Santé / Économie

Finissons-en avec l’indécence des firmes pharmaceutiques

Temps de lecture : 6 min

Médecins du Monde s’attaque à Big Pharma avec une violence sans précédent. L’envolée spectaculaire des prix de certaines spécialités menace la Sécurité sociale. Les politiques sont tétanisés. La solution pourrait être européenne.

Le coût des médicaments issus des biotechnologies devient considérable et leur prise en charge par l’assurance maladie problématique | Bill Brooks via Flickr CC License by

Jamais, en France, on ne s’était attaqué publiquement de cette manière aux géants de Big Pharma. Au point que la campagne publicitaire a été refusée par l’ensemble des réseaux d’affichage. Ce qui a conduit l’ONG Médecins du Monde (MdM) à adopter un dispositif de «guérilla marketing»: de l’affichage sauvage, du web, du social media mais également une présence dans quelques quotidiens nationaux.

Au final, une campagne («Le Prix de la Vie»), un slogan («Le prix indécent des médicaments, ça va durer encore longtemps?») et une pétition adressée à Marisol Touraine, ministre de la Santé. En retour, une volée de bois vert administrée par le lobby de l’industrie pharmaceutique; soit une assez bonne démonstration que l’ONG a su toucher un nerf: celui de la guerre, jamais très loin, ici, de celui de l’éthique.

Conçue par l’agence DDB Paris, la campagne de MdM se «décline en douze visuels prenant pour angle la rentabilité des maladies»: «Une leucémie, c’est en moyenne 20.000% de marge brute…»; «Bien placé, un cancer peut rapporter jusqu’à 120.000 euros…»; «Le mélanome c’est quoi exactement? C’est 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires…».

Marchés juteux

À l’origine de cette guérilla ciblant Marisol Touraine, la ministre des Affaires sociales et de la Santé, il y a eu le Sovaldi®, commercialisé par la firme américaine Gilead Sciences. Ce premier antiviral d’un nouveau genre, particulièrement efficace contre l’hépatite C, a joué le rôle de révélateur public des dysfonctionnements en matière de production et de fixation du prix des médicaments. «Le traitement de douze semaines est en effet vendu 41.000 euros par patient alors qu’il ne coûterait que 100 euros à produire», résume MdM.

Les traitements contre le cancer sont aussi devenus un marché «particulièrement juteux» pour les firmes pharmaceutiques. Le Glivec® (Novartis), un traitement contre la leucémie, est aujourd’hui vendu 40.000 euros par an et par patient pour un coût de production estimé à seulement 200 euros. Le Keytruda® (Merck), un traitement contre le mélanome, est annoncé à un prix de 100.000 euros par an et par patient.

Demain, qui pourra payer de telles sommes pour se faire soigner? La mainmise de l’industrie pharmaceutique sur le système de la brevetabilité doit cesser

Françoise Sivignon, présidente de Médecins du Monde

Plus généralement, le coût des médicaments issus des biotechnologies devient considérable et leur prise en charge par l’assurance maladie problématique. Ainsi, en 2013, le coût du traitement de la dégénérescence maculaire liée à l’âge a, en France, été de 429 millions d’euros; celui des hépatites C les plus graves est estimé à 1,7 milliard. Le coût du traitement des mélanomes cutanés métastasés par deux anticorps monoclonaux est, aux États-Unis, de 296.000 dollars par malade.

Il y a certes ici, en toile de fond de la campagne de MdM, le recours à une forme de morale collective et la dénonciation de l’indécence inhérente à l’esprit de lucre capitalistique. S’ajoute aussi, en France, la peur du manque. «Ces prix exorbitants ne pourront bientôt plus être pris en charge par la Sécurité sociale. Demain, qui pourra payer de telles sommes pour se faire soigner? La mainmise de l’industrie pharmaceutique sur le système de la brevetabilité doit cesser, menace la docteure Françoise Sivignon, présidente de MdM. Les autorités laissent les laboratoires dicter leurs prix et abandonnent leur mission, celle de protéger la santé des populations. Il est maintenant temps que Marisol Touraine agisse en ce sens: ce n’est pas au marché de faire la loi, c’est à l’État.»

Inégalités de santé

Cette volonté d’obtenir que le pouvoir exécutif agisse pour préserver un système fondé sur la solidarité n’est pas sans conséquence: elle impose d’obtenir la transparence sur les mécanismes de fixation des prix des médicaments remboursés par la Sécurité sociale et les mutuelles complémentaires. Car, en dépit des réformes et des professions de foi officielles, l’opacité du Comité économique des produits de santé est toujours aussi grande. C’est là une machinerie complexe, un espace de tractations à variables infinies. Et, au final, aucune lisibilité, aucune adéquation entre le prix obtenu par la firme et le service rendu à la collectivité.

L’affaire du Sovaldi® est ici riche d’enseignements. Elle a notamment permis d’observer les limites d’une tentative ouverte de bras de fer entre le producteur et le gouvernement. Sous la pression des associations concernées, des négociations ont été ouvertes en 2014 entre Gilead et le Comité économique des produits de santé et ont débouché sur un accord. Au final, une transaction déboucha sur une commercialisation à 41.000 euros le traitement de douze semaines, tarif annoncé comme «le plus bas d’Europe».

Pour sa part, MdM accuse Marisol Touraine sinon de mentir du moins de pécher par excès d’optimisme. «La ministre de la Santé s’est félicitée de cette garantie obtenue de “l’accès à des soins de qualité et innovants, au meilleur coût pour la sécurité sociale et les patients”. C’est pourtant faux. Le sofosbuvir [autre nom de ce médicament antiviral] est aujourd’hui vendu environ 32.000 euros en Espagne et 39.000 euros au Portugal.» Marisol Touraine est ici tenue par ses promesses de permettre à toutes les personnes infectées par le virus de l’hépatite C de pouvoir être traitées avec ce médicament réellement innovant. Le 25 mai 2016, elle décrétait ainsi «l’accès universel aux traitements de l’hépatite C». «Le recours à ce traitement, comme à tout traitement, ne doit dépendre que du choix du patient, éclairé par son médecin, dans le cadre de leur colloque singulier», annonçait-elle.

Dans le même temps, les chiffres de l’équation donnent le tournis? La ministre de la Santé estime à près de 500.000 le nombre des personnes infectées. Aujourd’hui, les prix élevés des nouvelles thérapeutiques (entre 50.000 et 100.000 euros par personne au total) font que seules les personnes les plus gravement touchées (environ 30.000) ont pu être traitées. «Nous devons aujourd’hui aller plus loin et garantir l’accès de tous les malades à ces traitements, a-t-elle conclu. Au nom du progrès médical. Au nom, aussi, de notre engagement contre les inégalités de santé.» Un nouveau bras de fer est engagé, dont nul ne connaît la durée et l’issue.

Opacité

Les attaques de MdM sur le thème de l’indécence de certains prix de médicaments ont été très mal perçues par l’industrie pharmaceutique, comme en témoigne la réaction immédiate de son syndicat,dénonçant une «campagne de propagande mensongère», des «propos caricaturaux et outranciers», un discours «particulièrement choquant et irrespectueux pour les millions de personnes qui se battent quotidiennement contre la maladie».

Il n’y a aucune lisibilité, aucune adéquation entre le prix obtenu par la firme et le service rendu à la collectivité

Les arguments des responsables des entreprises du médicament (qui emploient environ 100.000 personnes en France) n’ont rien de neuf. Ils font valoir que les innovations thérapeutiques doivent être rémunérées à leur juste prix car elles permettent de réaliser des économies à la collectivité et de financer de nouvelles recherches. C’est là un propos réducteur qui ne résiste guère à l’analyse globale du marché. Les industriels rappellent aussi que le prix de ces médicaments est fixé à l’issue de négociations avec les pouvoirs publics. «En aucun cas, les industriels ne fixent donc leur prix de façon unilatérale», expliquent-ils. Ce qui n’enlève rien (bien au contraire…) aux observations de Médecins du Monde quant à l’opacité et à la nécessaire transparence.

Peut-on dépasser le stade des invectives? Comment sortir de cette situation bloquée? Comment prévenir les risques à venir sur le système actuel de protection sociale et l’apparition de traitements à plusieurs vitesses? On peut, ici, se reporter à un travail controversé mené en mars 2016 au sein de l’Académie nationale de médecine. Les auteurs plaident pour la création, à côté de l’Agence européenne du médicament, d’une Agence de fixation des prix et d’une «centrale d’achats européenne». Ces deux créations permettraient, à l’évidence, aux puissances publiques nationales de peser d’un autre poids dans les discussions avec les géants pharmaceutiques.

Cette initiative apparaît d’autant plus logique que les demandes d’autorisation médicale et de commercialisation sont instruites à l’échelon de l’European Medicines Agency et que les prix sont demandés par les firmes à l’échelon européen. Pourquoi, dès lors, continuer à négocier les tarifs accordés de manière fragmentée aux seuls échelons nationaux? Pour quelles raisons maintenir ce déséquilibre entre un laboratoire pharmaceutique unique et des acheteurs multiples et dispersés, qui ont moins de poids pour des négociations dans lesquelles entrent en compte les volumes de prescription? Le moment semble désormais venu de créer une Commission économique européenne des produits de santé. Elle aura pour objet de fixer les prix en discutant sur un pied d’égalité et –c’est une condition sine qua non– en travaillant, enfin, dans la plus extrême des transparences.

Jean-Yves Nau Journaliste

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