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Le Royaume-Uni? Jamais vraiment entré et déjà prêt à sortir

Gilles Bridier, mis à jour le 21.06.2016 à 10 h 52

Economiquement, une sortie du Royaume-Uni de l’Europe ne créerait pas de bouleversement. Mais quel que soit le résultat du référendum britannique, l’Europe est placée au pied du mur pour trouver un nouvel élan, sous peine de se désagréger.

BEN STANSALL / AFP.

BEN STANSALL / AFP.

Le Royaume-Uni, avec ses 65 millions d’habitants, choisira-t-il de rester membre de l’Union européenne avec ses 508 millions de citoyens, ou choisira-t-il de la quitter? C’est très précisément la question à laquelle les électeurs britanniques vont devoir répondre le 23 juin… sachant qu’ils ne sont jamais totalement entrés dans l’Union. C’est le paradoxe de cette consultation, mais aussi le résultat logique de la politique menée par le Royaume-Uni, avec toujours un pied dans l’Union et l’autre dehors.

En effet, il n’aura fallu que six ans aux Britanniques, après leur adhésion en 1973 à la Communauté européenne, pour commencer à négocier des aménagements au nom de leur spécificité. Dès 1979, sur le thème devenu célèbre de «I want my money back», Margaret Thatcher engageait un bras de fer pour obtenir un rabais de la contribution britannique au budget européen. Il y eut ensuite la non-adhésion de Londres à l’espace Schengen, comme un pied-de-nez aux principes fondateurs de l’Union européenne sur la liberté de circulation des biens et des personnes. Et son refus persistant d’adopter l’euro, monnaie commune à 19 pays (sur les 28 membres de l’Union) introduite en 2002 et aujourd’hui deuxième devise mondiale derrière le dollar, mais devant la livre sterling!

A moitié dedans, à moitié dehors

En fait, c’est devenu un grand classique: à chaque traité européen, pour chaque nouvel accord, Londres négocie un opt out, une mesure d’exception  pour se fabriquer une adhésion à la carte. Quitte ensuite à revendiquer un droit de regard dans des domaines dont la Grande Bretagne s’est détournée,  comme lorsqu’elle voulut participer aux réunions de l’Eurogroupe bien qu’elle n’en partage pas la monnaie.

L’Union a pu s’accommoder de  cette singularité so british puisque les traités européens prévoient la possibilité pour certains Etats de constituer des coopérations renforcées auxquelles tous les membres ne participent pas. Ainsi, l’Union a-t-elle progressé dans certains domaines sans les Britanniques.

Mais si l’on ajoute toutes les autres dérogations (ainsi, Londres a refusé de faire partie des instances de coopération des polices européennes, a arraché des exemptions sur le respect du temps de travail maximum en Europe et sur le versement des aides sociales aux migrants en provenance d’autres pays membres…), on peut considérer que la Grande Bretagne n’est jamais entrée des deux pieds dans  l’Union. Et si maintenant elle en sortait, qu’en serait-il?

L’hypothèse est fort concevable. Depuis le début de l’année, les enquêtes contradictoires se répondent. Quand un sondage du Mail on Sunday donne gagnant à 53% le camp du non à l’Europe, une tendance confirmée par The Observer,  le Gardian voit les partisans du oui l’emporter dans les mêmes proportions. Les indécis feront pencher la balance au dernier moment.

Et il est grand temps que les électeurs s’expriment, pour que la pression au sein de l’opinion publique chauffée à blanc puisse retomber, quelle qu’en soit l’issue: la déchirure qui s’opère sur le sujet dans le peuple britannique, dramatiquement symbolisée par le meurtre de la députée travailliste Jo Cox, place les responsables politiques des deux camps dans l’obligation de sortir de l’affrontement.

Les ponts ne seront pas rompus

De toute façon, si le Royaume-Uni ne s’est jamais totalement projeté dans une Europe dont il n’a jamais partagé la philosophie ni les objectifs, il ne rompra jamais totalement les ponts non plus. Pas forcément par choix, mais par intérêt. Entre 1994 et 2004, une fois percé le tunnel sous la Manche dont le commerce britannique ne saurait plus se passer, les échanges entre le Royaume-Uni et l’Europe continentale ont doublé. La tendance s’est ensuite poursuivie.

Aujourd’hui, 13% du produit intérieur brut britannique provient des exportations vers l’Union, et 55% des échanges du royaume sont réalisés avec ses actuels partenaires européens.  Autrement dit, hors l’Europe, point de salut, n’en déplaise aux sujets de sa Majesté. Question de pragmatisme.

Certes, le Royaume-Uni dispose de réels atouts qui contribuent au rayonnement européen, comme par exemple la place financière de la City. Mais dans un monde de la finance totalement globalisé, celle-ci est déjà hors sol au cœur de Londres, et un arrimage du pays à l’Europe ou non n’influencera guère les opérations de marché qui sont traitées outre-Manche. En concurrence frontale avec New York, le vrai défi pour Londres consiste aujourd’hui à contrer l’influence grandissante des places asiatiques avec Hong-Kong en chef de file; le projet de fusion déjà engagé avec la bourse de Francfort s’inscrit dans cette contre-attaque. Et le maintien ou non dans l’Europe ne modifiera pas la stratégie.

Enfin, même si le Footsie, l’indice phare de la bourse de Londres, baisse sous l’effet de dictature du court terme qui pèse sur les marchés financiers toujours nerveux, il reste toujours plus élevé aujourd’hui qu’en début d’année. Et lorsque l’incertitude –que les marchés détestent–, sera levée, il pourra se redresser aussi vite qu’il aura reculé.

Il est un autre secteur où l’action de la Grande Bretagne est capitale en Europe: la défense, domaine où elle est de longue date le principal allié de la France. Mais compte tenu du piétinement de l’Europe de la Défense, c’est dans le cadre de l’Otan et du Conseil de sécurité de l’ONU que les coopérations avec la Grande Bretagne sont aujourd’hui les plus opérationnelles, ce qu’un éventuel Brexit ne risque guère d’influencer. Notons d’ailleurs que les accords de coopération militaire entre la France et l’Angleterre sont avant tout bilatéraux, et une sortie de Londres de l’Europe ne les prédestinerait pas à devenir caducs.

Ainsi, même hors de l’Union, la Grande Bretagne n’a pas vocations à s’isoler du monde. La stratégie consistera à nouer de nouveaux accords avec ses anciens partenaires, quitte à rechercher des ouvertures privilégiées, comme c’est le cas de la Norvège qui ne fait pas partie de l’UE mais est membre de l’Espace économique européen (EEE), ou de la Suisse, qui est membre de l’Association européenne de libre-échange (AELE).

Du coup, ces pays sont très impliqués dans les échanges européens. En redevenant membre de l’AELE, la Grande Bretagne retrouverait un statut qui avait déjà été le sien avant son adhésion à la Communauté européenne. Compte tenu des dérogations obtenues par Londres au cours de son histoire dans l’Union, la rupture ne serait finalement pas si fondamentale.

Un coût surtout pour les Britanniques

Reste que les accords commerciaux à partir desquels s’organisent les échanges en Europe devraient être malgré tout renégociés par Londres avec ses futurs ex-partenaires et les instances de l’Union. Finalement, ne recherchant dans l’Europe que les opportunités offertes par un grand marché et rétive à tout projet qui rognerait sur sa souveraineté, la Grande Bretagne ne souhaite probablement rien d’autre: conserver les ouvertures commerciales sans rien concéder sur des objectifs collectifs.

Toutefois les nécessaires renégociations en cas de Brexit devraient prendre un temps certain. Pour les spécialistes, il faudrait au moins deux ans à la Grande Bretagne pour sortir définitivement de l’Europe après avoir bouclé ces nouveaux accords.  Et encore plus pour que la nouvelle organisation commerciale parvienne à sa vitesse de croisière. Cette période serait la plus critique pour les Britanniques, car elle aurait mécaniquement une incidence sur l’activité.  Les hypothèses varient, d’un recul de 3% à horizon 2020 selon l’OCDE à 6% d’ici à 2030 d’après le Trésor britannique.

Ces pertes là, c’est certain, ne seraient pas récupérables. Mais il s’agit du choix des électeurs: s’ils sont prêts à payer pour s’exclure d’une vision de l’Europe qu’ils ne partagent pas, la décision leur appartient.

Au moins les Britanniques n’auraient-ils plus en cas de Brexit à contribuer au budget de l’Union, le quatrième en valeur en 2014 à 11,3 milliards d’euros (à comparer aux 25,8 milliards de contribution de l’Allemagne, 19,6 milliards de la France et 14,4 milliards de l’Italie). On connait les réticences britanniques au budget européen qu’ils estiment mal géré et dont les retombées sont jugées insuffisantes. Mais ils ne récupéreront pas non plus les montants rétrocédés sous diverses formes par l’UE, soit 7 milliards d’euros en 2014. Soit, au final, une sortie nette de 4,3 milliards pour la Grande-Bretagne cette année-là.

Un Brexit à double tranchant

Malgré d’ultimes concessions consenties par les chefs d’Etat européens au Premier ministre David Cameron en février dernier pour lui permettre de plaider en faveur du maintien, les objectifs britanniques sont-ils encore conciliables avec toute progression de l’intégration européenne? En 43 ans d’adhésion, Alain Lamassoure, ancien ministre et député européen, a compté pas moins de «24 sommets de la dernière chance» pour conserver la Grande Bretagne amarrée à l’Europe. François Hollande, bien qu’il plaide en faveur du maintien,  refuse d’aller plus loin dans les concessions: «Si les Britanniques veulent sortir, je le regretterai pour l'Europe, pour la Grande-Bretagne, pour la France, mais j'en prendrai acte», a-t-il déclaré en février dernier à l’occasion des dernières négociations avec David Cameron.

Plus clairement, dans une interview à Paris Match, l’ancien ministre Michel Rocard renvoie la Grande Bretagne à ses responsabilités dans l’actuel immobilisme européen: «Nous avons besoin que l’Europe recommence à jouer un rôle politique, diplomatique, et même militaire, fort. La France est trop souvent seule. Or aussi longtemps que les Britanniques seront là, on ne pourra rien faire. Si le Brexit se fait, cela devient possible.» Condition nécessaire selon lui, mais pas suffisante toutefois.

Ainsi, pour l’avenir de la construction européenne, le volet commercial et financier est finalement secondaire. Les exportations de l’Europe vers la Grande-Bretagne représentent 3% du PIB de l’UE. Si elles devaient en être affectées, le recul serait d’autant plus surmontable qu’elles ne se tariront pas complètement, loin s’en faut. Quant à la perte pour le budget de l’Europe, elle impliquera juste l’élaboration d’une nouvelle grille de répartition.

Le véritable enjeu est celui de la consolidation de l’Europe et sa place dans le monde de demain. Or, dans cette perspective, un Brexit peut se révéler à double tranchant. Autant une sortie de la Grande-Bretagne pourrait faire sauter un verrou pour approfondir l’intégration, autant une victoire des europhobes britanniques pourrait encourager leurs homologues dans d’autres pays membres – en Pologne, en Hongrie, mais aussi en France, en Autriche, au Danemark, aux Pays Bas, en Allemagne… - et renforcer leur audience jusqu’au sein du Parlement européen où déjà, après les élections de 2014, les adversaires de l’Union ont obtenu plus 125 sièges (sans créer toutefois de groupe homogène) soit plus de 16% du total.  

Mais le statu quo dans le cas d’un maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE serait tout aussi dangereux, à cause du désenchantement créé par la panne d’intégration. Or, la multiplication des dérogations revendiquées par les Britanniques sont autant d’arguments apportés aux eurosceptiques d’autres pays membres pour dénoncer une Union en trompe-l’œil, avec des mesures plus ou moins discriminatoires accordées à certains membres et pas à d’autres…

Soit l’Union accepte le principe d’une Europe à la carte et c’est le projet européen qui s’effondre, soit elle relance l’intégration, ce qui implique qu’elle s’extirpe de son actuelle inertie. L’Europe ne fera donc pas l’économie d’une profonde remise en question, quelle que soit l’issue du référendum britannique.

«Des décisions devront être prises», a insisté François Hollande. Et rapidement. C’est évident dans le cas d’un Brexit puisque la cinquième économie mondiale aura décidé de rompre les amarres et créera un précédent dans l’histoire de la Communauté. Il faudra recréer des équilibres, mais aussi relancer un processus qui fédère les Européens et les ré-enchante au risque, sinon, de voir d’autres membres s’engouffrer dans la brèche. Mais c’est tout aussi vrai au cas où la Grande-Bretagne déciderait de demeurer dans l’Union, Dans tous les cas, le vote des Britanniques sur le Brexit lance un défi à l’Union, quel que soit son résultat.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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