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Contrairement à la légende, Michel Platini n’était pas un numéro 10

Lucile Alard et Cédric Rouquette, mis à jour le 21.06.2016 à 18 h 12

L'ancien capitaine des Bleus, meilleur buteur de l'histoire de l'Euro avec neuf buts en cinq matchs en 1984, ne rate jamais une occasion de dire qu’il était attaquant et pas meneur de jeu. C’est une provocation. Mais l’analyse de sa carrière donne des résultats troublants.

Michel Platini lors du quart de finale de Coupe du monde contre le Brésil, le 21 juin 1986 à Guadalajara. STAFF / AFP.

Michel Platini lors du quart de finale de Coupe du monde contre le Brésil, le 21 juin 1986 à Guadalajara. STAFF / AFP.


L’action se déroule côté droit. L’ailier a de l’espace. Il parvient à centrer. Plein axe, l’avant-centre tente une tête plongeante désespérée mais s’empale sur le gardien. Le ballon file jusqu’au deuxième attaquant, qui n’a plus qu’à pousser le ballon au fond des filets. Nous sommes le 21 juin 1986 à Guadalajara au Mexique. La France et le Brésil disputent, en quart de finale, l’un des plus grand matches de l’histoire de la Coupe du monde de football. Michel Platini vient d’égaliser à 1-1 juste avant la mi-temps. Il n’y aura plus de but, ni dans ce match, ni dans la brillante carrière de Platini en équipe de France (1976-1987). Le jour de ses 31 ans –ce qui en fait 61 aujourd’hui, le 21 juin 2016–, Platini inscrit le dernier de ses 41 buts pour les Bleus. Un vrai but de chasseur des surfaces.

Michel Platini a très peu de choses à conquérir pour entretenir sa mémoire de grand joueur de football. Même sans avoir gagné de Coupe du monde (deux demi-finales en 1982 et 1986), il est reconnu à sa juste valeur partout dans le monde, à parts égales pour ses trois Ballons d’Or (1983, 1984, 1985), pour son Euro 1984 stratosphérique avec neuf buts en cinq rencontres et pour sa parfaite incarnation du numéro 10 stratège et complet qui confère tout son prestige au numéro, entre Pelé et Maradona.

Platini met pourtant une insistance suspecte, depuis quelques années, à se décrire comme un numéro 9. Il était un grand passeur mais ne reconnaît à ce geste qu’une seule grandeur spécifique: être le dernier moment ou l’avant-dernier avant le but. «Je ne concevais pas le football sans marquer, se souvenait-il en 2015, dans un livre d’entretien avec Gérard Arnault (Parlons football, Hugo Sport). À l’âge de 10 ans, j’avais inscrit 24 buts entre deux marronniers de l’école en une seule partie. J’étais un avant-centre avant tout. Je n’ai été qu’un 10 d’occasion. Les circonstances d’un remplacement ont fait que je suis devenu un 10, tirant parfois vers le 9 et demi, comme le gris clair tire vers le gris foncé. Mais je n’ai guère regretté le numéro de mon maillot, du moment que je pouvais marquer et, à côté, faire deux ou trois choses utiles à l’équipe.»

«Je vois le joueur du milieu comme un homme à tout faire»

Neuf et demi. L’expression est terriblement datée. A l’ère des meneurs de jeu disparus, à l’époque des Messi, Ronaldo, Neymar, attaquants devenus athlètes –à moins que ce soit l’inverse–, elle convoque la football-nostalgie d’un Championnat italien qui était alors la référence mondiale. Le trequartista, ou fantasisti, était ce joueur doué techniquement, trop subtil pour être seulement un bouffeur de but avec un numéro 9, trop efficace pour être cantonné à un rôle de milieu offensif. «Je vois le joueur du milieu comme un homme à tout faire: défendre, récupérer, distribuer, attaquer, énonce Platini. Dans le meilleur des cas, vous vous nommez Xavi, Giresse, Netzer, Neeskens, Gerrard, Tigana et Schuster.» Traduction instantanée: Platini, c’est autre chose, c’est au-dessus. Sur le terrain comme dans la hiérarchie.

Ses neuf buts inscrits en cinq matches et deux semaines lors de l’Euro 1984 incitent à prendre Platini au sérieux. Du droit, du gauche, de la tête, dans le jeu, sur coup-franc, sur penalty: Michel Platini fit, il y a trente-deux ans, ce que ni Müller, ni Van Basten, ni Henry, ni Torres ni personne n’ont réalisé dans la compétition continentale. Même les huit buts en sept matches du Brésilien Ronado à la Coupe du monde 2002 semble peser léger à côté.

Les images sont troublantes. Contre le Brésil en 1986, Platini chasse le but comme un renard et oblige Rocheteau à se décaler côté droit. En Italie, il était le meilleur buteur de la Juventus tout en étant entouré de purs attaquants (Boniek, Rossi, Briaschi). L’analyse visuelle de ses 41 buts avec l’équipe de France confirme que Platini ne s’emballe pas totalement. Sur ce total, 13 ont été inscrits sur coups de pied arrêtés (11 coups francs, 2 penalties) et 2 à la reprise d’un autre coup de pied arrêté. Cela fait 15 buts «neutres» du point de vue du poste. Sur les 26 qui restent, 11 ont été inscrits en position d’attaquant de pointe, 10 de milieu de terrain, et les 4 autres se battent en duel entre les deux: Platini arrive lancé face au but après, le plus souvent, un relais avec un joueur devant lui.

France-Portugal 1984.

On relève aussi une évolution dans le temps. Pendant quatre ans (1976-1980), Platini inscrit surtout des buts de milieu de terrain. Il est loin. Il frappe fort. Trois joueurs au moins sont devant lui. A partir de 1980 et jusqu’en 1986, dates où se succèdent son apogée physique (1980-1982), puis son apogée technique et tactique (1982-1985), les buts de pur numéro 9 sont majoritaires et parfois historiques. À l’Euro, deux fois contre la Yougoslavie (3-2), puis lors du but décisif en demi-finale contre le Portugal (3-2 a.p.), il campe dans les six mètres pour ajuster le gardien de près.

S’il précipite sa retraite en 1987, à 31 ans (l’âge de Cristiano Ronaldo), c’est qu’il sent que tout ceci n’arrivera plus. «En 1987, durer n’était pas un problème, dit Platini dans Parlons Football. Mais durer en marquant, non… Cela m’était devenu insupportable. Trois buts pour ma dernière saison à la Juve: un calvaire… J’ai jeté l’éponge. On plutôt: le buteur en moi a jeté l’éponge qu’un libéro aurait pu accepter de ramasser ou de ne pas lancer.»

«Priorité à celui qui faisait basculer les choses»

Interroger les témoins confirme que l’affaire n’est pas simple. Pour Alain Giresse, son partenaire au milieu, c’est non: Platini n’était pas un attaquant. «Pour moi, c’était un numéro 10, ne serait-ce que par sa position, nous déclare-t-il. Il n’avait pas une position d’attaquant, il n’était pas milieu relayeur non plus. Il avait une position au milieu avec un angle de jeu qui lui permettait d’orienter. Donc oui, il était dans le registre de ce qu’on appelle un 10.» Son sélectionneur Michel Hidalgo voit son joueur plus haut: «Il était attaquant. Mais il ne jouait pas comme un attaquant de pointe. Il savait tout faire, notamment des passes décisives. Mais il avait une telle qualité quand il se trouvait à proximité des buts qu’il pouvait marquer souvent.» Dans Parlons football, Platini exprime avec humour son mépris pour la notion de passe décisive.

Giresse reprend:

«Il avait une habileté particulière devant le but. Ces joueurs sont capables, dans la zone de vérité, de conclure avec précision. Il avait une vraie capacité à transformer en buts des ballons qui lui arrivaient de droite, de gauche, au sol, en l’air, peu importe. Mais non, il n’aurait pas pu être attaquant tel qu’on le conçoit, à la pointe de l'équipe. Un attaquant fait des appels à droite à gauche, demande la profondeur. Ce n’était pas du tout son registre. Il avait une position intermédiaire entre les milieux et l’attaquant, une position avancée qui lui permettait d’aller vers le but mais ce n’était pas du tout un attaquant pur. Quand il se repositionnait, c’était au coeur de l’équipe.»

Hidalgo corrige:

«Il pouvait être meneur mais il fallait surtout l’utiliser comme buteur, ce qu’il savait faire était exceptionnel. C’était un grand technicien mais sa qualité première, c’était une bonne frappe avec une précision extraordinaire. La grande qualité d’un joueur comme lui, c’est de marquer des buts sans jouer en pointe.»

La force de Platini a été de ne pas choisir. «Il ne faisait pas toujours tout pour marquer, relève Hidalgo. Il aurait pu jouer souvent pour lui mais il a fait les deux: jouer pour lui et l’équipe.» Dans un hors série récemment paru sur l’Euro 1984, c’est comme si Platini regrettait de ne pas avoir été, alors, égoïste comme on sait l’être aujourd’hui. «Quand je suis devant, on dit que je ferais mieux d’être au milieu. Et quand je suis milieu, on dit que je ferais mieux d’aller devant. Allez savoir… Maintenant, si c’était à refaire, je jouerais attaquant.»

«Le plus grand rôle, à mes yeux, a aussi expliqué le natif de Joeuf à Gerard Ernault, est celui du buteur qui jouait partout [en opposition au «meneur qui butait partout», ndlr], mais c’est un rôle qui ne court ni les rues ni les terrains. Priorité à celui qui faisait basculer les choses après les avoir dirigées.» Michel Platini a toujours été très doué pour parler de lui en bien sans avoir l’air d’y toucher.

Lucile Alard
Lucile Alard (7 articles)
Journaliste
Cédric Rouquette
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