Culture

L’épisode le plus violent de «Game of Thrones» était aussi le plus beau

Vincent Manilève, mis à jour le 21.06.2016 à 16 h 53

L’épisode 9 de la saison 6 a un dénouement facile, mais il réinvente la façon de filmer une guerre médiévale.

Image extraite de la série «Game of Thrones» (HBO)

Image extraite de la série «Game of Thrones» (HBO)

AVERTISSEMENT: Attention, cet article contient de nombreux spoilers sur l'épisode 9 de la saison 6 de Game of Thrones. Si vous lisez ces lignes, n'allez pas vous plaindre après ;) .

Vingt minutes d'apnée complète. Pendant vingt minutes, les créateurs de la série Game of Thrones ont offert une bataille à couper le souffle. L’épisode 9 de la saison 6, intitulé «La Bataille des bâtards», devrait rester dans les mémoires, et pas seulement celle des fans. Car ce n’est pas le dénouement (un peu facile) du combat, qui est important, mais bien son déroulé et sa mise en scène.

Il y a tout d’abord, au-delà de la grande violence montrée, une prouesse visuelle incroyable. De nombreuses œuvres cinématographiques ont filmé ce type de combats médiévaux, mais rarement aussi près des soldats et des éclaboussures de sang. Souvent, par le passé, les réalisateurs ont voulu montrer l’ampleur d’une bataille avec des plans aériens. Dans Game of Thrones, on se retrouve à hauteur d’homme, comme avec cette succession de deux plans magnifiques.


 

 

Braveheart, Le Seigneur des Anneaux: Le Retour des Rois, Kingdom of Heaven, Le Roi Arthur, Robin des BoisTous ces films ont livré des batailles épiques, innovant à chaque fois en terme de décor, de mise en scène et de chorégraphie de combat. Mais dans la série de HBO, on se retrouve dans un jeu vidéo en plan-séquence, suivant Jon Snow de près, tentant de garder l’équilibre dans un monde chaotique où les flèches pleuvent et les chevaux volent. Voici un extrait de ce passage, d’ores et déjà décortiqué sur internet.



Un peu plus loin dans la bataille, Snow, coincé dans un amoncellement de cadavres, tentera par tous les moyens de ne pas se noyer dans cette mer de mort et de sang. L’image, très belle, fait écho à un autre moment de la série, quand Daenerys, au contraire, cherche à embrasser toute la vénération de son peuple.


Image tirée de l'épisode 10 de la saison 3 (HBO).

25 jours de tournage, 10 heures par jour

La maîtrise de la mise en scène prend une nouvelle dimension quand on se penche sur le making-of de la scène la plus attendue de la saison, qui a demandé vingt-cinq jours de tournage.


On y apprend par exemple que la scène où Jon Snow fait face à une quarantaine de cavaliers a réellement été tournée ainsi, ces derniers ne s'arrêtant qu'au dernier moment.

«Jusqu'à la dernière minute, je faisais face à cette charge de la cavalerie, ce qui est vraiment effrayant, raconte Kit Harington, qui interprète Jon Snow. On est un peu énervé parce que tout le monde va penser que ce sont des effets spéciaux, alors que tout est vrai.»

On découvre aussi le travail de Camilla Naprous, dresseuse de chevaux. Quatre-vingts chevaux ont été utilisés en tout, la difficulté étant bien évidemment de faire croire à une collision en s'assurant qu'aucun des animaux ne serait blessé. Les piles de cadavres, de leur côté, ont été inspirés par des batailles de la guerre civile américaine et les décorateurs ont fait attention à ce que chaque victime porte le bon blason. 


Dans une interview accordée à Entertainment Weekly, le réalisateur de l'épisode Miguel Sapochnik explique s'être également inspiré de films comme Ran d'Akira Kurosawa, qui présente aussi des amoncellements de corps criblés de flèches, mais surtout que le tournage a été un vrai challenge:

«Que se passe-t-il s'il pleut? Comment vous nourrissez 600 personnes tous les jours? [...] À chaque fois qu'on faisait charger les chevaux, il fallait vingt-cinq minutes pour remettre toute la fausse neige sur le terrain et effacer les traces des sabots. [...] Un autre souci était de savoir comment faire croire que 500 figurants pourraient avoir l'air d'être 8.000 quand vous tournez sur un terrain où il est impossible de cacher ce déficit de personnes. C'est devenu une équation de maths de cinglés. Et finalement: comment vous faites en sorte d'énerver suffisamment ces gars pour qu'ils courrent l'un vers l'autre, se recouvrent de boue, reste immobile sous la pluie puis se courent dessus pendant vingt-cinq jours, dix heures par jour, le tout sans qu'ils vous disent d'aller vous faire voir?»

On l'a compris, cette bataille donnait de l'importance à chaque détail. Mais les créateurs de la série sont allés encore plus loin en instaurant un stratagème bien précis pour chacun des deux camps.

Cette bataille permet aussi de faire une petite leçon de stratégie militaire

Au final, Bolton perd car Snow reçoit un soutien inattendu grâce à Littlefinger et sa sœur Sansa. Mais le déroulement purement stratégique de l’affrontement reste très intéressant. Il oppose deux attitudes que les amateurs de jeux vidéo de stratégie comme Age of Empires ou la série des Total War reconnaîtront: le «on fonce dans le tas et on voit parce que yolo» contre le «on attend patiemment et on referme le piège».

La veille du jour fatidique, Jon Snow, Ser Davos et Tormund discutent de la tactique à utiliser. La bataille sera frontale, et Tormund se montre inquiet vis-à-vis des chevaux de Bolton, dont le camp de Snow manque terriblement. Les cavaliers, s’ils sont bien alignés et proches les uns des autres au moment de l’impact entre les deux camps, permettent de briser les lignes ennemies lors des fameuses batailles rangées.

Ce type d’affrontement restait rare au Moyen Âge, à cause du risque de fortes pertes humaines et de l’anarchie qu’il y règne souvent, quelques minutes seulement après l’impact. Qu'importe, Jon Snow préfère quand même cette configuration et proposera de creuser des tranchées pour bloquer les cavaliers. Une tactique qui laisse Tormund extrêmement perplexe et que Snow ne tiendra pas.

Car Ramsay Bolton, en plus d’être un sadique de renom, est un fin stratège. Il bénéficie tout d’abord de deux à trois fois plus de soldats que Snow, mais le nombre ne constitue pas toujours un argument déterminant pour gagner une bataille. La véritable force de l’occupant de Winterfell, c’est d’avoir réussi à briser la stratégie d’attente de Snow en l’attirant dans son piège. Le «bâtard» des Stark va foncer tête baissée pour sauver son frère pris en otage, sans résultat, et se retrouvera seul face à la ligne de cavaliers ennemis.

En attirant Snow et ses troupes vers lui, Bolton gagne sur deux points: la rangée de cavaliers ennemie a brisé sa phase d’attente, et ses archers peuvent plus facilement arroser les lignes ennemies grâce à une volée de flèches. Qu’importe les pertes collatérales dans son propre camp. Une fois le chaos de l’impact passé, Bolton envoie son infanterie, qui n’a eu jusque-là rien à faire, pour encercler les hommes de Snow. Le fameux «enveloppement» qu'évoquait Snow plus tôt dans l'épisode. Après le tracé rectiligne des cavaliers, voici venu le temps du cercle parfait des fantassins qui, avec leur lance, referment l’étau sur les troupes adverses. Cette fois, on pense aux stratégies romaines, où les soldats équipés de longs boucliers formaient la fameuse tortue se protéger, ou aux hoplites, les soldats grecs, qui formaient des phalanges en dressant leur lance derrière leur bouclier.

De plus, et les showrunners l’ont confirmé, cette tactique s’inspire de la bataille de Cannes (Italie), entre la République romaine et Hannibal, le 2 août 216 avant J.-C. À l’époque, l’infanterie carthaginoise avait anéanti l’armée romaine en les encerclant comme l’a fait Bolton ensuite. Miguel Sapochnik, qui a également étudié la bataille d’Azincourt et les tactiques d’Alexandre le Grand, a expliqué à Entertainment Weekly qu’il a dû revoir ses ambitions à la baisse et délaisser les chevaux «pour des questions de budget» et opté pour cette technique héritée de la Rome antique. Qu’il se rassure, sa «bataille des bâtards» s’est déjà fait une place dans l’histoire des séries télé et du cinéma.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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