Culture

Rick Astley ne rickrolle jamais

Temps de lecture : 7 min

Le musicien anglais dont un titre a été détourné sur internet en 2007 sort un nouvel album, «50», en tête des charts au Royaume-Uni. Nous avons voulu comprendre si ce mème à son nom –le «rickrolling»– avait aidé sa carrière.

Rick Astley dans le clip de «Never Gonna Give You Up» en 1987 / Rick Astley au Danemark lors d'un concert en 2009 | Slate.fr/Wikimedia
Rick Astley dans le clip de «Never Gonna Give You Up» en 1987 / Rick Astley au Danemark lors d'un concert en 2009 | Slate.fr/Wikimedia

«Never gonna give you up, never gonna let you down.» Rick Astley avait promis en chanson de ne pas nous abandonner et pourtant, l'artiste anglais a abandonné ses fans pendant des années. S'il se produit encore en concert, il n'avait pas sorti d'album original depuis dix ans. Mais sa renommée parmi vous est peut-être due à une chanson encore plus lointaine, composée à l'époque où il vendait plus d'albums que les Rolling Stones ou Simply Red: «Never Gonna Give You Up». Celle-ci. Oui, celle-ci.

Là, on essaie de vous rickroller, mais ça ne marche pas, parce que l'on parle précisément de Rick Astley; or, toute l'idée du rickrolling est de vous faire cliquer sur un lien parlant de tout autre chose pour vous faire atterrir sur le clip de la chanson. «Never Gonna Give You Up» est en effet devenue, malgré son interprète (il n'en est pas l'auteur), l'un des mèmes les plus endurants d'internet, un lien que les internautes s'envoient pour tendre un piège à un autre internaute. Un mème qui est né quand vingt ans après sa sortie, en 2007, les utilisateurs de 4Chan ont commencé à se rickroller mutuellement sur l'une des pages du forum. Il s'agit alors d'une alternative au duckrolling, qui consiste à envoyer une image de canard à la place d'autre chose.

Un mème influence une carrière

Ce mème a servi Rick Astley –sans cela, s'il sortait un album aujourd'hui, serait-il aussi connu, serions-nous allés l'interviewer?–, mais l'oblige en même temps à parler d'autre chose que son album lui-même –qui figure cette semaine dans le top des ventes de disques au Royaume-Uni. En 2008, interrogé par le Los Angeles Times chez lui, à Londres, il voyait dans ce phénomène la «magie d'internet» et s'étonnait de son ampleur mais ne se voyait pas remixer la chanson: «Je suis trop vieux pour ça.» Dans l'émission «Tracks», diffusée sur Arte début juin, il répète que tout cela n'a rien à voir avec lui et qu'il n'a pas vraiment réfléchi à ses implications: «Je laisse les choses suivre leur cours. Je ne me suis donc jamais demandé à quoi cela pouvait servir. Et ce n’est pas maintenant que je vais commencer.»

Aujourd'hui, la vidéo a été vue plus de 217 millions de fois sur YouTube (ceci n'est toujours pas du rickrolling) et a fourni la matière du poisson d'avril de YouTube en 2008 (non, toujours pas). Et c'est dans un grand hôtel parisien, non loin des Champs-Elysées, qu'il est venu, en veste de cuir et jean, faire la promotion de 50, son septième album. Pas celui de la «midlife crisis», nous explique-t-il en souriant –sa crise, il l'a déjà faite quand il avait 27 ans, lorsqu'il a renoncé à faire de la musique, notamment pour élever sa fille, qui a aujourd'hui 24 ans. Les chansons sont écrites pour être des tubes, elles sonnent pop et les paroles évoquent son enfance, sa maison («The Old House»), sa carrière («Keep Singing»), ses prières («Pray With Me»), l'amour («Somebody Love Me») –beaucoup de thèmes très consensuels (la musique l'est aussi).

Nous l'avons évidemment écouté, mais nous voulions savoir ce que le surcroît d'écoutes de «Never Gonna Give You Up», loin de toute stratégie marketing, avait apporté à sa carrière. Est-ce que cette nouvelle forme de célébrité sur internet a pu jouer dans son retour? Oui, mais pas seulement par le biais du rickroll:

«Ce qui s'est passé pendant mes tournées ces dernières années, c'est que si je publiais une photo sur les réseaux sociaux et que je remerciais les fans d'être venus au concert, les gens commentaient sur ces posts et me demandaient de faire un nouvel album. [...] Pour mon cinquantième anniversaire, j'aurais pu décider de changer de femme, ou d'acheter une Harley Davidson et traverser les États-Unis, ou de foncer dans une piscine avec une Ferrari. Mais tout ça ne m'intéressait pas vraiment, alors j'ai fait un album. C'est une forme de remerciement à tous les fans qui vont aux concerts depuis dix ans.»

Une «petite bulle sur internet»

Mais est-ce que son public a changé avec le mème? Il dit ne pas savoir si des internautes ont été conquis par le titre –certains lui en parlent mais ne sont pas devenus fans à cause de ça (les très bons chiffres de ventes de son album au Royaume-Uni semblent aller dans le même sens):

«Le rickrolling a été une petit bulle sur internet, certaines personnes ne connaissent cette chanson que grâce à ça. Ils ne la connaissent pas de l'époque où c'était un hit parce qu'ils n'étaient pas nés. Mon public, ce sont surtout ceux qui écoutaient ce que je faisais avant, et il y a un pourcentage dont les parents ont dû écouter ma musique et ont grandi avec ça.»

Lorsque les internautes se mettent à rickroller, Astley n'a évidemment pas conscience de l'ampleur que va prendre le phénomène –à l'époque YouTube n'existe que depuis trois ans, le monde commence à réaliser ce que deviendront Facebook et Twitter. S'il a longtemps été peu loquace sur le sujet, il explique aujourd'hui comment il l'a découvert:

«Un ami anglais à moi qui vit à Los Angeles m'a rickrollé un certain nombre de fois, je le connais depuis 25 ans et qu'il fasse ça me semblait étrange. Je lui ai demandé “Qu'est-ce que tu fous?”, il l'a refait, je l'ai lui envoyé à nouveau un message, j'ai fini par l'appeler parce que je me demandais vraiment ce qui lui prenait.

Il m'a dit:

–“Tu n'es pas au courant de ça?”

– ”Ça quoi?”

Il m'a alors expliqué que c'était un phénomène sur internet et que beaucoup de gens le faisaient. Je ne le comprenais pas vraiment parce que c'était en 2008, l'âge des dinosaures en temps d'internet: YouTube était un site pas si connu, les personnes d'une certaine génération l'utilisaient mais tout le monde ne l'utilisait pas comme aujourd'hui pour regarder n'importe quel événément qui s'est passé dans le monde. Aujourd'hui, on a internet dans le désert, à l'époque, c'était parfois compliqué de l'avoir lorsque l'on descendait dans un hôtel.»

Une chanson «un peu nunuche»

Rick Astley a beau avoir 50 ans, il sait très bien se servir d'internet et, comme toute star de renommée internationale, réalise une bonne partie de sa communication sur les différents réseaux sociaux. Il lit parfois et répond à «des commentaires sur sa page Facebook» et se dit «que les gens passent BEAUCOUP de temps sur internet, je lis certains mots et certaines phrases et je n'ai aucune idée de ce dont il s'agit». Il n'est pas allé en revanche jusqu'à imaginer l'une des chansons de son dernier album devenir un mème:

«J'ai 50 ans et je suis en permanence sur internet. Mais le rickrolling n'a pas grand chose à voir avec moi et c'est ce qui rend tout ça OK. Je n'y ai pas pris part, ça allait arriver quoiqu'il se passe, ou pas du tout au contraire. Je ne fais pas partie de la bonne génération, je ne saurais pas du tout deviner ce qui ferait d'une chanson un bon mème. Les chansons qui font de bons mèmes, j'imagine, sont parfois un peu faciles ou cucul mais je ne suis pas sûr parce que je ne suis pas tout ça d'assez près. Je pense toujours que “Never Gonna Give You Up” est correcte, même si elle était un peu nunuche aussi.»

Il y a pourtant beaucoup de mèmes qui reposent sur la musique et nous lui en avons soumis quelques-uns: il voit bien l'intérêt pour les musiciens de voir leur musique détournée et se prête au jeu de la critique de mème en souriant. Le voici donc en train d'apprécier la qualité musicale de «Gangnam Style» de PSY:

«La chanson n'est pas très recherchée mais elle est prenante et j'aime beaucoup certaines parties du clip, lorsqu'on le voit seul au milieu d'une écurie, c'est tellement ridicule que ça en devient drôle. Je pourrais regarder ça en buvant une bouteille de vin avec des amis, mais je ne danserais pas sur ça à moins d'être ivre.»

Mais c'est lorsqu'on lui montre une scène devenue culte (grâce à internet) du film A Night at the Roxbury, sorti en 1988, où l'on voit Jim Carrey bouger sa tête comme jamais sur le tube des années 90 «What Is Love» de Haddaway, qu'il souligne tout l'ingéniosité de ces détournements.

«Si l'on pense à ce que cela a demandé aux acteurs comme énergie, ça fait mal pendant tout ce temps, mais ils ne s'arrêtent jamais. Vous ne pouvez pas créer ça de toute pièce, vous ne pouvez pas forcer internet à faire ça. C'est du génie. Il devrait y avoir un jour par an où le monde entier devrait regarder ça.»

Il ne reconnaît pas le Harlem Shake et reste sceptique devant la chanson japonaise «Puddi Puddi», aussi popularisée par 4chan, mais reconnaît le divertissement universel que ces vidéos constituent:

«C'est parfait parce que n'importe qui peut s'y retrouver et danser. Mais en tant qu'artiste, il faut faire attention parce que si vous le faites vous, si vous tentez de le provoquer, je ne suis pas sûr que cela soit drôle. Après, je sais que lorsque j'ai réfléchi à sortir l'album, j'ai forcément pensé aux vidéos (et nous avons déjà sorti deux clips).»

Il a songé à faire des vidéos lui-même avec son téléphone mais il a renoncé, estimant que ce serait la «chose la moins cool à faire». Il a donc préféré des clips très classiques pour ses tubes pop.

Certains artistes le font bien mieux selon lui, et savent se servir d'internet pour leur promo, comme OK Go avec ce clip qu'il mentionne spontanément.

Mais, finalement, à en parler avec nous, il veut tenter quelque chose. Voilà donc Rick Astley qui prend son iPhone posé sur l'une des tables de l'hôtel, joue l'une de ses chansons –«This Old House»– et essaie de synchroniser le tempo avec les mouvements de tête de Jim Carrey dans Une Nuit au Roxbury. Rick Astley ne rickrolle donc pas, mais s'essaie à la création d'un mème, comme n'importe quel internaute.

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