Monde

Islam et christianisme, deux religions sanglantes

Julia Ioffe, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 22.07.2016 à 12 h 35

Pointer l'islam du doigt et idéaliser les chrétiens comme le fait le candidat républicain Donald Trump est une abjecte hypocrisie.

Manifestation anti-Trump à New York le 20 décembre 2015 I  KENA BETANCUR / AFP

Manifestation anti-Trump à New York le 20 décembre 2015 I KENA BETANCUR / AFP

Cet article a été publié en version anglaise par nos partenaires de Foreign Policy le 14 juin 2016.

Évoquant les nombreuses félicitations qu’il a reçues après le massacre d’Orlando pour avoir eu raison sur l’islamisme radical, Donald Trump a une nouvelle fois insisté sur le fait que ce qui a tué des gens au Pulse n’était pas un fusil d’assaut, mais l’islamisme radical, parce qu’au dernier étage de la Trump Tower, ça ne peut pas être les deux.

Le monde de Donald Trump est en effet binaire. C’est tout l’un ou tout l’autre. Soit c’est un fusil d’assaut qui tue, soit l’islamisme radical, mais pas les deux. Dans ce monde, une seule religion peut être mauvaise et par conséquent, le christianisme c’est le bien et l’islam, c’est le mal. Le christianisme est pacifique et l’islam est violent. Le christianisme est tolérant et l’islam intolérant. Tous deux ne peuvent être que tout l’un ou tout l’autre, un schéma immuable et gravé dans le marbre en terme de comportements de leurs fidèles respectifs.

Cette vision du monde est partagée par des gens qui soutiennent Trump comme par d’autres, qui ne le soutiennent pas. En termes religieux, nous pourrions qualifier cette vision de «manichéenne», une vision binaire entre la lumière et les ténèbres, le bien et le mal. Mais il convient de se souvenir que ce terme a été à l’origine utilisé pour décrire une religion dont l’influence s’étendait de la Perse jusqu’à l’Afrique de l’Est et du Nord romaines au IIIe siècle après Jésus-Christ, une religion qui a fortement influencé les premiers chrétiens.

Si «manichéen» a aujourd’hui une connotation négative, c’est parce que le manichéisme a été considéré comme une hérésie par l’Église catholique, et qui devait donc être éradiquée du monde chrétien. Et de la manière la plus brutale qui soit: les adeptes de la vision manichéenne du christianisme virent tous leurs biens confisqués et furent mis à mort, même s’ils s’étaient convertis à la vraie foi chrétienne, pour peu qu’ils aient conservé des liens avec des manichéens. Même Saint-Augustin appela à des persécutions les plus énergiques à leur endroit.

Le christianisme, une religion d'amour?

La raison pour laquelle je vous parle des manichéens, c’est que je suis lasse d’entendre Bill Maher et Donald Trump expliquer que l’islam est intrinsèquement violent. Je suis plus lasse encore d’entendre affirmer que le christianisme est intrinsèquement pacifique. J’ai assisté maintes fois à ce genre de débat, et même lors d’une soirée où Laura Ingraham demandait aux autres participants de lever les mains s’ils pensaient que l’islam était une religion morbide. La plupart des convives (conservateurs sur le plan politique) levèrent les mains avant de m’expliquer en long en large et en travers comment, à l’inverse de l’islam, le christianisme était intrinsèquement une religion d’amour.

L’Église chrétienne s’est montrée impitoyable avec les personnes dont la foi déviait du canon religieux, torturant et immolant les hérétiques par le feu

Avec tout le respect que je dois à mes très nombreux amis chrétiens, je conteste fermement cette assertion. Les conservateurs roulent des yeux quand on mentionne les Croisades –oh, ce vieux machin?– et je suis persuadé qu’ils feront de même en lisant ma référence aux manichéens, alors que ces deux histoires comptent, surtout si l’on affirme que les religions auraient des caractéristiques intrinsèques.

Si ces affaires ne sont que des perversions du christianisme, comme certains l’affirment, ou l’effet du hasard, alors pourquoi ne pas étendre ce mode de pensée jusqu’à la conquête du Proche-Orient par les musulmans ou, oserai-je la comparaison, à Daech? Il n’est pas possible d’un côté de s’appuyer sur des exemples historiques pour affirmer qu’une religion est intrinsèquement violente et balayer ensuite d’un revers de la main les exemples équivalents dans l’histoire du christianisme en affirmant qu’ils ne sont que l’exception qui confirme la règle.

Les Croisades sont, aujourd’hui encore, une plaie ouverte au sein du monde musulman, mais il est également facile d’oublier les massacres commis par les croisés contre les Juifs d’Europe. De manière répétée, en traversant l’Europe pour se rendre en Terre sainte, les croisés ont massacré les Juifs sur leur passage. Ils les réunissaient dans des synagogues avant d’y mettre le feu. Les croisés ont tué tant de Juifs au nom de la foi chrétienne que les Croisades ont porté le coup démographique le plus terrible à la communauté juive d’Europe avant l’Holocauste. Un Holocauste qui, rappelons-le gentiment au passage, s’est déroulé il y a soixante-dix ans au cœur de l’Europe chrétienne et civilisée.

Une histoire récente

Si vous ne croyez pas ce que je vous raconte sur la brutale répression des chrétiens manichéens, lisez donc ce passage qui lui est consacré dans l’encyclopédie catholique (une publication qui «chronique les accomplissements des artistes, éducateurs, poètes, scientifiques et hommes d’action catholiques dans leurs différentes provinces»). L’Église chrétienne s’est montrée impitoyable avec les personnes dont la foi déviait du canon religieux, torturant et immolant les hérétiques par le feu.

Lorsque Martin Luther eut l’idée d’afficher ses thèses sur la porte d’une église, donnant involontairement naissance à une nouvelle forme de christianisme, il en résulta des centaines d’années de guerre ouverte ou larvée entre chrétiens, chacun répandant sans compter le sang des autres en étant fermement convaincu d’être les plus fidèles à la parole du Christ. Il ne s’agit pas d’une histoire ancienne: les violences entre protestants et catholiques ont continué d’ensanglanter l’Irlande chrétienne jusqu’à la fin du XXe siècle.

«L’islam radical est anti-femme, anti-gay et anti-Américain, a déclaré Donald Trump le 13 juin dernier. Je refuse de laisser l’Amérique devenir un endroit où les gays, les chrétiens et les juifs sont la cible des persécutions et des intimidations de la part d’islamistes radicaux qui prêchent la haine et la violence.»

Trump tente ainsi de démontrer que les adeptes de l’islam radical (quels qu’ils soient) seraient si mal à l’aise face à ceux qui ne partagent pas leur foi qu’ils ne pourraient pas faire autrement que de se montrer violent contre eux. L’islam radical peut, en effet, ressembler à cela, et même davantage, mais le bilan du christianisme n’est pas meilleur.

Persécutions et intimidiation

Prenons par exemple l’inquiétude formulée par Trump de voir les juifs «devenir la cible de persécutions et d’intimidation». Voilà qui est fort émouvant, mais au cours des 2.000 dernières années, avant que des pays musulmans ne se mettent à expulser leurs populations juives en 1948, les juifs ont été les cibles constantes de persécutions et intimidations –pour le dire gentiment– de la part des chrétiens.

Dans les pays musulmans, la vie quotidienne des juifs, qui faisaient certes face à de nombreuses restrictions, devaient porter des vêtements particuliers et faisaient face à des flambées sporadiques de violence, était bien moins sanglante que dans l’Occident chrétien civilisé. Il y a tant d’exemples que le pourrais mentionner –des chrétiens massacrant des juifs accusés d’être responsables de la peste; le fait que le mot ghetto vienne des quartiers fermés dans lesquels les juifs étaient contraints de vivre à Venise au Moyen-Âge; les pogroms durant lesquels l’Église Orthodoxe russe encourageait ses ouailles à massacrer les juifs incroyants.

Je pourrais vous parler des phénomènes modernes, comme ce troll pro Trump, qui me désigne régulièrement comme «assassin du Christ»

Et si, à votre goût, nous remontons un peu trop loin dans l’histoire, pensez donc au mois de juillet 1988, millénaire de la conversion de la Russie: Moscou bruissait de rumeurs évoquant la possibilité d’un pogrom pour célébrer l’avènement du christianisme en Russie et que la police donnait les adresses des Juifs. (C’est cette année-là que ma famille a décidé de fuir la Sainte Russie.)

Et si vous voulez la liste des pays chrétiens ayant expulsé les juifs, soyez sans crainte de vous couvrir de poussière en fouillant pour la trouver: elle est régulièrement diffusée par ses supporters de Trump sur Twitter et ceux-ci me l’adressent pour me montrer que les juifs ont manifestement bien mérité la violence dont ils font l’objet depuis des siècle –puisque tant de pays les ont expulsés.

Je pourrais vous parler des phénomènes modernes, comme ce troll pro Trump, qui me désigne régulièrement comme «assassin du Christ» et comme une personne qui mérite l’antisémitisme dont elle est l’objet car elle «tourne le Livre Saint en dérision». Le tout ponctué d’exhortations à rentrer dans un four – sans parler des gens qui prennent soin de commander des cercueils pour mon propre compte.

Le camp de la peur

Et si Trump s’inquiète de voir les Juifs victimes de persécutions de la part de «prêcheurs islamistes radicaux», ce n’est pas des musulmans radicaux que j’ai peur aux États-Unis, en tant que juive. Certes, le monde musulman peut déborder de haine et d’antisémitisme, mais la haine et l’antisémitisme que je subis quotidiennement ne vient pas des musulmans. Ils viennent des supporters blancs et chrétiens de Trump.

Je souhaiterais donc plutôt le voir se préoccuper de la persécution de journalistes juifs par ses propres soutiens, dont certains mélangent sans complexes les symboles chrétiens, les références au white power et des menaces violentes dans leurs communications. Mais Trump ne règle pas ce problème, et ne les désavoue certainement pas. Il a même affirmé n’avoir «aucun message» à leur adresser. Il ne s’intéresse qu’aux musulmans radicaux.

Regarder Trump et la droite chrétienne montrer du doigt l’homophobie de l’Islam est proprement renversant. Si une communauté de ce pays a démontré son opposition aux gays, c’est bien celle des chrétiens conservateurs qui, depuis des décennies, diffusent leur haine des gays, comparent l’homosexualité à la pédophilie et à de la bestialité, affirment que le sida est une punition divine, demandent que des «traitements» soient mis en place contre l’homosexualité et bloquent non seulement les lois qui pourraient permettre aux gays de se marier, mais également celles qui feraient tomber les discriminations dont ils font encore l’objet.

L'appel à la haine

Un pasteur chrétien que l’on a beaucoup vu aux côtés de Bobby Jindal, Mike Huckabee et Ted Cruz a ainsi déclaré récemment que, selon la Bible, les homosexuels «méritent la peine capitale». Et à présent, ces mêmes personnes qui, il y a encore un mois, comparaient les trans à des prédateurs qui utiliseraient à dessein les mauvaises toilettes publiques pour se mettre en chasse de jeunes enfants se rangent aux côté des défenseurs des droits des gays contre l’islam radical.

Et pourtant, juste après le massacre d’Orlando, certains Chrétiens ont pris soin de nous dire ce qu’ils pensaient de ces gays tués au Pulse. Un prêcheur chrétien a ainsi posté un sermon vidéo dans lequel il s’est réjoui du massacre d’Orlando en déclarant notamment que «la bonne nouvelle, ce que l’on compte désormais 50 pédophiles de moins dans ce monde car, vous savez, ces homosexuels sont une bande de pervers abjects et de pédophiles».

Nous avons également eu droit aux très ardents American Christians qui tracent un lien explicite entre christianisme et armes à feu, qui s’achètent des armes sans compter tout en vouant une immense admiration aux belliqueux sarrasins. Dans les faits, la violence et l’intolérance dont les chrétiens conservateurs font preuve, non seulement à l’égard des éléments les plus radicaux, mais à l’encontre de tous les adeptes d’une religion, ressemble aussi étrangement que fortement au type de violence et d’intolérance dont ils accusent les Musulmans de faire preuve.

Mi-juin, nous avons «fêté» le triste anniversaire du massacre commis par Dylann Roof, qui massacrait neuf personnes au milieu d’un cours d’étude de la Bible à Charleston, en Caroline du Sud. Avant qu’il ne commette son crime, il avait rédigé un manifeste déclarant son allégeance à la cause des suprémacistes blancs et désigné le Council of Conservative Citizens, qui affirme adhérer aux «valeurs et croyances chrétiennes» comme une source majeure d’inspiration et d’information. Selon certains, Roof venait d’une famille qui se rendait régulièrement à l’Église et se rendait dans des camps d’été chrétiens. Roof a-t-il tué ses coreligionnaires parce qu’il était dérangé ou parce que le Christianisme est violent?

La réponse est, ni l’un, ni l’autre. Il n’y a pas d’exceptions, et rien n’indique qu’il existe une violence inhérente dans le christianisme. Parce que je n’entends pas démontrer que le christianisme, c’est le mal. Le christianisme n’est pas le mal. Mais il n’est pas davantage intrinsèquement aimant et pacifique. Pas plus que l’islam. Ni que le judaïsme, l’hindouisme ou le bouddhisme.

Une question de pratique

Aucune religion n’est intrinsèquement violente ou pacifique, elle n’est jamais rien d’autre que ce que ses fidèles en font.  Les gens sont violents, et ils peuvent donc habiller leur violence d’oripeaux qui la justifient et leur permettant de se dédouaner de leur responsabilité personnelle car la religion ou la cause, qu’il s’agisse du communisme, du catholicisme ou de l’islam, les dépasse. C’est très pratique pour l’auteur la violence et pour celui qui l’en accuse, mais totalement inutile: On peut en effet faire quelque chose face à quelqu’un qui transgresse les lois, mais que faire face à un concept amorphe?

Le christianisme, tel que j’ai pu le voir pratiquer par mes amis, ou par les chrétiens qui ont sauvé des juifs durant l’Holocauste, peut être magnifique et pacifique

Le christianisme, tel que j’ai pu le voir pratiquer par mes amis, ou par les chrétiens qui ont sauvé des juifs durant l’Holocauste, peut être magnifique et pacifique. L’islam, tel qu’il était pratiqué dans l’Espagne médiévale, était tout aussi magnifique et pacifique. Mais il peut également être violent et hideux, comme nous avons pu le voir dans de nombreuses parties du Proche-Orient, mais aussi d’Europe ou en Amérique au cours des dernières décennies.

Un peu de nuance!

Le judaïsme, que certains tendent à n’associer qu’à une érudition avide et à une certaine volonté de s’isoler peut lui aussi se montrer violent. Hanoukka, la fête préférée de la plupart des juifs, célèbre pour partie la victoire des Juifs radicaux et puristes sur leurs coreligionnaires assimilés et hellénisés. Et pour ceux de mes coreligionnaires qui pointent du doigt l’homophobie des musulmans, souvenons-nous de Yishai Schlissel, qui a poignardé six gays lors du défilé de la Gay Pride à Jérusalem –en sachant que c’était là sa deuxième attaque contre cet événement LGBT. Et si on parlait aussi de Baruch Goldstein? Vous vous souvenez? C’est lui qui a tué 29 musulmans un jour de prières. Goldstein est-il une exception, où son acte définit-il les caractéristiques inhérentes du judaïsme?

Même le bouddhisme, que de très nombreuses personnes imaginent comme l’incarnation même de la religion pacifique, peut être violent. Regardez le Sri Lanka, où une majorité bouddhiste livre une guerre civile violente contre les Hindous du nord, ou le Myanmar où les bouddhistes ont violemment persécuté les Rohingya musulmans.

Aucune religion n’est intrinsèquement violente. Aucune religion n’est intrinsèquement pacifique. Les religions, toutes les religions, sont avant tout une question d’interprétation et c’est souvent de cette interprétation que peut naitre la beauté ou la laideur – ou, le plus souvent, pour peu que nous soyons assez mûrs pour émettre des pensées nuancées, quelque chose entre les deux?

Julia Ioffe
Julia Ioffe (8 articles)
Journaliste russo-américaine
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