Fermeture de Geocities, la fin d'une ère sur le web
Difficile de trouver des points communs entre l'Internet de 1996 et sa version actuelle.
- Page d'accueil de Yahoo! en décembre 1996. DR -
Geocities, un des premiers services d'hébergement de sites web, ferme aujourd'hui, lundi 26 octobre 2009, entraînant la disparition de millions de pages web. Une des originalités du système, racheté il y a 10 ans par Yahoo !, était de classer les sites internet crées par nom de ville. Les sites qui parlaient de cinéma se retrouvaient à Hollywood, ceux sur l'amour et la poésie à Paris, les sites politiques à Athènes... Derrière une apparente médiocrité, notamment graphique, se cache une analyse sociale de la fin des années 90, un témoignage historique inestimable. Cet article revient sur l''évolution de l'Internet grand public, de ses débuts à aujourd'hui.
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Nous sommes en 1996 et vous vous ennuyez ferme. Que faire? Si vous faites partie des chanceux qui possèdent un compte AOL, probablement la même chose qu'en 2009 : surfer sur le Net. Allumez le modem, attendez 20 secondes, et voilà, vous y êtes - «Bienvenue». Vous lisez vos mails, désignez avec vos amis en ligne celui qui a le pseudo le plus marrant (et c'est vous qui gagnez, bogossdu78).
Vous lancez ensuite Internet Explorer, le navigateur par défaut d'AOL. Et maintenant ? Il n'y a ni YouTube, ni Digg, ni le Huffington Post, ni Gawker. Google n'existe pas, Twitter, Facebook et Wikipedia non plus. Quelques journaux et magazines ont commencé à publier leurs articles en ligne – le New York Times et Time – et très récemment, une poignée de publications uniquement consultables en ligne vient de voir le jour, comme Feed, HotWired, Salon, Suck, Urban Desires, Word, et, depuis juin, Slate. Mais ces sites n'ayant pas énormément de contenu, vous passez rapidement à autre chose. Lorsqu'ils parlent de ce nouveau media, les gens n'abrègent toujours pas son nom – ils disent World Wide Web – et bien que vous y trouviez parfois des choses intéressantes, vous vous étonnez chaque jour du peu qu'il y a à y faire. Vous vous éternisez rarement sur le Web ; votre ordinateur met 30 secondes pour charger une page, et surtout, vous accédez à Internet sur la base d'un forfait horaire. Et en plus, ça occupe votre ligne téléphonique. Au bout de dix minutes, vous éteignez votre modem. Vous avez d'autres choses à faire – et puis il y a un nouvel épisode de Seinfeld à la télé.
J'ai commencé à penser au Web d'antan après qu'un collègue de Slate plutôt curieux m'ait posé la question suivante : que faisaient les internautes à l'époque où Slate a été lancé? Après avoir passé des heures sur Internet Archive et discuté avec des gens qui à l'époque s'intéressaient de très près au Web, j'ai la réponse: pas grand-chose.
Le tournis
On sait tous qu'Internet a changé de façon radicale depuis les années 90, mais revenir 13 ans en arrière pour découvrir les habitudes des utilisateurs, ça donne sacrément le tournis. Visiter de vieilles pages Web en 2009 c'est comme jouer à des jeux vidéo des années 70: ce qui est drôle c'est d'imaginer qu'à l'époque, même avec si peu, les gens pensaient que c'était vraiment trop génial. En 1996, seulement 20 millions d'Américains avaient accès à Internet – c'est aujourd'hui le nombre d'abonnés à la télévision par satellite. Wall Street connaissait déjà le boom des «entreprises en point com» – Netscape a ouvert son capital en 1995 – mais le plus étonnant, c'est de voir à quel point les gens avaient des doutes sur la vocation de ce nouveau media. La moindre nouveauté nous rendait dingues : regardez ces chats animés qui dansent ! Hé, on peut consulter la météo sur son ordinateur ! Dans son classement des meilleurs sites de l'année 1996, Time Magazine s'extasiait de la recherche « par auteur, sujet ou titre » sur Amazon.com et le fait qu'on puisse y « lire les critiques écrites par d'autres utilisateurs d'Amazon et même écrire la sienne.» Youhou. Le fait même que le Time ait dû proposer un top des sites Internet montre que beaucoup de gens étaient dépassés par le Web. C'est quoi cet endroit? Qu'est-ce qu'on est censé y faire? Le Time suggérait qu'en plus d'acheter leurs livres sur Amazon, les «cybernautes» devaient lire Salon, chercher des recettes sur Epicurious, visiter la Bibliothèque du Congrès, et jouer au Kevin Bacon game.
En 1996, les Américains qui avaient un accès Internet passaient moins de 30 minutes par mois à surfer, explique Steve Coffey, directeur de la recherche au sein de la société NPD Group, qui fournit des études de marché. (Aujourd'hui, selon Nielsen, on passerait environ 27 heures mensuelles sur le Net.) Au milieu des années 90, Coffey travaillait au département R&D du NPD. Lui et ses collègues travaillaient déjà sur les outils de mesure d'audience de la télé et de la presse écrite, et ils songèrent à adapter leurs idées au Web. Et ça a donné PC Meter : un groupe constitué de quelques milliers de consommateurs installent une application qui surveille alors leur activité en ligne, et Coffey et ses collègues analysent ensuite les données recueillies. (Des sociétés de statistiques Web utilisent encore cette méthodologie.) Avec le travail de Coffey, le NPD Group a pu monter une nouvelle société appelée Media Metrix. En janvier 1996, elle publiait ce qui semble être le premier classement indépendant des sites Internet.
AOL
De tous ces sites, le plus gros était – de très loin – AOL : 41% des internautes le visitaient régulièrement. La plupart ne faisaient pourtant pas exprès: avec 5 millions d'abonnés AOL était le FAI le plus utilisé dans le monde, et lorsque ses utilisateurs se connectaient, la page d'accueil par défaut était celle d'AOL. Pour les mêmes raisons, WebCrawler.com, le moteur de recherche d'AOL, était la deuxième page la plus visitée. Netscape, le navigateur le plus populaire, ainsi que Compuserve et Prodigy, – deux autres géants des FAI aux États-Unis – étaient eux aussi très bien classés.
Yahoo, classé 4e juste derrière Netscape par Media Metrix, faisait partie de ces rares sites du top 10 à n'être affilié ni à un FAI ni à un navigateur. Yahoo était principalement un annuaire, des pages constamment mises à jour et qui listaient des milliers de sites Internet. Les employés – des êtres humains – passaient en revue des sites et les classaient ensuite selon une nomenclature hiérarchique très stricte. Quand on tapait sa recherche – disons «nouveau magazine», «site sexy», ou «conseils impôts» – Yahoo parcourait l'annuaire des sites déjà visités par ses employés. Cela donnait d'assez bons résultats : quand on cherchait «site Web Maison Blanche», on était sûr d'arriver sur le site officiel, puisque quelqu'un y avait déjà fait un tour. Il était cependant évident qu'un tel modèle ne réussirait pas à suivre le rythme plus que soutenu auquel le Web se développait. Rétrospectivement, il faut se dire que tout le monde en 1996 pensait que c'était une méthode pérenne d'indexer le Web. (En 2003, après l'acquisition d'Inktomi et Overture – deux sociétés fournissant la technologie des moteurs de recherche, Yahoo a lancé son propre moteur de recherche automatisé. Actuellement, l'annuaire Yahoo, édité à la main, n'apparaît même plus sur la page d'accueil.)
Quelques-unes des pages d'accueil Yahoo de l'époque sont consultables sur Internet Archive. Ce qui les rend aussi intéressantes, c'est ce qui leur manque. D'abord, pas d'e-mail: le premier service de courrier électronique fut Hotmail, lancé en juillet 1996. Pas de logiciel de messagerie instantanée non plus: un des premiers systèmes d'IM, ICQ, est arrivé sur le Net en 1997. Le format MP3 fut inventé à la fin des années 90, mais très peu de gens s'échangeaient de la musique en 1996 – les fichiers étaient bien trop lourds pour les modems de l'époque, et Winamp, le premier lecteur MP3 à connaître un succès populaire, apparut en 1997. Toutes ces innovations ont surgi de nulle part, sans que personne s'y attende, et chacune d'entre elles a changé notre façon de sufer sur Internet.
Geocities
Cependant, quelques-unes des tendances de l'époque préfigurent nos obsessions actuelles. Dans le premier classement Media Metrix, Geocities.com, qui permettait de créer sa propre page Web, était le 16e site le plus visité. En un an, le site se développa tellement vite, explique Coffey, qu'il atteignit la 10e place. «Et Geocities fut bien évidemment un précurseur pour les sites "blockbusters" comme Myspace et Facebook – le premier dont le contenu était généré par les utilisateurs, l'essence même de l'Internet d'aujourd'hui», explique Coffey.
La tendance est la même pour le blogging. Ce terme n'existait pas jusqu'en 1999, mais il y avait déjà quelques blogs en ligne en 1996, affirme Scott Rosenberg, un des co-fondateurs de Salon et auteur de Say Everything: How Blogging Began, What It's Becoming, and Why It Matters, à paraître en juillet prochain. Rosenberg remarque qu'un peu avant le milieu des années 90, Tim Berners-Lee, l'informaticien désigné comme l'inventeur du Web, et Marc Andreessen, le programmeur qui a créé Netscape, publièrent tous deux des pages Web dans un ordre chronologique décroissant et dont les entrées étaient mises à jour régulièrement. Peu après, Justin Hall, un étudiant de l'université de Swarthmore, lança links.net où il postait régulièrement quelques lignes, souvent des réflexions personnelles. «Je crois qu'il y aura chaque jour un petit quelque chose de nouveau sur www.links.net», écrivait-il dans son premier post daté du 10 janvier 1996. Le site de Hall – à l'inverse de la plupart de ce qu'on pouvait trouver sur le Net à cette époque – est toujours actualisé.
S'il y a une décennie le Web était aussi différent de ce qu'il est maintenant, que va-t-il advenir de lui dans dix ans? Quand nous parlerons du passé, rirons-nous de notre engouement pour YouTube – ooh, on peut voir les films amateurs de tout un tas de gens ! - et essaierons-nous de comprendre comment Google a raté la montée de cette technologie de recherche qui a surgi et l'a terrassé ? Peut-être. D'un autre côté, certaines parties du Web sont maintenant si profondément enracinées dans notre culture qu'il est difficile d'imaginer qu'une quelconque force puisse en venir à bout. En 2020, quand on aura Internet sur des rouleaux de papier électronique qui fonctionneront avec des algues ou d'autres trucs du genre, on passera probablement toujours autant de temps à lire Wikipedia.
Farhad Manjoo
Traduit par Nora Bouazzouni
Mis à jour le 26/10/2009 à 11h20













































Le premier chapitre s'achève avec le haut débit et la réalisation des outils de traitement de l'information qui font du web une extrapolation « extraordinaire » de la télématique avec ses boites à outils et ses moteurs de recherche. Le deuxième chapitre commence avec les plateformes de type place publique où s'établissent les réseaux sociaux et où les blogs s'invitent. Là les individualités se manifestent dans un grande foire aux représentations de soi. Du traitement de l'information au traitement des représentations. Le web 2.0 ringardise le seul échange d'information et autre espaces collaboratifs, intranets ou société de l'information ou même du numérique. Maintenant c'est une communication par l'image et le son notamment qui permet d'exister dans un espace mondial et de jouer la rencontre et le tissage de liens, encore très pauvres, un peu narcissiques, tout imprégnés d'individualisme libertaire. L'avatar ici c'est son double dans l'autre monde où peut se fabriquer une identité d'emprunt. Le web-média est en pleine explosion.
Mais le web majeur (web 3 ?) n'est pas encore né. Il viendra seulement avec les communautés d'enjeux, chargées donc des affaires humaines collectives et là la révolution des structures va commencer. Ce qui se faisait dans la gestion onéreuse des distances physiques comme condition de l'activité humaine, se fera dans la gestion intelligente des proximités à distance. C'est toute une civilisation basée sur les transports pondéreux et leur coût énergétique qui s'achève et une autre civilisation de la construction généralisée de communautés d'enjeux, les cités du futur, qui va commencer, à toutes les échelles pour tous les enjeux des affaires humaines.
Le web 2.0 va passer au chapitre du temps des enfantillages, ceux qui auront permis une formidable pédagogie des relations à distance et de la nécessaire constitution de communautés majeures pour traiter autrement les situations et les affaires humaines. Les consoles de jeux sont aussi les lieux pédagogiques de ce futur comme le sont les smart phones. Il est toujours temps de faire son apprentissage mais il sera bientôt temps de passer aux choses sérieuses. Voir « les usages d'internet » http://journal.coherences.com/article357.html .
De Slate web 1 au Slate web 2 le pas est fait. Mais quel sera le rôle de la presse et des médias dans un monde structuré par le paradigme communautaire? http://journal.coherences.com/article405.html . Les espaces virtuels en seront les avatars, non pas ceux des individus, comme des divinités incarnées, mais ceux des entités que seront les communautés d'enjeux: institutions, villes, territoires, entreprises, cultures, projets; leurs incarnations. Un média c'est l'avatar de demain d'une communauté d'enjeu, comme une école virtuelle sera l'avatar pédagogique d'une communauté éducative ou comme un site hospitalier sera l'avatar d'une communauté de soin, bien réelle néanmoins. Quelles sont et seront nos communautés d'enjeux et que pourrons nous faire pour y participer grâce à leur avatars virtuels, voilà la question qui vient, demain matin, le début de l'histoire majeure du web, la mutation de civilisation attendue. Les faits en ont déjà précédé la pensée.
La vraie rupture, c'est le haut débit forfaitaire, qui a enlevé tout son côté cérémonieux à la connexion (avec le wifi public ça revient un peu non ?). C'est vrai que quand quelque chose fonctionnait, on n'en revenait pas. Et c'est vrai qu'en plus d'être stressante (elle coûtait de l'argent), la connexion était leeeente. En même temps en 1996, tout était là : pages personnelles (devenu blogs), commerce électronique, e-mail bien entendu, moteurs de recherche (le Google de l'époque c'était Altavista), téléchargement,...
On passait du temps à fouiller des archives pour trouver des utilitaires intéressants ou des textes libres de droits, genre Projet Gutemberg. Côté vidéo, c'est le tout tout début des bandes annonces en ligne. Flash venait de naître... Les choses n'ont fait que se perfectionner, ça ne change rien et ça change tout bien sûr.
Pour moi, ce qui change, c'est qu'en 2009 on peut demander à n'importe qui s'il a un mail, tandis qu'en 1996, il fallait commencer par expliquer ce qu'était le mail à ce n'importe qui.