Double XParents & enfants

Les pères sont-ils tous des pédophiles en puissance?

Béatrice Kammerer, mis à jour le 21.06.2016 à 7 h 10

La récente polémique autour d'une photographie d'un père nu avec son enfant montre à quel point nous sommes mal à l'aise avec la nudité masculine.

NARINDER NANU / AFP

NARINDER NANU / AFP

Fin mai 2016, la photographie d'un père et de son enfant nus sous la douche a suscité une importante polémique. Puissante mais aussi dérangeante, cette image n'a laissé personne indifférent. Largement diffusée, commentée et critiquée, elle a été par deux fois censurée sur le réseau social Facebook.

Il fallut attendre l'explicitation du contexte par la photographe et mère du petit garçon Heather Whitten, pour que l'image soit finalement acceptée: l'enfant, épuisé par une salmonellose, prenait place dans les bras de son père qui tentait de faire baisser sa fièvre et rincer son vomi en se maintenant sous le jet d'eau. En somme, une scène ordinaire de tendresse et dévouement parental, mais qui en dit long sur le regard ambivalent que nous portons sur la capacité des hommes à être de bons pourvoyeurs de soins parentaux.

Le corps nu masculin entre sacralisation et tabou

«Cette image est-elle dégoûtante ou magnifique?» Voilà la question que posait la BBC à propos de cette photographie. Car sans même évoquer la présence de l'enfant, la vision du corps nu de l'homme dérange: celui d'un corps banalement poilu et bedonnant, loin des icônes qui peuplent l'espace public. Oserait-on se demander si l'image nous aurait tant interpellée si l'enfant avait été placé dans l'entrejambe d'un des «Dieu du stade», archétype du masculin hypersexualisé, jeune et svelte, à la pilosité maîtrisée, aux muscles saillants et huilés? Aurait-on osé contester symboliquement la bienveillance de cette incarnation de l'autorité masculine protectrice?

Quoiqu'il en soit, même idéalisée, la représentation du nu masculin conserve une dimension transgressive. Un rapport belge de 2009 sur l'image des femmes et des hommes dans la publicité, montrait combien les images de nudité féminine étaient plus fréquentes que celles de nudité masculine. Un écart qui ne s'explique que partiellement par l'appétence à présenter les femmes comme des objets sexuels passifs:

Trop de nu masculin comporterait le risque d’être considéré comme scandaleux

«L’homme en tant qu’élément exclusivement décoratif qui attire l’attention d’un public-cible féminin aux seules fins de détourner l’attention sur le produit vanté par la publicité demeure quasiment inexistant. […] Trop de nu masculin comporterait le risque d’être considéré comme scandaleux et, ce, avant tout par les hommes.»

Reste la présence de l'enfant, celle-là même qui a transformé l'indifférence en indignation. N'est-ce vraiment que la crainte de voir surgir le spectre de l'inceste qui nous taraude? Ou bien avons-nous inconsciemment rejeté l'idée d'une paternité «animale» et «instinctive» au profit d'une paternité «sociale», la seule à même d'arracher l'enfant à sa condition de mammifère à laquelle sa mère l'a mis au monde, conformément au stéréotype qui renvoie la mère au naturel et le père au culturel? Songeons aux fréquentes et banales représentations que nous offre la publicité de la nudité maternelle, désexualisée, et esthétisée dans le registre de la pureté (porteuse au passage de son lot de stéréotypes racistes, car pour être «pure», mieux vaut avoir la peau bien blanche et les cheveux bien blonds). On se souvient en 1997 de la célèbre publicité pour la crème Mixa.


Ou de celle pour les préparations lactées pour nourrissons Gallia en 2005.


L'inceste et la pédophilie, des risques bien réels

Si cette photographie dérange, si nous ressentons tellement le besoin de connaître son contexte pour l'approuver, c'est avant tout qu'elle convoque notre peur de la pédophilie et de l'inceste. Mais que savons-nous réellement de ce risque? Combien d'enfants en ont été victimes? Combien d'adultes s'en sont rendus coupables? Et parmi eux, combien d'hommes, combien de pères?

Les violences sexuelles sur mineur
concerneraient jusqu'à 8,8% des garçons et 19,7% des filles

Dès les premiers chiffres, l'ampleur des violences sexuelles sur mineur est vertigineuse, il n'en reste pas moins difficile d'obtenir un état de lieux précis. À l'échelle mondiale, une étude de 2011 estime que ces violences concerneraient jusqu'à 8,8% des garçons et 19,7% des filles, et ce, de façon relativement homogène sur l'ensemble du globe. Pourtant, les auteurs de l'étude estiment encore ces chiffres sous-estimés, en particulier chez les garçons pour qui l'abus sexuel représente souvent un échec incompatible avec les stéréotypes de la masculinité, notamment dans les pays où il n'est pas fréquent de parler librement de sexualité.

En France, les chiffres de la Police Nationale ont recensé en 2014, 3.238 viols sur mineurs, et 5.861 agression ou harcèlements sexuels. Mais rien n'indique le genre des auteurs des violences, ni s'ils ont un lien de parenté avec leurs victimes, la notion d'inceste n'ayant été véritablement introduite dans le code pénal qu'au mois de mai 2015. Par ailleurs, la fiabilité de ces chiffres a été dénoncée par l'Observatoire National de la Protection de l'Enfance (ONPE) car ils ne comptabilisent que les faits connus des services de police et de gendarmerie. Pour s'affranchir de ce biais, il faudrait pouvoir disposer d'«enquête de victimation», au cours desquelles les victimes déclarent elles-mêmes les violences, et qui ne sont menées en France qu'auprès des personnes majeures.

Le rapport annuel d'activité du Service national d'accueil téléphonique de l'enfance en danger (SNATED) apporte un regard complémentaire sur la situation française. Grâce au numéro d'urgence 119, ce service a traité en 2014 pas moins de 60.950 situations d'enfants en danger dont 2.761 cas de violences sexuelles (soit 4,5 % du total). Le rapport 2012 nous apprend qu'environ 79% des auteurs de violences sexuelles seraient des hommes.

Reste les chiffres obtenus par les associations de défense des victimes. Selon les résultats de l'enquête publiée en 2015 par l'association Mémoire traumatique et victimologie, 52% des agresseurs des mineurs seraient des membres de la famille et ils seraient des hommes dans 96% des cas. Ce dernier chiffre doit toutefois être modéré en raison du biais d'échantillonnage de l'étude, qui comporte trop peu de répondants masculins. Une étude sociologique américaine de 2014 a, en effet, montré que si 99% des agresseurs sexuels des filles étaient des hommes, 46% des agresseurs sexuels des garçons étaient des femmes.

C'est sans compter toutes les situations de violences sexuelles qui ne seront jamais dévoilées car rendues inaccessibles aux victimes elles-mêmes en raison d'une amnésie traumatique ni l'ampleur des troubles dont pourront souffrir les survivant-e-s des abus sexuels. Faudrait-il alors, au nom d'un principe de précaution, interdire au genre masculin l'ensemble des métiers en contact direct avec les enfants (après tout, il fallu bien attendre 2014 pour que les femmes ne soient plus considérées comme des dangers dans les sous marins militaires)?

La maltraitance infantile est un problème de société

Aussi révoltantes qu'elles puissent nous sembler, les violences sexuelles ne doivent pas pour autant occulter l'ensemble des violences faites aux enfants. Car si les violences sexuelles sont principalement perpétrées par des hommes, les chiffres du SNATED montrent que les femmes concourent largement aux autres formes de violence, en particulier dans les cas de négligences lourdes où elles sont surreprésentées. Selon l'Inserm, ce serait jusqu'à 200 nourrissons de moins d'un an qui décéderaient chaque année en France en raison de mauvais traitements.

Si le repérage des maltraitances concentre actuellement la majorité des actions institutionnelles, il semble urgent de développer le volet de la prévention: promotion des actions de soutien parental; prévention du burn-out maternel dont on sait qu'il est aussi cause de maltraitance; sensibilisation à la question du consentement de l'enfant, de son droit à refuser qu'on le manipule ou qu'on l'embrasse; mais aussi éducation à la non-violence éducative, à l'heure où la fessée vient tout juste d'être officiellement déclarée inefficace et délétère par le ministère de la Famille, de l'Enfance et des Droits des femmes.

Autant de sujets qui ne manquent jamais d'enflammer les débats, car ils mettent aussi en lumière la variabilité des représentations culturelles de l'enfant, de son droit à l'auto-détermination et des prérogatives des parents: songeons qu'au Japon, des parents ont pu abandonner leur enfant en pleine forêt à titre punitif sans véritablement susciter d'indignation, alors même qu'au Royaume-Uni administrer un suppositoire à un enfant peut être vu comme une forme d'abus.

Le père, un pourvoyeur de soin parental valable et nécessaire

Disqualifier d'office les pères comme pourvoyeurs de soins parentaux au nom des pédophiles potentiels qu'ils seraient, ne serait-ce pas aussi prendre le risque de renforcer les stéréotypes qui renvoient par essence l'homme à l'agressivité et la femme à la tendresse, ceux-là même qui alimentent la culture du viol? Car si on en croit les travaux de l'anthropologue Peggy Reeves Sanday, les hommes violeraient plus ou moins selon qu'ils vivent dans une culture qui banalise (voire valorise) ou non la violence sexuelle.

Ce que montrent nos réactions face à la photographie d'Heather Whitten, c'est aussi à quelle point nous vivons dans une culture du viol car il nous faut faire un effort pour considérer que cette image d'un père nu sous la douche avec son enfant puisse être une scène ordinaire de soin parental. Combien de temps encore considérerons-nous les pères comme des incapables notoires, pour qui rien dans la parentalité ne leur serait intuitif au point qu'il faille leur rappeler l'utilité de témoigner de l'affection à leur enfant? Combien de temps encore regarderons-nous avec suspicion les couples de pères gays en se demandant si des compétences paternelles, même multipliées par deux, seront suffisantes à l'épanouissement d'un enfant? Combien de temps laisserons-nous les pères végéter à l'état de «seconds couteaux» de l'intervention parentale, qui «donnent un coup de main» aux mères tout en leur laissant presque toujours le soin d'endosser le lourd costume du «parent par défaut» et ce, alors même que la psychologie a montré depuis le début du XXe siècle que si l'enfant a effectivement besoin d'une «figure d'attachement» pour survivre, rien ne prédestine celle-ci à être féminine?

Mais la «mauvaise réputation» des compétences paternelles est pourtant loin d'être la seule responsable des inégalités d'investissement parental entre père et mère: bien souvent, l'image du «papa-poule» est un vœux pieux plutôt qu'une pratique attestée. Près de la majorité des pères a le sentiment d'être bien plus présent aux côtés de son enfant que son propre père, pourtant les mères consacrent toujours aux enfants deux fois plus de temps que les pères.

La réhabilitation pleine et entière des compétences paternelles ne pourra pas faire l'économie d'une action volontaire des pères, d'un véritable engagement auprès de leur enfant, c'est à dire d'inévitables et légitimes concessions sur leur vie professionnelle et personnelle.

Béatrice Kammerer
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