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Paris ne sera jamais le nouveau Londres

Ian Harris, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 23.06.2016 à 11 h 59

Dans l’optique d’un possible Brexit, la France, l’Allemagne et d’autres centres financiers européens déroulent le tapis rouge aux banques et aux entreprises. C’est perdu d’avance.

À l'approche du référendum sur la sortie ou le maintien du Royaume-Uni dans l’Union Européenne, élus et banquiers d’autres villes européennes ont commencé à survoler en cercle la potentielle carcasse du centre financier de Londres tels des vautours guettant un voyageur égaré et desséché par la soif.

En février dernier, Emmanuel Macron a décrété que Paris «déroulerait le tapis rouge» aux banquiers britanniques si le pays optait pour le Brexit—et il a ensuite lancé une nouvelle campagne visant à présenter la capitale française comme un centre financier mondial. En mai, Martin Shanahan, de l’Industrial Development Agency irlandaise, a déclaré que le Brexit l’aiderait dans sa quête pour attirer 10.000 emplois dans le secteur des services financiers à Dublin. Pour ne pas être en reste, Hubertus Väth, directeur général de Frankfurt Main Finance, a décrété que sa ville aussi était prête à recevoir un afflux de banquiers londoniens. Et on a entendu le même genre de discours à Luxembourg, Amsterdam, Munich, Stockholm et dans d’autres centres financiers européens au cours des semaines menant au référendum.

Rien de surprenant si les représentants de ces villes se frottent les mains à l’idée de devenir «la nouvelle City de Londres». Si le Royaume-Uni n’est que la cinquième économie du monde, c’est le plus grand exportateur de produits financiers. La contribution nette de Londres à la balance commerciale et au ministère des Finances britanniques peut se compter par dizaines de milliards de dollars. L’exportation des services financiers londoniens, rien que dans l’UE, représente quelque trente milliards de dollars chaque année, soit plus de 1% du PIB de la Grande-Bretagne. Si le Royaume-Uni choisit le Brexit et perd ainsi l’accès total aux marchés européens –en particulier, le droit de fournir des opérations transfrontalières–, une bonne part de ces transactions avec l’UE sera à saisir par un autre acteur européen. Est-ce qu’une ville européenne comme Paris pourrait vraiment devenir le nouveau Londres –en termes financiers, au moins– si le Royaume-Uni opte pour le Brexit?

Paris mal équipé

Revenons sur terre: aucune autre ville européenne que Londres est près de posséder les caractéristiques essentielles d’un centre financier vraiment mondial. Et cela restera le cas, Brexit ou pas, dans un avenir proche.

Mon entreprise, Z/Yen Group, compile et publie le Global Financial Centres Index (GFCI), source servant de facto à classer les centres financiers du monde entier. Le GFCI regroupe plus de 100 facteurs de compétitivité pour chaque centre, et utilise les milliers de réponses des professionnels des services financiers pour comprendre quels sont les facteurs qui leur importent le plus.

Macron peut dérouler tout les tapis rouges qu’il voudra, aucune moquette, aussi écarlate et moelleuse soit-elle, ne compensera le fait qu’en termes de facteurs comme l’environnement institutionnel et réglementaire, les taxes et la compétitivité des coûts et la disponibilité du personnel qualifié, Paris est mal équipé pour briller dans le monde de la finance. En fait, Paris ne se distingue dans aucune catégorie; elle est actuellement classée 32e dans le GFCI et, dans la seule Europe de l’Ouest, n’est qu’à la septième place –derrière Zurich, Luxembourg, Genève, Francfort et Munich.

Ces facteurs peuvent changer et ils le font parfois, mais il semble hautement improbable qu’un Brexit ne provoque à lui seul l’émergence d’une nation de l’UE en tant que lieu évident de migration du monde de la finance depuis Londres. Même si des responsables aux aguets apportent des ajustements à leurs politiques pour tenter de créer un environnement plus favorable aux services financiers, il manquera toujours certaines pièces essentielles du puzzle.

Quatre fois plus peuplée

Pour commencer, il y a la question de la taille, qui à son tour affecte nombre des facteurs cruciaux, en termes humains et d’infrastructures. La population de Londres est environ quatre fois supérieure à celle de Paris: 8,5 millions contre 2,2 millions, respectivement.

Londres compte entre 350.000 et 400.000 personnes qui travaillent dans les services financiers aujourd’hui, ce qui n’est pas loin de correspondre à la population entière de Francfort, ville peuplée de 700.000 personnes au total. Tous les grands centres financiers d’Europe (autres que Londres) sont d’une taille suffisante pour être des centres régionaux ou spécialisés solides, mais pas des moteurs financiers mondiaux.

Et ce n’est pas juste une question de taille. Les facteurs du GFCI se répartissent en cinq sphères de compétitivité: environnement économique, développement du secteur financier, infrastructure, capital humain et facteurs généraux et relevant de la réputation. Londres est régulièrement en tête de toutes ces catégories ou presque. Selon les milliers de professionnels interrogés, les plus importantes sont l’environnement économique (particulièrement les réglementations) et le capital humain (en particulier la capacité à attirer des gens qualifiés). New York, Singapour et Hong Kong sont également solides dans ces domaines. Les sociétés financières mondiales sont peu susceptibles de choisir d’envoyer leurs salariés dans des centres basés dans des pays européens si elles n’y sont pas absolument obligées. Ces entreprises ont tendance à considérer que les lois sur le travail dans des pays comme l’Allemagne, et la France surtout, sont contraignantes –draconiennes, même. Paris en particulier est susceptible de mettre les sociétés de crédit mal à l’aise, tant que les bruits provenant de l’Élysée continuent de donner l’impression que le gouvernement français aimerait taxer et réguler allègrement les services financiers jusqu’à les saigner à blanc s’il le pouvait.

Le rouge de l'Asie

Cela ne signifie pas que la City sortirait indemne du Brexit (et pour être parfaitement honnête, je dois avouer qu’à mon avis, voter pour le Brexit reviendrait à commettre un suicide commercial et géopolitique collectif). Si le Royaume-Uni vote pour le Brexit, les dirigeants européens traiteront Londres comme un rival extérieur et essaieront par conséquent de frapper la City aussi fort que possible. Par exemple, il est très difficile d’imaginer les dirigeants de l’Union européenne dispenser Londres du retrait du droit à fournir des services transfrontaliers, appelés passporting rights, si le Royaume-Uni quitte la zone économique européenne. Pourquoi le feraient-ils? Pourquoi devraient-ils le faire?

Cependant, il est également probable que l’instabilité et l’incertitude qui auront un impact négatif sur Londres dans le cas d’un Brexit affectent également d’autres centres basés dans l’UE. Il faudra des années pour mettre au point les détails de la sortie de la Grande-Bretagne. Dans l’intervalle, les campagnes insurrectionnelles anti-UE dans d’autres pays européens vont probablement se raffermir sur le dos du Brexit, ce qui débouchera sur encore plus d’instabilité. Les inconvénients de cette incertitude, pour la plupart voire pour tous les centres européens, pèseraient sûrement plus lourd que les bribes de business que ces villes pourraient récupérer de Londres.

La finance mondiale (et par conséquent le rôle des centres financiers qui la soutiennent) n’est pas un jeu à somme nulle. À une époque de stabilité et de solidité économique, la plupart des centres financiers peuvent prospérer. Dans un temps de stagnation et d’incertitude excessive, la plupart vont souffrir, certains plus et d’autres moins.

Si certains sont prêts à tirer profit du Brexit, ce sont les villes déjà bien établies dans la compétition croissante avec Londres. Non, pas New York –bien qu’il bénéficierait probablement, à moyen terme, de l’instabilité de l’euro face au dollar et des incertitudes relatives de Londres. Les villes qui ont le plus à gagner sont les centres financiers asiatiques.

Hong Kong, Singapour et Tokyo –même Séoul et Shanghai– ont déjà la taille et les infrastructures nécessaires pour devenir des centres financiers internationaux. Au cours de la dizaine d’années durant laquelle nous avons produit le GFCI, la tendance la plus intéressante a été l’émergence des centres financiers asiatiques dans les classements (bien que cette progression se soit stabilisée ces dernières années). Je peux imaginer des experts dans un quart de siècle, examinant l’année 2016 et expliquant que le Brexit et l’instabilité politique qui s’est ensuivie en Grande-Bretagne et dans toute l’Europe ont été les points géopolitiques critiques qui ont finalement réellement détourné l’attention commerciale de l’Occident vers la région Asie-Pacifique. Un tel changement, à mon avis, favoriserait les centres américains et asiatiques aux dépens des centres européens, d’une manière qui, de nouveau, surpasserait de loin les quelques modestes gains obtenus à la faveur d’un divorce entre la Grande-Bretagne et l’UE.

Alors, lorsque les élus parisiens choisiront le bon tapis rouge à dérouler pour les banquiers dans l’éventualité où le camp du Brexit l’emporte, ils seront bien inspirés de l’accorder au rouge des drapeaux de Chine, du Japon, de Corée du Sud et de Singapour. Ces pays pourraient se retrouver sur les starting-blocks tandis que Paris serait forcée de constater que son tapis a été bien moins foulé que prévu. Quelqu’un a besoin d’un tapis d’occasion?

Ian Harris
Ian Harris (1 article)
Directeur général de Z/Yen Group
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