Monde

Timothy Garton Ash: «Les démocraties doivent dépasser les lois contre les discours de haine»

Isaac Chotiner, traduit par Yann Champion, mis à jour le 09.07.2016 à 17 h 49

L'essayiste américain s'inquiète des menaces qui pèsent, selon lui, sur la liberté d'expresssion.

Vitrovian. Mr Enjoy via Flickr CC License by.

Vitrovian. Mr Enjoy via Flickr CC License by.

Avec Free Speech: Ten Principles for a Connected World («Liberté d’expression: dix principes pour un monde connecté»), Timothy Garton Ash a écrit un ouvrage à la fois volumineux et précis sur un concept qui, pense-t-il, est en grave danger. Garton Ash, qui enseigne les affaires européennes à l’université d’Oxford, s’est fait un nom en écrivant sur l’Europe centrale et l’Europe de l’Est durant les années qui ont précédé la chute de l’Union soviétique. Dans son dernier ouvrage, il tente d’expliquer les raisons pour lesquelles, selon lui, les défenseurs de la liberté d’expression se sont retrouvés sur la défensive dans tant de pays et exprime son opposition aux lois réprimant les discours de haine ainsi qu’à l’interdiction du révisionnisme. (L’année dernière, il avait réclamé la reparution des dessins de Charlie Hebdo après l’attaque des bureaux du journal.)

La liberté d’expression semble particulièrement en danger dans le contexte politique actuel. Le succès de Donald Trump peut paraître choquant et sans précédent (et, dans une certaine mesure, il l’est), mais il ne fait que refléter les retranchements de dirigeants et politiciens de plus en plus autoritaires à travers le monde, de la Turquie à la Russie en passant par l’Inde, la Pologne ou la Hongrie. Dans tous ces pays, des démagogues ont stigmatisé des minorités ethniques ou religieuses, en alimentant les peurs sur l’essor de la violence et des discours de haine. Quelle place cela laisse-t-il à notre bien-aimée liberté d’expression?

Je me suis entretenu avec Garton Ash par téléphone. Nous avons parlé, entre autres choses, des safe spaces sur les campus universitaires, des manifestations violentes lors des meetings de Trump et de ce qui représente la plus grave menace pour la liberté d’expression au XXIe siècle. L’interview a été éditée et condensée pour plus de clarté.

Vos opinions sur la liberté d’expression ont-elles changé au fil du temps?

Je risque d’être un peu ennuyeux. J’ai toujours été un progressiste avec un petit «p» et j’ai donc toujours compris l’importance de la liberté d’expression. Il va sans dire que, en travaillant sur ce sujet, j’en suis venu à voir et comprendre certains nouveaux obstacles qui se posent à la liberté d’expression.

L’un de ces obstacles est ce que j’appelle «le véto de l’assassin». Les gens qui disent: «Si tu dis ça, je te tue». Bien entendu, cela a existé de tout temps, mais le monde connecté d’aujourd’hui fait que le danger est énorme. Un autre exemple serait ce que j’appelle «éthique des algorithmes». Il s’agit des décisions qui sont prises au fin fond des entrailles de Facebook ou Google et qui déterminent, de manière vraiment importante, ce que nous pouvons ou ne pouvons pas voir. Une fois encore, le principe de base n’est pas nouveau, mais l’obstacle l’est.

Je ne pense pas qu’il faille essayer d’imposer le civisme par la législation

 Timothy Garton Ash

Est-ce que la montée de l’autoritarisme dans tant de pays différents, avec les menaces envers les minorités qui l’accompagnent, vous fait penser ces sujets de manière différente?

Je pense très clairement que les démocraties matures doivent tenter aujourd’hui de dépasser les lois contre les discours de haine. La situation était parfois différente autrefois, comme dans la Grande-Bretagne des années 1960, où les enfants d’origine pakistanaise se faisaient régulièrement casser la figure sur le chemin de l’école. Une loi fut passée, qui pourrait ressembler aux lois contre les discours de haine, mais elle était justifiée par la probabilité de violences, ce qui constitue, à mon avis, la limite à partir de laquelle il est nécessaire de légiférer, bien plus que la catégorie plus vaste des discours de haine. C’est un discours qui augmente de manière significative la possibilité de violences dans un contexte particulier.

Les motivations des lois contre les discours de haine relèvent en grande partie d’une sociologie datée et simpliste. C’est comme si l’on regardait l’immigration en Europe de la même manière que durant ses premières décennies, lorsque l’on avait de petites minorités extrêmement bien définies et victimes de préjugés énormes. Mais si vous prenez aujourd’hui une ville comme Londres, on est bien au-delà du multiculturalisme, avec une diversité incroyable, non plus juste au niveau des familles, mais aussi des individus. Les gens ont des identités multiples. On ne peut plus dire aujourd’hui: «Oh, voici une minorité particulièrement vulnérable. Il faut leur réserver un traitement de faveur parce que nous sommes dans une société véritablement diversifiée et multiculturelle.» Dans certaines villes d’Angleterre, les classes qui enregistrent le plus important taux d’échec scolaire, et souvent le plus important taux de chômage, sont les Blancs sans diplômes de la classe ouvrière. Je pense que le cadre classique vole en éclats lorsque l’on considère la réalité véritablement multiculturelle de la société.

Sur ce point, je suis très «Premier amendement». Je ne pense pas qu’il faille essayer d’imposer le civisme par la législation. On trouve très peu de signes indiquant que les pays d’Europe ayant promulgué des lois contre les discours de haine souffrent effectivement moins du racisme et autres discours haineux. Prenez la France, par exemple. On peut y entendre des «cris de singe» lors des matches de football, alors que le pays est doté d’un véritable arsenal de lois contre les discours haineux, donc je ne pense pas que ce soit la solution. Je pense que cela devrait plutôt se faire au niveau de la société civile. Là est la question: pourquoi n’y a-t-il pas plus de réactions dans la société civile, au niveau de l’électorat, dans les médias, contre les gens qui profèrent tout et n’importe quoi contre les Mexicains, les musulmans, les juifs ou n’importe qui d’autre?

L’une des réponses à l’essor de ces autoritarismes est ce que nous avons vu l’autre jour lors du meeting de Trump à San Jose, en Californie, avec des appels à l’empêcher de parler et même à la violence.

Le véto de la brute, n’est-ce pas? Je suis totalement contre l’usage de la violence. La première réponse est qu’aucune manifestation politique pacifique ne devrait être empêchée de cette façon. La deuxième serait: est-ce que quelqu’un comme Donald Trump, qui dispose d’un porte-voix extraordinaire, doit être tenu responsable de ses propos? Je pense que oui. Est-ce qu’il devrait arrêter de dire tout ce qu’il a pu dire sur les musulmans et d’autres minorités? Absolument. Est-ce que cela justifie l’emploi de la violence pour empêcher ses meetings d’avoir lieu? Non.

Pouvez-vous imaginer une situation où vous jugeriez qu’une réunion pacifique devrait être empêchée de force?

Dans des circonstances absolument extrêmes. Évidemment, par exemple, les gens qui ont tenté d’assassiner Hitler sont des héros. Mais les circonstances étaient extrêmes et elles n’ont rien de comparable avec la situation des États-Unis aujourd’hui.

Je suis certain que l’on vous a déjà dit qu’il est facile de crier «Liberté d’expression! Liberté d’expression!» lorsque l’on est un progressiste blanc privilégié.

Je pense qu’il y a ici deux points à considérer. Le premier est, évidemment, que le débat sur la liberté d’expression traite des relations de pouvoir. Toutefois, j’avancerais que la liberté d’expression est principalement l’arme des faibles, des petits, des persécutés, contre les puissants, raison pour laquelle Aryeh Neier avait expliqué qu’il défendrait ses ennemis néo-nazis qui souhaitaient organiser une marche à Skokie, localité de l’Illinois où étaient installés de nombreux survivants de l’Holocauste. Il défend explicitement son point de vue en expliquant que la loi et la liberté d’expression ne sont fondamentalement pas les armes des tyrans. Maintenant, il est évident qu’il y a des exceptions à cela et je consacre d’ailleurs une partie de mon livre à ce problème aux États-Unis, où l’argent parle avec trop de force.

Que pensez-vous du développement d’outils comme les safe spaces?

Au moment même où je vous parle, je suis à Oxford. J’ai défendu le mouvement Rhodes Must Fall, qui a, je pense, ouvert le débat sur notre histoire coloniale, les programmes, etc., donc je pense que c’est profitable à la liberté d’expression. Je ne pense pas que les avertissements soient, par principe, fondamentalement mauvais. Pourquoi le seraient-ils? Si quelqu’un risque vraiment d’être traumatisé par un texte ou un film en particulier, mettons un avertissement dessus. Cela a atteint des proportions aussi absurdes qu’extrêmes, mais, selon moi, c’est en partie acceptable.

La défense du no platforming et des safe spaces est en revanche très problématique à mes yeux, parce que, lorsque l’on y regarde de plus près, il ne s’agit pas juste de gens en train de dire «Nous ne voulons pas entendre Germaine Greer» (ce qui est très bien, il suffit de ne pas l’inviter), mais d’un groupe d’étudiants affirmant qu’un autre groupe d’étudiants ne devrait pas inviter quelqu’un qu’ils ont pourtant envie d’entendre. Ce sont des étudiants qui censurent d’autres étudiants. Et je pense qu’il faut rester ferme contre cela.

Après les assassinats à Charlie Hebdo, la réédition des dessins prend un tout autre sens

Vous avez demandé à ce que les dessins de Charlie Hebdo soient republiés. En quoi est-ce une question de liberté d’expression?

On s’est beaucoup soumis aux intimidations violentes depuis la fatwa contre Salman Rushdie. Nombreux sont ceux qui s’autocensurent par peur. C’est pourquoi, en ce qui concerne Charlie Hebdo, j’ai fait cette proposition. J’ai depuis eu des conversations extrêmement intéressantes, notamment avec des éditeurs américains qui m’ont expliqué qu’ils ne feraient pas reparaître ces dessins pour deux raisons: la première, parce qu’ils sont affreusement insultants et qu’ils tirent sur des ambulances. C’est quelque chose que l’on m’a beaucoup dit: ils tirent sur des ambulances, ils tapent sur des faibles. La seconde raison, c’est que cela mettrait en danger la vie de leurs employés.

Je pense qu’il y a ici confusion entre deux considérations complètement différentes. La première est une considération de goût. Je n’aurais pas republié les dessins de Charlie Hebdo dans le Guardian, ou ailleurs, avant les attentats. Je ne vois absolument aucune raison qui aurait pu expliquer cette décision, et je suis plutôt d’accord pour dire qu’ils tirent sur des ambulances. Certains dessins étaient vraiment choquants. Mais après l’assassinat de ces personnes, tuées de sang-froid pour la simple raison qu’ils avaient dessiné et publié ces caricatures, leur réédition prend un tout autre sens. Ce n’est en aucun cas une manière de souscrire au contenu artistique ou politique de ces dessins, c’est uniquement pour dire que le véto de l’assassin ne l’emportera pas. Ils ne gagneront pas. Et je pense que ce point est très important et qu’il faut s’y tenir.

Je crois que pratiquement aucune des publications qui ont réédité ces dessins ne l’aurait fait s’ils avaient parlé des Noirs ou des juifs. Aussi, peut-être que ceux d’entre nous qui prétendent défendre la liberté d’expression font deux poids, deux mesures… Nous sommes donc en droit de nous poser des questions sur notre attachement à ce principe.

C’est un sujet fascinant, parce que l’une des conclusions de mon livre est «Parlez-moi de vos ambiguïtés et je vous dirai qui vous êtes». Chacun d’entre nous, dans ce débat sur la liberté d’expression, doit s’interroger. Un bon exemple que j’utilise dans mon livre concerne l’Anti-Defamation League, qui voulait la mise en place de plateformes dans les réseaux sociaux, de plateformes Internet, afin de supprimer les propos négationnistes, bien que ce ne soit pas illégal aux États-Unis, mais qui considérait que la vidéo L’Innocence des musulmans devait rester accessible. Voilà un exemple flagrant de duplicité, car L’Innocence des musulmans avait été délibérément et grossièrement réalisé dans le but d’être insultant envers les musulmans, et en réalité, si l’on étudie les règles de YouTube, on se rend compte qu’ils auraient dû supprimer la vidéo bien plus tôt. Une fois que les violences avaient éclaté, ils auraient eu l’air de reculer devant elles. D’ailleurs, les dessins de Charlie Hebdo étaient également très offensants envers les juifs, si vous vous souvenez bien.

Ce sont des décisions très difficiles à prendre, et je respecte complètement la seconde partie de l’affirmation, selon laquelle les éditeurs doivent prendre en compte la sécurité de leurs employés. Ce que je propose donc dans mon livre, comme compromis, et que j’appelle le principe du «one click away» («à un clic de là») est que tout le monde devrait les publier en ligne. Grâce au «one click away», personne n’aurait à y être confronté s’il n’en a pas l’envie. Je pense, à vrai dire, qu’il s’agit d’un compromis plutôt intéressant.

Est-ce que cette nouvelle ère de l’Internet vous donne de l’espoir quant à la liberté d’expression?

Ça, c’est l’illusion du déterminisme technologique. Je me souviens avoir lu un article en 1990 intitulé «Les faits vous libéreront». Les faits ne libèrent personne. Ce sont les hommes qui libèrent les hommes, et il en va de même avec Internet. C’est clairement un outil qui donne d’immenses nouvelles possibilités de communication et une liberté d’expression, mais il donne aussi d’immenses nouvelles possibilités, comme Edward Snowden (avec d’autres) l’a prouvé à son insu, de surveillance et de contrôle.

En matière de restriction de la liberté d’expression, pensez-vous qu’il faille plus craindre les gouvernements ou les grandes entreprises d’Internet?

Les deux. Entre autres. Je pense que, après avoir vécu une période de triomphalisme progressiste, durant laquelle on avait pu assister à une expansion de la liberté d’expression, dans les années 1990 et au début des années 2000, nous sommes maintenant sur la défensive. Il ne s’agit plus uniquement de l’État. Ce n’est pas qu’une question d’États et de censure. Aujourd’hui, il s’agit aussi de superpuissances privées, des géants, qu’ils soient américains ou chinois. Et ce qui s’avère le plus dangereux, c’est ce que j’appelle le «pouvoir au carré», lorsque les gouvernements et les géants d’Internet collaborent sans aucune transparence, sans rendre de compte à personne. Donc, si je devais pointer du doigt la plus grande menace qui pèse sur la liberté d’expression, je pense que je montrerais la collaboration secrète entre les superpuissances publiques et privées.

Isaac Chotiner
Isaac Chotiner (19 articles)
Journaliste
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