Monde

Podemos parie sur le polyamour pour gagner les élections espagnoles

Temps de lecture : 6 min

Pour s'imposer comme la première force à gauche, le parti de Pablo Iglesias s'est allié avec la formation écolo-communiste Izquierda Unida et adopte les codes d'une relation polyamoureuse non exclusive. La clef d'une relation durable?

JORGE GUERRERO / AFP.
JORGE GUERRERO / AFP.

Après les résultats complexes des élections de décembre dernier, l'Espagne, toujours sans gouvernement, renvoie les votants aux urnes dimanche 26 juin. Dans la perspective de ce nouveau scrutin, Podemos a revu sa stratégie électorale. Abandonnant définitivement l'idée de s'imposer comme grande force transversale, position mise à mal par l'irruption du parti de centre droit Ciudadanos, la formation d'Iglesias a cette fois viré à gauche toute sans ambiguïté aucune en s'alliant avec la formation écolo-communiste Izquierda Unida (IU), dans une grande coalition comptant également les confluences régionales de Catalogne, de Galice, de Valence et les Verts espagnols d'Equo. Une maxi-alliance ultra diverse pour laquelle Podemos et ses nouveaux partenaires ont choisi un nom et un logo de campagne 100% Bisounours: Unidos Podemos («Unis, on peut»), dont le O en forme de cœur reprend les couleurs des différentes formations de la candidature.


Son esthétique directement inspirée du merchandising de Durex ainsi que son slogan pour le moins mielleux («Le sourire d'un pays») a largement fait réagir la twittosphère espagnole.

Après avoir joué la carte de l'hyper-leadership en solitaire puis celle des coalitions ponctuelles en région, la formation anti-austérité adopte désormais les codes d'une relation polyamoureuse non exclusive pour lancer sa coalition. Mais le polyamour véritable existe-t-il réellement en politique?

(Poly)aimer pour mieux régner

Le rapprochement entre la coalition d'Iglesias et les amours plurielles est en réalité moins hors de propos qu'il n'y paraît. Podemos et le polyamour puisent en effet dans des références communes, fortement ancrées dans les milieux libertaires. Car dans les années 1920, bien avant le triangle amoureux de Jules et Jim et l'exemple célèbre de Sartre et Simone de Beauvoir, le polyamour est défini pour la première fois par Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï, militante communiste et première femme ambassadeur, sous le terme d'«amour-camaraderie». Cette intellectuelle russe, bannie un temps du gouvernement de Lénine pour cause, justement, d'un comportement amoureux un peu trop libre, jette les bases de ce qui sera repris par les adeptes du polyamour: une relation basée sur l'égalité, l'absence d'exclusivité amoureuse et l'égalité des rapports mutuels. Miser sur les amours multiples théorisés par une marxiste féministe: de quoi idéalement souligner la récente alliance de Podemos avec les communistes espagnols.

Mais sur un plan strictement électoraliste, les alliances à plusieurs s'avèrent souvent une équation favorable à gauche. Comme l'expliquait récemment Fabien Escalona sur Slate, «constituer des listes unies permet de limiter en partie les biais défavorables à la gauche alternative». Selon ce dernier, cette stratégie maximise également les chances d'arriver dans les listes de tête sans souffrir des pertes de voix causées par la fragmentation des listes. Une analyse confirmée par les derniers sondages de références espagnols, qui créditent cette semaine Unidos Podemos de 24% à 26% des voix.

Avec ces scores, la formation dépasse en voix et en sièges les socialistes du PSOE et s'installe enfin comme LE leader à gauche du pays. Des résultats en hausse par rapport aux élections de décembre dernier, en partie grâce à la réserve de voix apportées par les communistes, devenus désormais un partenaire de route désirable: «Avant, Podemos avait la sensation que pactiser avec IU le diminuait, que cela lui donnait un profil radical. Maintenant cette fusion est perçue comme très attractive, simplement en termes mécaniques du système électoral», rappelle le politologue spécialiste en opinion publique Lluis Orriols.

Unité quasi-charnelle

L'union véritable à plusieurs, un habile calcul politique? La coalition portée par Podemos ne respecte-t-elle les règles du polyamour qu'en surface? Rappelons la principale d'entre-elle: la sincérité. Pour Caroline Gourdier, psychologue à Barcelone, le polyamour ne doit être en aucun cas confondu avec le libertinage ou l'adultère. «Les relations polyamoureuse sont basées sur l'honnêteté envers les partenaires. Il n'y a pas d'exclusivité amoureuse, toutes les parties le savent et toutes les parties l'acceptent.» Sur ce plan-là, Unidos Podemos a donné le change. L'image d'une alliance revendiquée et acceptée par tous n'a pour l'instant pas connu de faille visible en surface. La polémique sur le nom de la coalition, qui a mis au placard le terme de «gauche» («izquierda» en espagnol), cher aux communistes de IU, n'a pas été relayée par son leader, Alberto Garzón.

Du côté des confluences régionales, on affirme une unité quasi charnelle. Le second jour de sa campagne, Iglesias, en visite à Barcelone, embrasse à nouveau le leader de la coalition catalane, Xavier Domènech, sur la bouche. Un clin d’œil (appuyé) à son soutien sans faille à la question du référendum en Catalogne, et une façon de rejouer la scène de leur premier «baiser au Parlement», survenu quelques mois plus tôt en pleine négociations de gouvernement. Bref, le message est aussi peu fin que direct: tout le monde s'aime, tout le monde se serre les coudes, s'embrasse, s'embrasse encore et encore et encore. L'harmonie règne au royaume polyamoureux de Podemos.

Mais les multiples effusions d'Iglesias sont-elles uniquement un moyen de filer la métaphore des amours plurielles et idylliques avec tous ses partenaires politiques? Sonia El Hakim, spécialiste de la communication non verbale, analyse régulièrement les gestes et postures des politiques dans cette campagne. Selon elle, les mouvements d'Iglesias sont marqués par une volonté constante d'imposer son leadership. «Il donne le tempo et dit où aller. Par exemple, la fois où Garzón et lui ont annoncé leur candidature commune, celui qui a dominé la rencontre, celui qui a embrassé l'autre, ce fut Pablo Iglesias. Il a initié tous les mouvements.» Pour cette spécialiste, ce sont les mêmes dynamiques qui se jouent dans les embrassades obsessionnelles d'Iglesias. «Le geste en soi n'est pas le plus important. Ce qui importe c'est de savoir qui a initié le mouvement. Dans le cas d'Iglesias, c'est une manière de s’inscrire dans la dominance au sens d'un leadership puissant.»

Mariage à plusieurs sur fractures en suspens

Ainsi, derrière l'image idyllique et gentiment provoc' de cet amour inconditionnel à base de cœur dans les «O» se jouent des rapports de forces un peu plus complexes. Une réalité qui colle avec le profil que les détracteurs du mouvement associent aux polyamoureux: des personnalités un peu égocentrées agissant par opportunisme amoureux. Caroline Gourdier remet les choses en perspective: plus que d'opportunisme, la psychologue évoque une difficulté à sortir de la zone de confort.

«Chaque partenaire du polyamoureux va satisfaire un besoin concret conforme à une envie. D'où souvent l'accusation d'égocentrisme, d'égoïsme. Je pense qu'en fait, il s'agit de personnes qui, en effet, écoutent leurs besoins, mais qui se conforment avec plusieurs personnes. Cela traduit sans doute une difficulté à établir des priorités.»

Celle d'Unidos Podemos paraît toutefois extrêmement claire pour l'instant: concentrer le plus de voix possible pour renvoyer dos à dos la droite du Partido Popular et leur ennemi à gauche, le PSOE. Toutefois, rien n'assure que ses priorités ne seront pas plus compliquées à évaluer une fois la lune de miel des élections passées. Et ce parce qu'avant même la constitution de cette maxi-coalition, Podemos connaissait un équilibre interne fragile. Avec d'un côté une frange plus en faveur d'un «parti mouvement» transversal, incarnée par le numéro 2 du parti, Iñigo Errejon, et de l'autre Pablo Iglesias, plus déterminé à renouer avec la militance d'extrême gauche. «Dans Podemos, il y a toujours eu une tension entre ceux qui voulaient créer un parti qui s’approche des postures modérées et donc adoucir le discours pour séduire l'électorat du centre; et cette autre aile plus idéologisée, plus à gauche», synthétise le politologue Lluis Orriols.

À cette division interne s'ajoute une seconde fracture, territoriale, ainsi que le détaille le politologue Pablo Simón:

«Lorsque Podemos est fondé au congrès de Vistalegre, en 2014, c'est une structure très centralisée. De plus, pour aller aux générales, Podemos est arrivé à des accords avec différents partis qui ont une base territoriale très claire comme "Las Mareas" en Galice, "Compromís" à Valence et "En Comú Podem" en Catalogne. Ces dernières coalitions ont un timing politique un peu différent.»

En effet, une fois les élections passées, ces dernières voudront sans doute donner la priorité à l’agenda régional et non national. Et avec en toile de fond à tout cela, l'épineuse question de l'indépendantisme catalan et du référendum, qui est loin de faire l'unanimité dans les rangs de la la formation d'Iglesias… «Toutes ces fractures, internes et territoriales, sont pour l'instant au congélateur. Mais nous ne serons pas éternellement en élections. Une fois le scrutin passé, ces frictions vont émerger. C'est à ce moment que Podemos va devoir prendre des décisions», analyse Pablo Simón.

Un mariage à plusieurs construit sur des fractures en suspens, la combinaison n'augure pas un futur des plus paisibles pour la coalition. À moins que le parti ne préfère encore croire à l'amour inconditionnel et non exclusif de ses nouveaux compagnons de route... «Plus que des personnes égocentriques, je dirais que les polyamoureux ont une conception de l'amour qui n'est pas ancrée dans le réel. Ce sont des rêveurs, des utopistes», conclut la psychologue Caroline Gourdier. Les suites du scrutin du 26 juin, quelle qu'en soit l'issue, nous diront quelle sorte d'amant est Podemos. Un cœur d'artichaut idéaliste... ou un véritable opportuniste amoureux.

Laura Guien Journaliste

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