SportsMonde

En juin 1992, un pays disait «non» à l'Europe puis «oui» à l'Euro

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 22.06.2016 à 15 h 51

Le scénario qu'a vécu le Danemark en 1992 fait rêver les supporters de l'Angleterre favorables au Brexit.

Le Danois Kim Christofte jubile après avoir inscrit le tir au but vainqueur contre les Pays-Bas en demi-finale de l'Euro 1992. PATRICK HERTZOG / AFP.

Le Danois Kim Christofte jubile après avoir inscrit le tir au but vainqueur contre les Pays-Bas en demi-finale de l'Euro 1992. PATRICK HERTZOG / AFP.

Un pays dit «non» à l'Europe, puis «oui» à l'Euro juste après. Voilà le genre de scénario qui doit faire rêver les supporters de la sélection anglaise favorables au Brexit –qui doivent être un certain nombre, si l'on en juge par un récent sondage montrant que la qualification anglaise pour les huitièmes de finale renforcerait les partisans du «Leave» dans leur choix. Cela tombe bien pour eux, il s'est déjà produit en 1992, en Scandinavie.

Cet été-là, il y avait quelque chose d'un pari au royaume du Danemark. Au printemps 1992, l'ONU interdit de toutes compétitions sportives une Yougoslavie en voie d'implosion –en avril, la Serbie vient d'attaquer la Bosnie-Herzégovine. Le 31 mai 1992, l'UEFA, l'instance dirigeante du football européen, en tire la conclusion logique en excluant de l'Euro en Suède une génération dorée yougoslave déjà en lambeaux, puisque réduite aux joueurs serbes et monténégrins. Ce sont les Danois, deuxièmes de leur groupe de qualification derrière les Yougoslaves, qui sont rappelés en catastrophe pour faire le nombre dans le groupe A, avec la Suède, l'Angleterre et la France. Et ce alors que l'autre groupe, le B, distille déjà un parfum de fin de guerre froide avec, pour la première fois, l'Allemagne réunifiée et, pour la première et dernière fois, la sélection de la CEI, c'est à dire l'URSS moins les États baltes et la Géorgie.

Rappelés de leurs vacances, les Danois se lancent à l'assaut de l'Europe en tongs, ou bien en bleu de travail pour leur sélectionneur Richard Moller-Nielsen, qui interrompt les travaux de sa cuisine pour rejoindre la sélection. Et sans leur meilleur atout, le milieu de terrain barcelonais Michael Laudrup, en froid avec son sélectionneur, dont il juge les options tactiques trop prudentes.

Deux jours plus tard, le 2 juin 1992, le royaume fait à nouveau la une de l'actualité: par 46.000 voix d'écart (50,7% contre 49,3%), le «nej» («non») au traité de Maastricht, qu'ont conclu les Douze à l'hiver précédent, l'emporte lors d'un référendum. Un résultat qui envoie une onde de choc à travers l'Europe, le Danemark étant le premier à se prononcer par référendum sur le sujet (l'Irlande et la France suivront, pour respectivement un gros et un petit «oui»). Avant le scrutin, les sondages donnaient plutôt le «oui» vainqueur, avec le soutien d'une grande majorité du Parlement, des partenaires sociaux et de la presse.

David avait fait vaciller les Goliaths de la bureaucratie et des superpuissances

Le Monde

Cette nuit-là, à Copenhague, écrit alors Le Monde, «des milliers d'“anti-Maastricht” [...] exprimaient à la fois leur étonnement et leur joie en chantant l'hymne national et celui des footballeurs vainqueurs (“On a gagné!”). Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, ils venaient peu de temps avant d'apprendre que le Danemark allait remplacer le onze de Yougoslavie au prochain Championnat d'Europe de football, en Suède. Bref, ils donnaient l'impression d'avoir, en héroïques combattants, relevé un défi: David avait fait vaciller les Goliaths de la bureaucratie et des superpuissances...»

La soirée qui a rassemblé le Danemark

Ce résultat est un camouflet pour le gouvernement conservateur de Poul Schlüter, qui a vite besoin de donner une image plus unificatrice. «La gueule de bois s'est rapidement matérialisée à la fois du côté du oui et du côté du non. Le résultat serré du vote signalait la façon dont la nation était divisée sur une question si importante. Une soirée de juin allait aider à inverser cette image», écrivait en 2012 le quotidien Kristeligt Dagblad.

Brian Laudrup soulève le trophée, le 26 juin 1992 à Göteborg. Patrick Hertzog/AFP.

Dans un premier temps, le pays se rassemble, début juin, autour d'un événement attendu: les noces d'argent de ses souverains, la reine Margrethe et le prince consort Henri. Puis autour d'un autre qui l'était beaucoup moins, le parcours victorieux de son équipe de foot, arrivée en toute décontraction en Suède, même si son «amateurisme» a souvent été exagéré.

Après un début de compétition moyen (un bon nul contre l'Angleterre, une courte défaite contre la Suède), les coupeurs de tête danois commencent par faire tomber la France, huit victoires en huit matchs de qualification, lors de la dernière rencontre de poule (2-1) le 17 juin. Le 22 juin, ils font tomber aux tirs au but le champion d'Europe en titre, les Pays-Bas, ces mêmes Pays-Bas où ont été signés l'année précédente le traité qu'ils viennent de rejeter. Le 26 juin, ils font tomber en finale le champion du monde en titre, l'Allemagne de Berti Vogts (2-0). Une génération que personne n'attendait (contrairement à celle emmenée par Sepp Piontek au milieu des années quatre-vingt, la «Danish Dynamite» de Morten Olsen, Preber Eljkaer-Larsen ou, déjà, Michael Laudrup, demi-finaliste de l'Euro 84 et sensation du premier tour du Mondial 86) et qui n'était même pas qualifiée pour le tournoi soulève le trophée dans la nuit du stade Ullevi de Göteborg.

«Ultime pied de nez», s'amuse alors Le Monde, le Danemark décroche «la première place dans le football d'un continent avec lequel il vient de prendre ses distances». «D'abord le traité de Maastricht, ensuite le Championnat d'Europe de football. Les deux fois, les Allemands se sont éloignés en agitant la tête avec stupéfaction, renchérit le New York Times. Comment les Danois ont-ils pu devenir la nation-pivot du continent ces deux derniers mois?» Le fait de battre les Allemands en finale a bien sûr une signification spéciale pour un pays occupé par les nazis pendant la guerre, et qui craint désormais d'être économiquement sous la coupe de son voisin réunifié, au point que les célébrations du titre sont alors comparées à celle de la Libération en 1945.

«Si vous ne pouvez pas les rejoindre, battez-les»

Le quotidien Ekstra Bladet titre alors «Quand le petit Danemark a battu l'Allemagne», bon symbole de la façon dont ce triomphe a été interprété comme une revanche du David danois sur le Goliath allemand, comme le référendum avant lui. «Nous avons été reconnus deux fois par la Communauté européenne en même temps. C'était vraiment une époque spéciale pour nous, témoignait en mars le deuxième buteur de la finale, Kim Vilfort. Si vous demandez à la plupart des Danois quels ont été les événements les plus marquants de cette période, ils mentionneront l'Euro 92 et le “non” au référendum. Nous, les Danois, nous sommes sentis spéciaux, dans le bon sens du terme bien sûr.»

We had become recognized by the European community actually twice at that time. That was definitely a special time for us. If you asked most Danes what are the most memorable moments at that time, they would mention European Championship in 92 and the referendum in which Denmark said “No” (Danish Maastricht Treaty Referendum – ed.). We, the Danish people, felt like someone special, in a good way, of course. There was a big party at the centre of Copenhagen. Everybody remembers where they were at those moments. It is fantastic for every country to win such a tournament. - See more at: https://www.laczynaswidzew.pl/-/we-still-remember-widzew-interview-with-kim-vilfort#sthash.s6Jrwhvm.dpuf
We had become recognized by the European community actually twice at that time. That was definitely a special time for us. If you asked most Danes what are the most memorable moments at that time, they would mention European Championship in 92 and the referendum in which Denmark said “No” (Danish Maastricht Treaty Referendum – ed.). We, the Danish people, felt like someone special, in a good way, of course. There was a big party at the centre of Copenhagen - See more at: https://www.laczynaswidzew.pl/-/we-still-remember-widzew-interview-with-kim-vilfort#sthash.s6Jrwhvm.dpuf

J'avais intérêt à attirer le plus l'attention possible sur le football afin que nous ne parlions pas trop de ce malheureux référendum

Le ministre danois Uffe Ellemann-Jensenn


Le jour de la finale, les ministres des Affaires étrangères des Douze se réunissent à Lisbonne pour chercher une issue au «non» danois, étant acquis que personne ne veut renégocier le traité. Le ministre danois Uffe Ellemann-Jensen, très critiqué après la défaite de son camp au référendum, balance une pirouette en anglais aux caméras en arrivant au sommet: «If you can't join them, beat them» («Si vous ne pouvez pas les rejoindre, battez-les»).

«C'était de la manipulation dans sa forme classique: être capable de lancer quelque chose qui éloigne l'attention de ce dont vous ne voulez pas parler, expliquait-il, en juin 2012, à la radio publique danoise. J'avais intérêt à attirer le plus l'attention possible sur le football afin que nous ne parlions pas trop de ce malheureux référendum. J'ai enfilé une écharpe de fan, j'ai monté les escaliers et j'ai lancé à tous les journalistes: “Si vous ne pouvez pas les rejoindre, battez-les”.»

On imaginerait bien David Cameron, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, tweeter la même phrase à l'attention des joueurs anglais en cas de victoire du «Leave» au référendum, mais la situation anglaise est quelque peu différente de celle des Danois, qui avaient pu négocier des exceptions au traité de Maastricht grâce à l'accord d'Edimbourg en décembre 1992, avant de finalement voter le traité par référendum en 1993. À l'inverse, pour l'Angleterre, beaucoup ont attiré l'attention sur le caractère définitif d'un «Leave», et une victoire à l'Euro n'y changera rien. Et il y a un autre scénario qui ferait doublement enrager le pouvoir anglais et qui n'est pas à écarter: celui dans lequel le «Leave» l'emporte grâce aux votes de l'Angleterre et du Pays de Galles et où, le 10 juillet, c'est le capitaine gallois Ashley Williams qui soulève le trophée à Saint-Denis.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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