Monde

L'Europe se tire des balles dans le pied, les Européens y croient encore

Moisés Naím, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 21.06.2016 à 15 h 16

Malgré l’ampleur et l’évidence des défauts de l’Union européenne, je continue de croire à une Europe plus forte. Et je ne suis pas le seul.

PHILIPPE HUGUEN / AFP.

PHILIPPE HUGUEN / AFP.

Europhile: 1. adj. et subst. Sympathisant de l’Europe. 2. adj. et subst. Partisan de l’unité ou de l’hégémonie européennes.

Selon cette définition du dictionnaire, je suis europhile. Je sais bien que cette posture n’est guère facile à défendre en ces temps d’incertitudes où le «projet européen» s’accompagne de multiples dysfonctionnements et frustrations, et d’une grande hypocrisie aussi. Chacun le sait.

Et pourtant, malgré l’ampleur et l’évidence de ses défauts, je continue de croire qu’une Europe plus forte est indispensable non seulement aux citoyens du Vieux Continent, mais aussi à tous les habitants de la planète. Deux conditions doivent être réunies pour que l’Europe se renforce: une plus grande intégration et une meilleure capacité à agir de concert.

Mon europhilie repose sur la conviction que le monde ira mieux si les valeurs européennes acquièrent la primauté sur celles qui définissent aujourd’hui la Russie de Poutine, la Chine de Xi Jinping ou tant d’autres pays où la démocratie et les libertés sont reléguées au second plan.

Vent de désintégration

Mais à l’heure actuelle, c’est plutôt un vent de désintégration qui souffle sur le vieux continent, tant et si bien que l’on se dirigerait vers un avenir avec moins d’Europe. J’en veux pour preuve la possible sortie du Royaume-Uni de l’Union si le Brexit venait à l’emporter au référendum qui doit se tenir ce jeudi 23 juin. Ce serait alors un exemple extrême des balles que l’UE se tire dans le pied. La prolifération des ultranationalistes brandissant des propositions contre les migrants en est une énième et regrettable illustration.

Une série de sondages du Pew Research Center réalisés auprès des Européens et publiés ce mois-ci apportent un éclairage très instructif sur l’état de l’opinion publique. Dans sept des dix pays où ces enquêtes ont été menées, plus de la moitié des répondants estiment que leur pays doit s’atteler à régler ses propres problèmes et laisser les autres nations européennes se dépêtrer des leurs. Les Grecs sont majoritaires (83%) à le penser, suivis des Italiens (67%) et des Français (60%). Les Espagnols ne sont, en comparaison, que 40% à exprimer cette opinion.

En règle générale, les Européens considèrent que depuis une décennie, leur pays a vu faiblir son rayonnement international (52% des Italiens, 50% des Espagnols, 46% des Français et 40% des Anglais). Exception notable et peu surprenante: l’Allemagne, dont les habitants estiment qu’elle a gagné en influence.

L’impression qu’ont les citoyens européens d’un poids décroissant de leur pays dans le monde va de pair avec un sentiment de forte vulnérabilité face aux menaces sur la sécurité nationale. Dans neuf des dix pays sondés, le terrorisme du groupe Etat islamique figure en tête de liste des risques majeurs perçus: pour la quasi-totalité des Espagnols (93%) et une grande majorité de Français (91%) et d’Italiens (87%), Daech est le danger numéro un.

Les autres menaces le plus souvent citées sont le changement climatique (66% en moyenne; sur ce point, les craintes sont partagées par plus de la moitié des répondants dans tous les pays sondés) et l’instabilité économique dans le monde (60%). Il convient de noter l’augmentation de la part de ceux qui perçoivent le changement climatique comme l’une des plus graves menaces de notre époque: 89% d’Espagnols en 2016, contre 64% en 2013. Le pourcentage de Français inquiets sur ce sujet était de 64% en 2013, il est passé à 73% en 2016. En trois ans, la part des Italiens préoccupés par le changement climatique a bondi de 28,5% (72% en 2016 contre 56% en 2013).

80% des Français veulent un plus grand rôle pour l'Europe

Fait étonnant, la crise provoquée par l’afflux de réfugiés en Europe n’est pas, globalement, source d’une angoisse débordante. Aux Pays-Bas, 64% de la population n’assimile pas la crise des migrants à une grande menace. Même opinion chez 76% des Suédois et 58% des Espagnols. A contrario, 73% des Polonais, 69% des Hongrois et 65% des Italiens considèrent la récente vague d’immigration comme une menace importante. Mais dans l’ensemble, sur les dix pays concernés, plus de la moitié des personnes interrogées ne la citent pas comme un risque majeur.

Le plus édifiant dans ces enquêtes, c’est la part d’opinions favorables dont bénéficie encore l’Union européenne. 74% des sondés souhaitent que cette entité joue un plus grand rôle à l’échelle internationale. Les trois pays où cette volonté est majoritaire sont l’Espagne (90%), la France (80%) et l’Italie (77%). Et même plus de la moitié des Britanniques (55%) sont en faveur d’un rôle plus actif de l’UE sur la scène mondiale. Qui l’eût cru?!

Comme quoi il y aurait en réalité plus d’europhiles qu’on ne pourrait le penser, et c’est tant mieux.

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
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