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Euro: on est en 2016 et le football se contrefout toujours du dopage

Camille Belsoeur, mis à jour le 01.07.2016 à 10 h 59

La lutte antidopage en est encore à son balbutiement dans le football. Plus grave, les instances ferment les yeux sur le problème.

Une salle pour les contrôles antidopage au Stade de France. FRANCK FIFE / AFP

Une salle pour les contrôles antidopage au Stade de France. FRANCK FIFE / AFP


Dans cet Euro 2016 homogène d’où peu de têtes dépassent, dur à se hasarder à un pronostic pour désigner le futur vainqueur. Mais s’il y a bien un pari que l’on est prêt à prendre sans risque, c’est qu’une fois encore, il ne devrait pas y avoir de contrôle antidopage positif pendant une compétition internationale de football.

Les contrôles existent pourtant. Quatre joueurs de l’équipe de France, dont l’identité n’a pas été communiquée, ont été réveillés à 7h30 mercredi matin à a annoncé la FFF sur le compte Twitter de l'équipe de France. Il s'agissait du troisième contrôle antidopage pour les Bleus depuis le début de l'Euro. 

Mais pour trouver une trace de seringue, il a fallu suivre l'enquête de journalistes du collectif d'investigation allemand Correctiv qui ont fouillé les poubelles de plusieurs hôtels où logent des équipes de l'Euro 2016 et ont notamment des seringues usagées, des boîtes de médicaments et des sachets de glucose à perfuser dans les déchets laissés par la sélecion ukrainienne. Rien d'illégal cependant. 

Contrairement au Tour de France, qui prendra la suite de l’Euro sur le calendrier sportif estival, le ballon rond ne vit pas au rythme du dopage. «Il n’y a que 1 à 1,2% de cas positifs dans les contrôles que l’on mène», admet Xavier Bigard, conseiller scientifique de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), qui réalise des contrôles en coopération avec l’Union des associations européennes de football (UEFA) pendant l’Euro 2016. Pourtant, le Sunday Times et la chaîne allemande ARD avaient révélé l'automne dernier que sur 4.000 échantillons urinaires prélevés en coupe d'Europe et lors des Euro de football entre 2008 et 2013, 7,7% des échantillons enregistraient des traces de produits dopants. Mais cette étude était uniquement à but scientifique. 

Un international français s’est pourtant fait prendre par la patrouille quelques semaines avant l’Euro. Il s’agit de Mamadou Sakho. Le défenseur qui évolue avec le club de Liverpool a été contrôlé positif à un «brûleur de graisse» lors d’un match de Ligue Europa contre Manchester United le 17 mars –Liverpool a ensuite été en finale. Si le sélectionneur de l’équipe de France, Didier Deschamps, a choisi de ne pas retenir Mamadou Sakho pour l’Euro à la suite de ce contrôle, le joueur devrait bénéficier de la mansuétude de l’UEFA. La fédération européenne n’a pas prolongé sa suspension conservatoire —le joueur aurait pu légalement être sélectionné pour l’Euro– et elle devrait prononcer une suspension de courte durée dans les prochaines semaines.


Surtout, l’affaire a été uniquement vue sous le prisme d’une «bêtise» d’un joueur. Jamais les médias et les acteurs du monde du football ne se sont interrogés sur le problème que pose un cas comme celui de Sakho pour le football. À croire que le dopage n’existe pas en dehors d’épiphénomènes dans ce sport.

«Il y a une épée de Damoclès au-dessus de Sakho mais rien n’empêche, dans la pratique, le sélectionneur de le retenir, dans un premier temps, dans sa liste et qu’il la rende le plus tard possible à l’UEFA», indiquait très tranquillement la Fédération française de football au journal Le Monde lors de l’annonce du contrôle positif du défenseur.

L'international français Mamadou Sakho, lors d'un match amical de l'équipe de France le 29 mars 2016. FRANCK FIFE / AFP

Tout le contraire du vélo

S’il s’agit bien d’un cas isolé, l’image de Liverpool n’a pas du tout été entachée à la suite de cet incident. Le club a simplement précisé qu’il menait une enquête en interne. Tout le contraire de ce qu’il se passe dans le cyclisme. Lors du dernier Tout de France, en juillet 2015, un coureur de l’équipe AG2R, Lloyd Mondory, avait été contrôlé positif à l’EPO. Il s’agissait là aussi d’un cas de dopage individuel au sein de l’équipe. Mais Vincent Lavenu, le directeur sportif d’AG2R avait déclaré:

«J’ai honte, j’ai honte, j’ai honte. Je crois que je ne suis plus capable de faire ce métier-là, dans ces conditions. C’est trop dur. Trop de travail. Trop d’investissement de toute une vie. Le vélo c’est ma vie. Je ne peux plus, je ne peux plus. C’est un mélange de honte, de trahison, l’équipe va être salie, ce n’est pas juste.»

En novembre 2015, après un contrôle positif d’un joueur du Dynamo Zagreb lors d’une victoire du club croate contre Arsenal en phase de poule de Ligue des champions, l’entraîneur français Arsène Wenger, qui dirige l’équipe londonienne, s’était indigné du fait qu’un cas de dopage dans le football ne remettait pas en cause un résultat sportif:

«C’est une règle surprenante. L’UEFA l'applique comme cela est prévu [en suspendant le joueur croate concerné] mais je ne suis personnellement pas d’accord avec ça. Vous ne pouvez pas dire: “Ok, ils avaient un joueur dopé, mais le résultat reste le même”».

L’entraîneur français avait ajouté que le football courait un grand danger si les instances dirigeantes ne prenait pas le dopage plus au sérieux. En cyclisme, un coureur attrapé pour dopage perd le bénéfice de toutes ses victoires, comme l'Américain Lance Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France au début des années 2000 et effacé depuis du palmarès de l'épreuve

Un discours que l’on retrouve dans la bouche d’Antoine Vayer. Cet ancien entraîneur cycliste était dans le staff de l’équipe Festina en 1998, lors du plus grand scandale de dopage dans l’histoire du sport français. Depuis, il s’est transformé en un apôtre de la lutte anti-dopage et tient une chronique dans les colonnes de Le Monde chaque été pendant le Tour de France où il pointe, avec beaucoup de noirceur, les pratiques qui pourrissent toujours la vie du cyclisme. Mais il reconnaît que «son» sport fait beaucoup plus d'efforts que le football. 

«Au niveau du dopage, les dirigeants ne voient aucun intérêt à mettre en place de vrais contrôles dans le football, nous dit-il. C’est la dernière préoccupation dans le foot et pour les grandes sélections nationales. C’est un spectacle. Un footeux de 23 ans, s’il l’a décidé, peut se préparer physiquement en se dopant sans problème. Quand il y a un mec qui se fait prendre, il y en a dix autres soi-disant propres dans l’équipe. Personne ne va remettre en cause les résultats.»

De gros gains de performances

Sur le bord des terrains, l’UEFA et la Fifa ont longtemps privilégié les contrôles urinaires aux contrôles sanguins. Un handicap majeur face aux tricheurs, car de nombreuses substances comme l’EPO sont indétectables dans l’urine quelques heures après leur prise. «Dans le foot, il y a moins de contrôles sanguins que dans le cyclisme. Et des molécules vont disparaître plus rapidement dans l’urine que dans le sang si on n’est pas dans le bon timing. Quelques heures après sa prise, un stimulant peut avoir disparu», note le docteur belge Jean-Michel Crieelard, spécialiste du dopage à l’université de Liège.

«Ce qui nous a frappés, c'est que l'UEFA mettait plus l'accent sur le volet stéroïdien du profil. Nous avons souhaité que soit mis sur le même pied le module hématologique [étude des cellules sanguines, ndlr] qui permet de détecter la prise de peptides, type EPO», soulignait à l’AFP Bruno Genevois, le président de l'AFLD, quelques jours avant le début de l’Euro.

Bruno Genevois déclarait pourtant avant le coup d'envoi de l'Euro 2016, avec un brin de légèreté:

«Le football est plus propre que les autres sports car c'est un sport d'équipe.» Une phrase qui s'était retrouvée en une de la presse britannique, choquée par ces propos.

Une équipe dopée à l’EPO bénéficierait pourtant d’un gain très important de performance. Le football n’est pas un sport d’endurance pure comme le vélo ou l’athlétisme, mais les joueur parcourent en moyenne 10 kilomètres par match à base de sprints répétés.

«L’EPO a par exemple des effets beaucoup plus certains sur une performance dans les sports d’endurance, en trail, cyclisme…. Mais en foot, c’est quand même un sport où vous courez 2 x 45 min. Il est donc très important d’avoir une haute consommation maximale d'oxygène (vo2 max).  La prise d’EPO va permettre d’augmenter le vo2 max et de retarder l’arrivée de l’acide lactique, qui va provoquer de la fatigue dans les jambes et rendre le joueur moins vif en fin de match», explique le docteur Jean-Michel Crieelard.

Antoine Vayer, abonde dans ce sens:

«Ceux qui disent que le dopage n’est pas utile dans le foot ont des arguments archaïques. Si vous êtes dopés, vous n’aurez pas de baisse physique et votre technique en sera d’autant moins émoussée en fin de match.»

En 2013, dans le cadre de la Commission d'enquête sur la lutte contre le dopage, le docteur Jean-Pierre de Mondenard, spécialiste du sujet, avait déclaré lors de son audience devant les parlementaires français que le recours aux substances illicites était ancien dans le football, et qu'en raison des enjeux financiers toujours plus importants autour de ce sport, il était illusoire d'imaginer que c'était un sport propre.

«Gerardo Ottani, un footballeur professionnel de Bologne devenu médecin puis président de la société médico-sportive italienne, mène en 1958 une étude qui révèle que 27 % des footballeurs de la première division prenaient des amphétamines, 62 % des stimulants du cœur et de la respiration, 68 % des stéroïdes anabolisants. Il y a alors un match et deux entraînements par semaine et beaucoup moins d'argent qu'aujourd'hui: le vrai moteur du dopage n'a jamais été l'argent; c'est l'égo, la compétition. Tant que l'on n'a pas compris cela, on parle en amateur», affirmait-il. 

Encore loin du compte

L’UEFA pousse doucement ses contrôles un peu plus loin. Comme en athlétisme ou en cyclisme, certains footballeurs sont désormais suivis dans le cadre du passeport biologique, qui permet d’enregistrer toutes les données physiologiques des athlètes et de détecter une hausse anormale de leurs performances. Ce qui représente un progrès notable dans la lutte antidopage.

«C’est encore perfectible. On n’est pas dans les contrôles menés par l’Union cycliste internationale sur le Tour de France, mais on mène aussi des contrôles selon le profilage des footballeurs via leur passeport biologique», confie Xavier Bigard, conseiller scientifique de l’ AFLD. 

Mais la principale limite de la lutte antidopage menée de concert par l'UEFA et l'AFLD est qu'elle n'est en place que sur la durée de l'Euro 2016. Et l'on sait depuis des années que les tricheurs se dopent le plus en souvent en amont d'une compétition pour maximiser les effets de la prise de produits dopants et éviter de se faire contrôler positif le jour J. Sur le plan international, c'est la Fédération internationale, la Fifa, qui a la main sur les contrôles de détection hors compétition, mais elle n'en mène en réalité que très peu, comme le rappelle le journal Le Monde. «Il faudrait attribuer beaucoup plus de moyens à la lutte antidopage pour avoir plus de personnel et pouvoir multiplier les contrôles», dit Xavier Bigard. Autant de facteurs qui font que les tricheurs, s'il y en a, peuvent dormir tranquilles. 

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (133 articles)
Journaliste
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