LGBTQ / Parents & enfants / Monde

Homoparentalité: comment expliquer Orlando à ses enfants?

Temps de lecture : 6 min

Je suis un parent gay. Que puis-je faire pour préserver mes filles de l'horreur de la violence homophobe sans les couper du monde?

Veillée pour les victimes d'Orlando I SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Veillée pour les victimes d'Orlando I SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Cet article est dicté par un sentiment d'urgence. Le massacre d'Orlando s'est insinué dans des recoins de ma personne que j'ignorais, pour soulever des questions que j'avais, jusqu'à présent, étonnamment réussi à mettre de côté. Que dire à mes jumelles de 11 ans? Comment leur parler de la violence que subissent les personnes LGBTQ? Que puis-je faire, en tant que parent gay, pour les préserver d'une horreur qui s'étale partout? Comment puis-je leur parler d'incertitudes, leur faire comprendre mes doutes, tout en ayant tellement besoin les rassurer? Mais le pire, c'est peut-être que je ne sais pas comment gérer cette réalité: la peur que je peux ressentir pour mes enfants découle de celle que je ressens pour moi-même. Un problème, en temps normal, sagement rangé dans un compartiment au-dessus de ma tête et qui, dans une telle zone de turbulences, risque tout bonnement de s'effondrer et d'emporter énormément sur son passage.

(Je précise que je n'ai ni à penser ni à répondre à ces questions tout seul: j'ai un mari de compétition aussi impliqué que moi dans le nettoyage de tout ce foutoir).

Jusqu'à présent, mes filles ont été vernies. Elles n'ont pas subi ni le harcèlement scolaire, ni les traumatismes collatéraux que leurs pères ont pu connaître. Et dans notre quartier de Philadelphie, très progressiste, notre structure familiale n'a jamais causé le moindre problème. Savoir trouver les mots pour leur parler de la violence qui touche les personnes LGBTQ n'a ainsi rien à voir avec, par exemple, la tâche angoissante que se donne Ta-Nehisi Coates dans Une colère noire. S'il reconnaît que des changements générationnels peuvent entraver la compréhension de son fils, son éloquent et poignant inventaire des mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair afro-américaine dessine une réalité qu'ils vivent et partagent ensemble.

«Moi, je n'en ai même pas un, de papa, et vous en avez deux!»

Nos filles, en revanche, ont été globalement épargnées –même s'il est impossible de protéger intégralement un enfant. C'est pourquoi leur expliquer la violence homophobe relève d'une difficulté quelque peu distincte. Que leur famille soit différente est un fait, têtu, mais sur lequel la vie insiste relativement rarement et d'une manière généralement indolore. En voici un exemple mémorable.

Alors nous avons dû expliquer comment et pourquoi un fou furieux avait pu avoir envie de faire mal à des gays

Int. Jour. Café, vers 2010, un dimanche matin. Moi, seul avec les enfants.

Serveuse: Alors comme ça, maman a fait la grasse matinée?

Enfants, 6 ans [en chœur]: On n'a pas de maman, on a deux papas.

Serveuse, sans sourciller: Mais vous avez trop de chance! Moi, je n'en ai même pas un, de papa, et vous en avez deux!

Vous voyez? L'expérience est plutôt positive.

Ce qui fait qu'avec Orlando, nous sommes partis de zéro. Nos enfants n'ont jamais vécu la peur ou le rejet au sein de leur famille. Elles sont bien moins à risque, semble-t-il, que nous l'étions à leur âge. (J'ai réussi à peu près à éviter le harcèlement et la stigmatisation, mais uniquement en accumulant les stratagèmes tarabiscotés qui n'ont pas été sans effets secondaires). Reste qu'il fallait que nous parlions de l'événement, d'autant plus que nous allions les conduire à une veillée et leur faire partager un moment de recueillement collectif.

Alors nous avons dû expliquer comment et pourquoi un fou furieux avait pu avoir envie de faire mal à des gays. Le choix de la simplicité semblait le plus judicieux: la plupart des gens, vous le savez, n'ont aucun problème avec les homos et les considèrent comme n'importe qui d'autre. Quelques personnes ne les aiment pas. Et des gens encore moins nombreux, avec des problèmes de santé très graves, peuvent faire des trucs fous et atroces comme ce qui s'est passé le week-end dernier à Orlando. (De ce que j'ai compris, nos enfants auraient pu avoir accès aux informations télévisées lundi, mais par un très heureux hasard, leur école n'a finalement diffusé aucune image). Nous avons privilégié le réconfort à la subtilité.

Au cœur du danger

Cette petite discussion ne les a pas bouleversées. On leur a dit qu'elles pouvaient poser toutes les questions qu'elles désiraient, mais elles n'ont pas voulu en entendre davantage. Au moins, dans notre partie du monde, une tragédie comme celle d'Orlando est trop éloignée de leur quotidien, trop abstraite. L'une d'entre elles nous a dit qu'il fallait jeter tous les pistolets, une solution aussi évidente pour un enfant de 11 ans qu'elle semble impossible à concrétiser.

En réalité, à ce moment, la partie la plus simple de la soirée venait de se terminer.

Nous sommes arrivés à la veillée en compagnie de nos voisins, une famille d'hétéros ayant eux aussi deux filles. Et, tout de suite, j'ai eu conscience du danger paradoxal qui me trottait en tête depuis la veille et un message posté sur Facebook. Le dimanche, une mère lesbienne et amie avait écrit qu'avec ce qui s'était passé à Orlando, elle n'irait pas à la marche des fiertés de Philadelphie, «au cas où». J'avais réagi, en fanfaronnant comme un bon amerloque, que c'était donner ce qu'ils voulaient aux terroristes, que comme ça ils avaient gagné, blablabla. Elle allait intelligemment répondre qu'elle ne voulait pas mettre sa fille en danger. Je m'étais platement excusé, ce qui avait clos le dossier...

...jusqu'à ce que nous arrivions devant l'hôtel de ville et que la foule nous absorbe. J'avais déjà participé à plusieurs rassemblements tribaux, y compris la Marche sur Washington pour l'égalité des droits des personnes LGBTQ, en 1993 –un événement qui, sans le moindre service d'ordre, avait attiré plus d'un million de personnes. Et jamais, au grand jamais, je n'avais consacré le moindre neurone à de possibles violences. Cette soirée allait tout changer. La veillée avait été organisée sur un grand espace ouvert, en face de l'hôtel de ville. Un boulevard pour n'importe quel terroriste un tant soit peu déterminé. J'ai regardé autour de moi, il y avait des milliers de gens –de toutes les identités et de toutes les orientations sexuelles et genrées, de toutes les origines ethniques– et j'ai été saisi d’effroi.

La probabilité d'une nouvelle tragédie était plus qu'infime. Je ne veux pas élever mes filles comme deux plantes rares dans une serre victorienne

Quelque chose d'atroce était peut-être sur le point de se produire, et j'avais conduit mes propres filles en plein cœur du danger.

Espaces protégés

À ce moment-là, il m'était impossible de distinguer la peur que je ressentais pour la sécurité de mes enfants de celle que j'éprouvais pour mon mari et pour moi, et c'est quelque chose de très douloureux à admettre. En tant que membres de la communauté LGBT, nous vivons plus ou moins avec le risque chevillé au corps au quotidien, même si nous aimons parfois nous bercer d'illusions et nous dire que le pire est derrière nous. Mais là, debout, serré contre ma famille soudainement et dramatiquement vulnérable, je ne pouvais penser qu'à une seule chose: comme gérer, comment équilibrer deux réalités aussi inéluctables.

D'un côté, la peur, souvent envahissante, pour ma propre sécurité –une angoisse qui remonte à l'enfance, et qui se renforce tous les jours par des attaques politiques, associées à un niveau prodigieux de haine religieuse (qui est loin de se borner aux «islamistes radicaux») et corrélées à la longue et tragique histoire des attentats commis contre la communauté homosexuelle aux États-Unis, même dans nos soi-disant espaces protégés. Et puis il y a l'objectif de tout parent –assurer la sécurité de nos enfants– et réussir cette gageure en leur apprenant le monde, en les confrontant et en les exposant au monde. Savoir que toute décision sera irrémédiablement contingente.

La tribu réunie

Au final, j'allais forcer la partie rationnelle de mon cerveau à dompter la reptilienne: le meurtrier d'Orlando était un fou, un loup solitaire. La probabilité d'une nouvelle tragédie était plus qu'infime. Je ne veux pas élever mes filles comme deux plantes rares dans une serre victorienne.

Une fois cet exercice réussi, j'ai pu vivre la veillée comme il se devait –comme un événement triste, mais aussi bravache, quelque chose de beau. «Dites leur nom» affichait une pancarte. Derrière, l'auteur avait inscrit tous les noms des victimes, épais traits de marqueur noir tassés les uns contre les autres. L'homme fendait la foule, sans doute pour s'assurer que tout le monde voie les patronymes (pour la plupart hispaniques) de ces hommes, de ces femmes, de ces personnes qui, quelques heures auparavant, dansaient et riaient.

À ce moment, j'ai su que j'avais pris la bonne décision. Que le bon choix, le seul en de telles circonstances, était de sortir et de venir me relier à la tribu –avec mes enfants.

John Culhane Contributeur à Slate.com

Newsletters

Les studios de production de films porno devraient s'inspirer de TimTales

Les studios de production de films porno devraient s'inspirer de TimTales

Qualité d'image, performance sexuelle, ambiance positive, hommes multiethniques... TimTales dépasse les productions berlinoise, londonienne et parisienne.

«J'ai 2 amours», un regard intelligent sur les amours plurielles

«J'ai 2 amours», un regard intelligent sur les amours plurielles

Diffusée jeudi 22 mars sur Arte dans son intégralité, la première saison de la série réalisée par Clément Michel se penche avec mordant et bienveillance sur les amours multiples. L'occasion de balayer idées reçues et généralités sur les différentes manières d'aimer.

Le voile n’est pas incompatible avec le féminisme

Le voile n’est pas incompatible avec le féminisme

La régression ne réside pas dans le fait de porter le voile, mais dans celui d’imposer aux femmes une norme vestimentaire.

Newsletters