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King’s Cross, le nouveau quartier qui devait accueillir les Français de Londres

Temps de lecture : 10 min

Le nouveau King’s Cross voulait devenir le quartier des Français à Londres, un îlot moderne et follement bobo à deux pas de l’Eurostar. Mais l’esprit punk du quartier a disparu, les Français vont hésiter à y investir et l’Eurostar ne sera jamais plus comme avant. No future.

King's Cross Square, le 26 septembre 2013 | LEON NEAL/AFP
King's Cross Square, le 26 septembre 2013 | LEON NEAL/AFP

Londres (Royaume Uni)

Une journée «punk»! Lorsque je visite King’s Cross, le nouveau quartier de Londres, l’un des responsables du développement économique du projet m’annonce avec fierté qu’une partie du week-end sera dédiée «aux punks». Aux objets punks? À la mode punk? À leurs coupes de cheveux? À la musique des Sex Pistols, des Clash ou The Damned? Un peu tout cela à la fois, me répond mon interlocuteur, qui me laisse entendre que de vrais punks vont peut-être même débarquer…

King’s Cross est le nouveau nom d’un vieux quartier. Ce jeudi 23 juin, les Anglais qui y résident ont voté pour rester dans l’Europe, comme dans l’ensemble du borough de Camden (à 75%) –et comme d’ailleurs dans la majorité des quartiers de Londres. Il est situé à proximité de deux gares célèbres: King’s Cross et Saint-Pancras. Cette dernière, magnifique avec ses structures victoriennes, est devenue depuis 2007 la seule gare internationale du pays et le terminus de l’Eurostar. C’est ici désormais que débarquent chaque jour des milliers de Français –et prochainement les Allemands de l’«ICE», le futur train à grande vitesse qui reliera Londres à Cologne et Francfort. C’était du moins le projet: un quartier d’expatriés européens; le quartier de l’Eurostar; le quartier des Européens et des Français –mais c’était avant. Avant le Brexit, avant ce 23 juin où l’histoire du quartier, celle du Royaume-Uni et de l’Europe ont peut être changé pour toujours.

L’Eurostar fut à l’origine d’une revitalisation spectaculaire de tout le quartier, bien que celle-ci ait été imaginée depuis longtemps sous trois Premiers ministres. Si, au sud, vers Russell Square, c’était déjà une zone résidentielle paisible, il n’en allait pas de même au Nord d’Euston Road. Friche industrielle abandonnée, hangars squattés et territoire du crime et de la drogue, c’est ce quartier qui fait l’objet d’un ambitieux plan de modernisation et, communication oblige, d’un nouveau nom: King’s Cross.

Une île entre l’eau, le train et la route

Le projet se concentre sur une sorte d’île dans un triangle entre l’eau, le train et la route. Cette péninsule à taille humaine est bordée par le Regent’s Canal à l’ouest et au sud, par la York Way à l’est et par les rails de chemin de fer de la gare de Saint-Pancras au nord. Dans cet espace de 27 hectares tout était, hier, à l’abandon. Et tout est encore aujourd’hui en travaux.

D’ici quelques années, une cinquantaine de nouveaux bâtiments devaient surgir de terre, 10 nouveaux parcs et places, 400 nouveaux arbres, 1.900 nouvelles résidences, 20 nouvelles rues alors même que près de 30.000 personnes étaient attendues pour vivre dans ce nouveau King’s Cross. Et les Français, qui étaient à deux pas de la gare Eurostar, l’avaient déjà adopté comme leur nouveau quartier. Mais ces plans sont-ils toujours d’actualité maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’Europe?

Le centre du projet, et son symbole, se trouve au niveau de Granary Square. Ici, la revitalisation est déjà achevée avec une spectaculaire «dancing fountain» –une fontaine qui se déplace grâce à des jeux d’eau intelligents, animés par une programmation électronique. Les enfants adorent –les parents aussi, qui y viennent chaque week-end par milliers voir leurs bambins s’amuser et courir après les jeux d’eaux changeants. Cette fontaine n’a pourtant rien d’original. Elle s’inspire du concept à succès de la Crown Fountain, imaginée pour le Millenium Park à Chicago, et reprend l’idée de la «dancing fountain» que l’on retrouve désormais partout, jusque dans les nouveaux shoppings malls arabes, comme le «Mall of Arabia» en Égypte.

C’est d’abord un projet immobilier qui ne dit pas son nom, avec –hélas– un simple vernis artistique, et qui aspire à attirer les riches Londoniens en quête d’un appartement d’exception et les touristes bobos

Face à la fontaine de Granary Square, le bâtiment original a été lui aussi restauré de manière spectaculaire. C’est splendide. L’ancien entrepôt ferroviaire de stockage de blé, inauguré en 1852, a été transformé en un intéressant complexe. Plusieurs restaurants upscale et cafés trendy s’y côtoient à proximité de la meilleure idée du projet: Central Saint-Martins. C’est l’antenne, à Granary Square, de l’Université des arts de Londres.

Granary Square, le 1er février 2014 | Nick via Flickr CC License by

On peut penser que l’implantation d’une école d’art au cœur d’un quartier en revitalisation est une idée caricaturale directement inspirée du concept à la mode de «classe créative» du sociologue américain Richard Florida. Peut-être, mais c’est néanmoins l’un des points les plus réussis de l’ensemble du projet. En visitant longuement l’école d’art installée dans le Granary Building, on est séduit par le résultat: l’occupation des espaces par les étudiants-artistes est judicieuse, la disposition des classes et des ateliers efficace et le bâtiment a été restauré subtilement avec talent.

La dimension artistique de la revitalisation du quartier est peut-être artificielle, mais elle semble bien fonctionner –même si les Bangladais qui y vivaient ont été chassés et les Français devaient les remplacer. Un théâtre universitaire d’expérimentation, le Platform Theatre, vient d’ouvrir dans le Granary. La British Library est à deux pas, plusieurs cinémas fonctionnent déjà, un lieu de danse émerge (The Place) et deux orchestres symphoniques –la London Sinfonietta et l’Orchestra of the Age of Enlightenment– y résideront. Les galeries d’art se multiplient également dans le nouveau King’s Cross.

Reste que l’ensemble du projet n’est pas principalement culturel: c’est d’abord un projet immobilier qui ne dit pas son nom, avec –hélas– un simple vernis artistique. L’ensemble de l’opération a été dirigée depuis 1997 par Roger Madelin, de la firme de développement «Argent» –un nom qui ne s’invente pas!

On a ciblé les Français. Londres est la «sixième ville de France», selon la formule de l’ancien maire de Londres et pro-Brexit Boris Johnson, et elle compte actuellement plus de 200.000 Français (sur les 300.000 Français expatriés au Royaume-Uni). Ils devaient investir massivement dans les immeubles de King’s Cross. Mais qu’en sera-t-il maintenant que le Brexit a été voté? Il faudra aux Français des permis de séjour, de travail et de résidence? L’achat des biens sera plus difficile comme la perception des prestations sociales. C’est un tournant pour l’Angleterre, pour l’Europe, mais aussi pour King’s Cross.

Au lieu de vouloir renouer avec l’histoire contre-culturelle du quartier, le projet de revitalisation de King’s Cross va se repositionner pour attirer les riches Londoniens en quête d’un appartement d’exception à la place des touristes Français bobos. Une «boboïtude» qui a été exacerbée. Ainsi, plus près de la gare Saint-Pancras, le German Gymnasium vient de rouvrir. C’est un bâtiment classé, créé en 1865 pour la société de gymnastique allemande, qui accueille aujourd’hui, après une intelligente revitalisation par Conran and Partners, un restaurant de luxe géré par D&D. Son nom: German Gymnasium Grand Café.

La restauration entre fooding et slow food semble d’ailleurs la grande affaire du quartier même si les chaînes envahissent tout avec leurs Starbucks, Benugo et autres Le Pain quotidien, omniprésents –sans oublier, version fast food, l’inévitable «Pret a Manger» et, version chic, le nouveau Champagne bar de Saint-Pancras dont on nous dit que son zinc-comptoir est «le plus long d’Europe» («Europe»: ne faudra-t-il pas désormais changer les références pour toute comparaison?).

Les magasins de mode et les marques envahissent également le quartier, d’American Apparel à Kiehl’s. En fait, King’s Cross est un shopping mall horizontal avec une teinte artistique, autour duquel sont construits des immeubles d’habitations de luxe. C’est l’embourgeoisement du quartier par excellence. Un modèle parfait de «gentrification».

Un village au cœur de Londres

L’une des bonnes idées du projet était pourtant de vouloir recréer un «village» au cœur de Londres. Ces quartiers-villages, concept à la mode, consistent à redonner naissance au XXIe siècle aux villages du XIXe. Il s’agit de recréer une communauté avec une identité forte, des habitants qui se connaissent et un micro-quartier bien identifié. Ce nouveau King’s Cross a déjà un nom mais, pour le reste, on peut avoir des doutes sur la capacité d’un projet de développement «high-end» (haut de gamme) de générer ce type d’esprit villageois.

Même l’axe environnemental du nouveau King’s Cross, claironné sur toutes les plaquettes marketing du projet, apparaît comme essentiellement bobo. Au restaurant le Grain Store, à Granary Square, on remercie les producteurs locaux qui permettent à la communauté de participer au développement durable (Daily Fish, Ethical British Charcoal, Lake District Farmers, Ozone Coffee, Wild Harvest, parmi d’autres). Pourquoi pas.

De même, le nouveau King’s Cross veut être le territoire des bicyclettes (avec de nombreuses stations vélo notamment sur Goods Way et Handyside Street) et de multiples jardins sont créés ou réaménagés (dont les Wharf Road Gardens, le Lewis Cubitt Park et surtout le Camley Street Natural Park). On cultivera des légumes sur l’îlot londonien, la flore «native» sera observée minutieusement et on protègera quelques espèces animales sur le canal. À quand les ruches sur Granary Square et le miel made in King’s Cross?

King’s Cross a déjà un nom mais on peut avoir des doutes sur la capacité d’un projet de développement «high-end» de générer ce type d’esprit villageois

Mais le projet est-il sincèrement écologique? Est-il vraiment innovant? On nous promet que les constructions obéiront aux règles du développement durable mais pourquoi ne pas avoir envisagé un quartier entièrement basé sur les principes de l’«architecture durable» à partir exclusivement de «green technologies», et en recrutant les architectes «green» du moment (tel le cabinet d’architecture italien Stefano Boeri)? Pas de Bosco Vertical ici, ni de Forest Hotel, comme cela se multiplie à Milan ou en Chine. Et alors que les voies de chemin de fer sont innombrables dans le quartier, personne n’a eu l’idée d’une «High Line» terrestre, sur le modèle de sa version aérienne de Chelsea à New York.

Cette intention d’architecture verte qui est seulement effleurée, comme si la communication tenait lieu de réalité, se retrouve également en ce qui concerne les nouvelles technologies. Si, officiellement, le nouveau King’s Cross se veut «technology friendly», l’audace a ses limites et le quartier échoue à être une véritable «smart city» et même, plus modestement, un quartier «smarter». Internet est présent et le wifi est plus fréquemment gratuit ici qu’ailleurs dans Londres, mais aucune des idées innovantes sur les «smart cities» ne semble avoir été véritablement privilégiée pour King’s Cross. Paradoxalement, le numérique, à l’image de l’art et de l’environnement, a été pris en compte comme des éléments d’attraction du quartier, pas comme son identité première. C’est une formidable occasion ratée. King’s Cross pourra bien être un succès immobilier, il ne sera pas un modèle par son geste architectural, technologique ou envirommental –c’est dommage.

Seul espace contre-culturel que je découvre, presque par accident, dans le nouveau quartier: un petit libraire d’ouvrages de seconde main installé à bord d’une péniche en contrebas, au bord du Regent’s Canal. Là, sur ce magasin flottant, on circule au niveau de l’eau dans quelques salles de livres indies ou plus mainstream, on écoute une musique de qualité et, si le libraire est de bonne humeur, on peut même se voir offrir une tasse de thé English Breakfast. J’achète une biographie rare d’Oscar Wilde et une édition originale des Collected Letters de Neal Cassady, faisant le bonheur du vendeur qui, ce jour-là, semble très en colère. Il n’arrive pas à être à l’équilibre financier, me dit-il, malgré l’embourgeoisement du quartier. Alors, il survit, paupérisé et abandonné de tous les développeurs millionnaires du nouveau King’s Cross. Pire, ceux-ci l’inciteraient, me dit-il, par différentes pressions, à quitter le quartier et à aller naviguer ailleurs...

Parmi les livres qui ne figurent pas sur cette péniche littéraire, j’aurais aimé trouver celui de l’écrivain André Malraux, Les Chênes qu’on abat, son dialogue avec le général de Gaulle où Malraux dit au Général: «Je lui ai dit que [la France] était un pays profondément irrationnel, qui ne trouvait son âme que lorsqu'il la trouvait pour les autres: les Croisades et la Révolution bien plus que Napoléon. Je disais que l'Angleterre n'était jamais plus grande que lorsqu'elle se retrouvait seule... alors que la France n'était grande que lorsqu'elle l'était pour le monde.»

En tout cas, ce libraire de livres d’occasion apparaît pourtant comme l’un des derniers représentants de l’esprit contre-culturel et underground du quartier. Un quartier qui fut, dans les années 1990, à la fois le «red light district» de la capitale, le lieu de la vie nocturne londonienne, avec ses grandes discothèques, ses soirées gay, ses drogués et ses clubs un peu louches, et un espace de liberté décalé avec ses ateliers d’artistes immenses, ses squats… et ses punks.

Aujourd’hui, King’s Cross a abandonné toute volonté de contestation. Qui voudra y vivre? Certainement pas les artistes, les «milleniums» digitalisés, les «smart creatives» ni les artistes alternatifs. Quant aux punks, dont on commémore le passage dans le quartier par une journée qui leur est dédiée, ils doivent détester le projet par essence. D’ailleurs, ils n’ont pas fait le déplacement pour la fête en leur honneur.

On les comprend. Car le nouveau King’s Cross est à l’opposé même de l’idéologie des punks –anti-autoritaire, anti-establishment, l’esprit garage et DIY. Plus aucun punk dans le quartier donc, ni de hippies, ni de rebelles, ni de queers à l’horizon. Les Français? À priori, ils étaient la cible idéale pour investir ici et pour y consommer, lorsque l’Eurostar était un succès et l’Europe aimée. Qu'en sera-t-il demain?

Contre vents et marées, contre le Brexit peut-être aussi, seul le libraire flottant tente de rester ancré dans le Regent’s Canal contre la vague bobo et veggie qui est en train de débarquer dans le quartier et risque de ne lui laisser aucune chance ni aucun avenir. No future.

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