre. Dans les années 1980, alors que le sida détruisait le corps de milliers d’homosexuels, le gouvernement n’a quasiment pas levé le petit doigt. Les premiers cas de sida ont été rapportés en 1981; le président Ronald Reagan n’a pas prononcé le mot en public avant 1985 et n’a fait un discours sur le sujet qu’en 1987 –à ce stade, la maladie avait déjà tué 20.849 personnes rien qu’aux États-Unis. L’administration Reagan s’amusait de cette histoire de sida tandis que des milliers de personnes périssaient, victimes de cette nouvelle maladie mystérieuse.

C’est le Congrès américain qui est principalement en faute. Alors que le sida faisait rage, le Congrès trouvait toujours le moyen de mettre la crise sur le dos d’autre chose que la maladie elle-même. C’était en général les hommes homosexuels qui jouaient le rôle de bouc émissaire. Les Républicains du Congrès parlaient systématiquement du sida comme d’une «maladie d’homosexuels», «un problème de style de vie» et «une maladie non dépourvue de responsabilité». Certains prônaient la quarantaine ou la déportation des homosexuels pour résoudre la crise.

Cette attaque était symbolique, un acte de violence contre toutes les personnes LGBTQ d’Amérique. Si elle ne l’était pas avant, l’épidémie d’armes à feu est dorénavant un problème LGBTQ

Les Démocrates du Congrès, menés par Henry Waxman et le sénateur Ted Kennedy, se sont démenés pour que la législation permette de financer la recherche et les traitements. Mais les conservateurs n’ont pas tardé à leur mettre des bâtons dans les roues. En 1988, quand les Démocrates ont fini par trouver un compromis pour une loi viable sur le sida, le sénateur Jesse Helms a proposé un amendement interdisant au Centers for Disease Control (CDC) de financer des programmes sur le sida qui «promeuvent, encouragent ou cautionnent les activités homosexuelles». Cela a efficacement muselé les médecins et les chercheurs de tout le pays et représenté un sérieux obstacle aux progrès dans les traitements. En défendant sa loi, Helms a déclaré que les homosexuels étaient des «êtres humains pervertis». Son amendement a été voté au Sénat à quatre-vingt-seize voix contre deux et n’a eu que quarante-sept opposants à la Chambre des représentants.

Recherche contrecarrée

Le débat moderne au Congrès sur le contrôle des armes à feu présente de bien étonnantes similitudes, à l’exception de l’intolérance contre un groupe spécifique (enfin, sauf celle contre les êtres humains non armés bien sûr). On nous ressasse, encore et encore, que les responsables de la violence par armes à feu ne sont pas, ne peuvent en aucun cas être les armes elles-mêmes. Peu importe si les États dont les lois sur les armes sont plus restrictives sont moins victimes de cette forme de violence, ou si l’augmentation du nombre d’armes à feu est directement liée à celle du nombre de meurtres, ou si tous les tireurs ont utilisé la même arme lors des fusillades récentes aux États-Unis les plus épouvantables –un fusil de style AR-15, une arme conçue pour le champ de bataille capable de massacrer un grand nombre de gens en très peu de temps. Le vrai problème, nous rebat-on les oreilles, ce sont les jeux vidéo. Ou l’islam. Ou l’immigration. Ou n’importe quel bouc émissaire du jour.

En théorie, nous pourrions mettre l’hypothèse des Républicains à l’épreuve en permettant au CDC de faire des recherches sur le problème et d’utiliser des données empiriques pour proposer des solutions non partisanes et basées sur la science. Mais les Républicains n’ont apparemment pas suffisamment foi en leurs propres arguments pour accepter de les faire tester de façon scientifique: dans les années 1990, les législateurs conservateurs ont réussi à interdire toute enquête du CDC sur la violence par armes à feu (cette interdiction a été votée après qu’une étude du CDC a découvert que posséder une arme à feu chez soi multipliait par trois le risque d’homicide et de suicide, révélation qui avait poussé le lobby de la National Rifle Association [NRA] à faire pression). Au grand dam de pratiquement toutes les organisations médicales du pays, cette interdiction est toujours en vigueur aujourd’hui, ce qui entrave sérieusement la recherche sur l’épidémie d’armes à feu dont est victime l’Amérique.

En d’autres termes, les Républicains ont réutilisé la même ruse que pendant les jours les plus sombres de la crise du sida pour contrecarrer la plupart des recherches sérieuses sur la violence par armes à feu. Leur refus d’agir –leur complicité dans la perpétuation du problème, même– nous a menés au point où un tireur peut en toute légalité acheter une arme de guerre puis se rendre dans une boîte de nuit et envoyer une grêle de balles déchiqueter le corps de plus de cent personnes innocentes, en en tuant à peu près la moitié. Pour aggraver la tragédie, ce carnage barbare s’est déroulé dans le lieu le plus apprécié de la communauté LGBTQ. Le tireur semble avoir visé le Pulse précisément parce qu’il était certain d’être rempli de personnes LGBTQ. Cette attaque était symbolique, un acte de violence contre toutes les personnes LGBTQ d’Amérique. Si elle ne l’était pas avant, l’épidémie d’armes à feu est dorénavant un problème LGBTQ.

Le silence = la mort

La dernière fois qu’une épidémie a croisé si sauvagement la route de la communauté homosexuelle, nous n’avons pas laissé l’énormité de la tragédie nous réduire à un impuissant chagrin

La loi de Helms de 1988 n’a pas mis un terme à la crise du sida. Cette crise s’est achevée –ou en tout cas elle s’est apaisée– parce que les homosexuels et leurs alliés ont tenu bon et se sont défendus. Ils se sont défendus en déclarant «LE SILENCE = LA MORT» et en protestant dans les rues. Ils se sont défendus par le biais de lobbying et de guérillas, à coups de rallies, de sit-ins et de désobéissance civile. Ils se sont défendus en refusant d’accepter que les innombrables victimes d’une horrible épidémie ne soient considérés comme quelque chose de normal. Ils ont été courageux, obstinés, bruyants et fous de rage. Ils ont fait preuve d’un activisme totalement assumé et leur foi folle qu’un jour, nul ne savait comment, ils gagneraient la bataille, n’a jamais été ébranlée. Et au final, ils l’ont gagnée.

Pour le moment, la communauté LGBTQ pleure ses morts. Nous avons perdu quarante-neuf membres de notre famille, quarante-neuf âmes qui ne reviendront jamais. Nous sommes en deuil. Et nous sommes furax. Les Républicains semblent croire que cette fusillade de masse, comme tant d’autres, va glisser lentement hors de la conscience collective et refaire tomber le soufflé du débat sur le contrôle des armes à feu. Je n’en suis pas si sûr. La dernière fois qu’une épidémie a croisé si sauvagement la route de la communauté homosexuelle, faisant d’innombrables morts sur son passage, nous n’avons pas laissé l’énormité de la tragédie nous réduire à un impuissant chagrin. Pourquoi serait-ce différent cette fois? Pourquoi s’attendre à ce que nous acceptions notre destin de cibles occasionnelles de massacres et permettre que ceux de notre famille tombés à Orlando soient morts en vain? La violence par arme à feu n’était pas –et elle n’est toujours pas– notre seul problème, mais Orlando vient de la propulser en tête de liste.

Le passé des membres de la communauté LGBTQ de ce pays est marqué par la dissidence, les manifestations, l’exigence de progrès et la réussite quand le gouvernement nous opprime ou permet à une épidémie de massacrer nos frères et nos sœurs. Nous savons –nous ne pouvons pas oublier– que le silence signifie toujours la mort, que nous soyons face à une impitoyable maladie ou au barillet d’un flingue. Nous ne nous tairons pas. Et nous ne nous laisserons pas faire.

Mark Joseph Stern
Mark Joseph Stern (21 articles)
Journaliste
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