Culture

«Game of Thrones» s'est installé dans la «friend zone»

Temps de lecture : 7 min

À l'exception de deux-trois épisodes par saison, la série n’est plus aussi bien qu’avant. Alors, pourquoi est-ce qu’on continue de la regarder?

Game of Thrones, saison 6, épisode 1. DR
Game of Thrones, saison 6, épisode 1. DR

AVERTISSEMENT: Cet article contient des spoilers de la saison 6 de Game of Thrones.

Quand on regarde régulièrement une série, on finit par la considérer comme une amie. On la découvre petit à petit, elle nous plaît, et une chose en entraînant une autre… l’amitié s’installe. La série nous fait rire, pleurer, nous distrait, nous touche, nous fait réfléchir, passer le temps. Et comme en amitié, sauf si les choses tournent vraiment mal, on ne remet pas cette relation en question. Comme deux copines, on a vécu des choses, passé du temps ensemble, partagé des moments forts. On est là dans les bons comme dans les mauvais moments. Et quand elle nous rend un peu dingue, on n’arrête pas de lui parler, mais on fait plutôt ce que toute personne correcte ferait: on tweete des horreurs à son sujet avec d’autres amis.

La série qui représente le mieux cette proximité est Game of Thrones. Après six saisons, des milliers de pages de script, une violence ininterrompue, des centaines de zombies, un bon nombre de poitrines exhibées, des dizaines de revers de fortune, plusieurs tonnes de boue, une multitude de dieux et trois dragons, on connaît Game of Thrones très intimement.

Les premières impressions sont déjà loin. Plus besoin de nous séduire chaque semaine, et d’ailleurs, la série n’essaie même plus. La question de savoir si elle est de qualité est masquée par des interrogations plus spécifiques. Est-ce que Daenerys saura diriger les territoires qu’elle a conquis? Comment se portent les finances des Lannister? Est-ce qu’un système féodal pourrait exister pendant des milliers d’années? Est-ce que le pouvoir est forcément corrompu? Est-ce que la violence entraîne toujours la violence? Est-ce qu’on peut se contenter de dire «Hodor» à quelqu’un quand on veut qu’il nous tienne la porte? Qui sera le prochain à mourir?

Riche en idées, en détails

Le simple fait que l’écriture de Game of Thrones soit suffisamment profonde pour nous inspirer toutes ces questions nous donne une idée de l’intelligence de la série (ou tout simplement de son public). Certains épisodes font plus penser à des dissertations rapides sur divers sujets qu’à un programme télévisé de qualité. Est-ce que les téléspectateurs peuvent en tirer une signification? La réponse est toujours «oui».

Les critiques, tweetos et commentateurs en tout genre analysent chaque seconde de la série et en profitent pour pousser à la réflexion sur des grands sujets comme la violence, la misogynie, les parents, la loyauté, la religion ou la résurrection, mais aussi pour parler de la structure, de l’intrigue ou du rythme de la série. Et ce, peu importe si elle aborde ces sujets avec subtilité ou maladresse. C’est un peu comme si on tentait de rédiger un Talmud sur… une série télévisée de qualité variable basée sur une série de vastes romans impressionnants et de qualité variable.

«Game of Thrones» n’est pas fait pour être regardé un épisode à la fois. Oui, certaines saisons contiennent de nombreux épisodes bouche-trous

Game of Thrones est riche de personnages, riche d’idées, riche de détails. Mais la série est aussi riche de torture inutile, de trajets ennuyeux et de prétendants au Trône de Fer avec un nombre limité d’expressions faciales. Au moment où j’écris cet article, je me rends compte que mes critiques peuvent paraître insignifiantes comparées à la grandeur de la série, à son intrigue puissante et tentaculaire et à l’énergie qu’elle déploie et qu’on lui consacre. Alors oui, Game of Thrones n’est pas fait pour être regardé un épisode à la fois. Oui, certaines saisons contiennent de nombreux épisodes bouche-trous. Et oui, certains thèmes et caractéristiques de personnages (la décence ne peut survivre; Ramsay Bolton est une ordure) sont un peu fatigants à la longue. Personne n’est parfait.

Vide abyssal

Et pourtant, cette saison, les imperfections de Game of Thrones continuent à se multiplier. La série a enfin surpassé l’intrigue des livres. La tension stylistique qui bouillonnait depuis longtemps entre George R. R. Martin et les showrunners de Game of Thrones, D. B. Weiss et David Benioff, a débordé sur la série. Martin semble vouloir éviter de donner une fin à l’histoire. Alors qu’il devait s’agir d’une trilogie, Le Trône de Fer comptera finalement sept livres. Chacun de ces romans est plus long que le précédent et met plus de temps à sortir. La résolution est en désaccord avec les thèmes centraux des romans: le chaos est plus naturel que le progrès, la violence est inévitable et les fins heureuses sont une illusion parce l’histoire ne s’arrête jamais.

La seule conclusion qui serait adaptée pour Le Trône de Fer serait une fin chaotique et brutale comme celle des Soprano. Weiss et Benioff veulent que la série se termine. Ils ont déjà suggéré qu’elle pourrait être conclue en 13 épisodes, mais le vide abyssal qu’ont montré les trois épisodes précédents la Bataille des bâtards suggère qu’ils pourraient y mettre fin encore plus rapidement. Les livres continuent de se disperser sans donner aucun signe de résolution, alors que la série, enfin indépendante, devrait être libre d’atteindre rapidement sa conclusion.

Fini l'excuse des livres

Même si de nombreux téléspectateurs n’ont pas lu les romans de Martin, ces livres ont servi jusqu’ici de soupape de sécurité pour la série. Ils lui sont essentiels. Ils lui ont donné son intrigue, ses thèmes et ses innombrables détails. Ils lui ont aussi fait suivre cette tendance de la télévision «sophistiquée» qui joue avec les attentes du public en ce qui concerne les héros et les fins heureuses, en tuant par exemple des personnages majeurs.

De son côté, la série a su faire le tri en excisant ou en combinant des personnages, ainsi qu’en omettant certains détails tout en accentuant d’autres aspects. Ces changements ont souvent été pour le mieux, mais pas toujours: dans la série, les créateurs ont pris la décision fastidieuse de montrer toutes les scènes de torture entre Ramsay et Theon. Ils ont également ajouté le viol de Sansa. Mais quels que soient les choix judicieux que la série a faits, les livres ont toujours servi d’excuse pour certains aspects de l’histoire. Pourquoi est-ce que Daenerys est toujours aussi loin de Westeros? Parce que c’est comme ça dans les romans.

Une autoroute pavée de feux rouges

Cette saison, la série a enfin pu se libérer des détails des livres, voire même de son propre arc narratif. Elle nous a livré des dizaines de petites résolutions. On a quitté Dorne. Arya a enfin décidé de quitter Braavos. On a découvert les origines des Marcheurs Blancs. Deux des enfants Stark, Jon et Sansa, se sont enfin retrouvés et ont été rejoints par Brienne avant de décider de reprendre Winterfell. Bran Stark a plus ou moins confirmé le plus gros secret de polichinelle de tout Westeros, et il est devenu la corneille à trois yeux avant même qu’on sache vraiment ce que c’était. Il a aussi retrouvé son oncle présumé mort, Benjen. Theon a trouvé la force de trahir Ramsay, n’a pas trahi sa sœur, et a retrouvé le moral grâce à une discussion dans un bar. Danaerys a rassemblé une nouvelle armée et l’a dirigée vers Westeros, et non pas la Baie des esclaves.

Maintenant que Benioff et Weiss sont libres de prendre des décisions basées sur le seul intérêt dramatique de l’histoire, on a du mal à comprendre un rythme aussi flasque

Et pourtant, alors que la série tente de garder son élan et de régler les derniers détails, elle doit aussi gérer la multitude de détails introduits par Martin. Un peu comme une voiture lancée en pleine vitesse sur une autoroute jalonnée de feux rouges, la progression de l’histoire est sans arrêt interrompue par l’apparition ou le retour de personnages fourrés à outrance dans le quatrième acte déjà bien rempli de la série. Pourtant, les brèves apparitions de la glorieuse Lyanna Mormont, dirigeante haute-comme-trois-pommes de l’Île-aux-Ours, et de Frère Ray, le hippie pacifiste interprété par Ian McShane, étaient bienvenues.

Et maintenant gare à l'atterrissage

La Fraternité sans Bannière semble idéale pour tenir compagnie au Limier. En revanche, on aurait pu se passer des événements décevants et lointains qui monopolisent une bonne partie des épisodes, comme ce qui arrive aux Îles de fer, ou au Conflans avec les Frey, les Tully et les Lannister, ou encore l’impasse de l’histoire d’Arya à Braavos. Dans cette saison, et plus particulièrement dans ces trois épisodes pesants, l’intrigue alambiquée et trop détaillée (qui rappelle des livres qui n’existent pas encore) ralentit encore davantage la progression de la série. Maintenant que Benioff et Weiss sont libres de prendre des décisions basées sur le seul intérêt dramatique de l’histoire, on a du mal à comprendre un rythme aussi flasque.

Le conflit entre l’action et la description, entre le rétrécissement et l’élargissement, entre la gratification et la vraisemblance, entre les préférences de Benioff et Weiss et celles de Martin, aurait tout à fait sa place dans Game of Thrones, parce que c’est une fiction qui, pour voler une réplique d’une autre fiction, s’intéresse à «qui vit, qui meurt et qui raconte l’histoire». Est-ce que les showrunners et les auteurs, autrement dit les dieux et les souverains de cet univers, finiront par nous livrer les conclusions que nous réclamons, ou est-ce qu’ils devraient plutôt nous enseigner que sur le long terme, les histoires, tout comme les résolutions, ne sont jamais vraiment satisfaisantes? Martin a sûrement des projets plus ambitieux que la série, mais je suis soulagée de savoir que même si cet hiver tant promis n’arrivera peut-être jamais, une fin vient. The end is coming.

Willa Paskin

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