LGBTQMonde

À Paris, la terreur a bel et bien perdu

Oscar Lopez, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 10.11.2016 à 18 h 09

En novembre 2015, j'avais du mal à croire mes amis parisiens quand ils me disaient que leur ville n'allait pas se laisser intimider par les attentats. Et pourtant, ils avaient raison.

À Paris, le 13 juin 2016. MATTHIEU ALEXANDRE / AFP.

À Paris, le 13 juin 2016. MATTHIEU ALEXANDRE / AFP.

Un an après les attentats du 13 novembre 2015 survenus à Paris et Saint-Denis, nous republions cet article.

Il y a sept mois, j'étais à un concert à Paris, un vendredi soir. J'étais là avec des amis et avec d'autres gens, à profiter de la nuit en musique. Au même moment, dans un autre quartier, des centaines de personnes faisaient exactement la même chose. Pour une raison que je ne m'expliquerai jamais, mon concert a été épargné, pas le leur. Des armes automatiques allaient transpercer le Bataclan, Paris, les chairs et les os. Bientôt, toute la ville baignait dans le chaos.

Bêtement, d'aucuns pourraient dire, je me suis engouffré dans la tragédie: j'ai couru jusqu'au lieu d'une des fusillades, au café Le Carillon. Carnet et appareil photo en main, j'ai repoussé l'émotion du mieux que j'ai pu pour faire mon boulot: observer, témoigner, interroger. Plus tard, je me suis rendu au Bataclan, où j'ai vu des grappes de gens fuir la salle de concert, recouverts de sang.

Les jours suivants furent tendus et les nuits souvent sans sommeil, mais j'allais toujours réussir à contenir mes émotions pour répondre aux appels de chaînes d'infos, être interviewé à la télé, écrire davantage d'articles, interroger davantage de témoins. Ce n'est qu'une semaine plus tard, une fois la panique enfin atténuée, que j'ai pu donner sa chance au chagrin. Je suis retourné au Carillon, à République. J'ai allumé une bougie et, debout, aux côtés de survivants, j'ai pleuré.

La terreur avait bel et bien perdu

Le week-end dernier, après tant de mois passés ailleurs, je suis revenu à Paris. C'était un vendredi soir, encore, mais cette fois-ci, l'air était doux et agréable. Tous les Parisiens étaient de sortie, à boire, fumer, à profiter de la ville au printemps. Je suis allé dîner dans un restaurant non loin du Carillon. Quelques mois auparavant, ses volets étaient baissés. En face, la devanture du Petit Cambodge, criblée d'impacts de balles, voyait les passants défiler la mine grave et déposer des fleurs. Un souvenir qui pourrait dater d'un millénaire tant le spectacle était différent ce soir-là.   

Non seulement le Carillon était ouvert, mais il était si plein que les gens débordaient sur le trottoir. Ils étaient là, ensemble, à boire, à rire, à discuter. Le Petit Cambodge, lui aussi, avait réouvert, sa vitrine étincelante comme un signe de bravoure, le bout de sa façade démolie reconstruite. Pendant notre dîner, la ville s'est mise à hurler de joie. Son équipe de football venait de vaincre la Roumanie au Stade de France. Dans ce même lieu qui, lui aussi, avait été au cœur de l'effroi du 13 novembre, des hordes de supporters français clamaient aujourd'hui leur fierté.

Au lendemain des attentats de Paris, tous mes amis parisiens m'avaient dit qu'ils n'allaient pas se laisser abattre. Que personne ne pouvait les intimider. Que Paris allait se relever, que l'amitié, l'unité et l'esprit parisien allaient triompher. Les oreilles bourdonnant encore du bruit des balles et des sirènes des ambulances, j'avais eu du mal à les croire. Mais là, sept mois plus tard, j'ai vu de mes yeux qu'ils avaient raison. Paris s'était reconstruite, elle était guérie. La terreur avait bel et bien perdu. 

Où trouver de l'espoir?

Et puis je me suis réveillé dimanche matin. Comme dans un cauchemar, je suis resté prostré dans mon appartement parisien, assistant, de l'autre côté de l'Atlantique, au massacre d'Orlando. Encore une fois, j'ai vu des gens serrés les uns contre les autres. Encore une fois, j'ai entendu les sirènes et le bilan s'alourdir d'heure en heure. Sauf que je n'allais pas pouvoir me cacher derrière un mur journalistique et mettre l'émotion de côté. Je n'étais capable de rien d'autre que fixer les écrans, horrifié, noyé dans un sentiment d'impuissance. L'attentat m'avait touché en plein cœur, parce qu'il avait ciblé ma merveilleuse famille LGBTQ. J'ai quitté Paris dévasté, la notion même d'espoir, de triomphe sur la tragédie annihilée. Où trouver de l'espoir face à un tel déferlement de haine?  

Le lundi, je me suis réveillé à Berlin. Il pleuvait, comme si la Terre elle-même était en deuil. La ville semblait particulièrement grise, mais devant l'ambassade américaine, la couleur était partout: il y avait des drapeaux arc-en-ciel, des fleurs, des bannières étoilées. Ici, sous l'imposante porte de Brandebourg, à quelques encablures du mémorial dédié aux homosexuels exterminés durant l'Holocauste, des gens se rassemblaient et se recueillaient après une nouvelle tragédie: 49 personnes venaient d'être sauvagement assassinées. Berlinois et Américains, gays et hétéros, cis et trans, tous étaient là pour pleurer une attaque qui avait touché la communauté LGBTQ dans le monde entier.  

Le moment était sinistre, tout en ayant quelque chose de réconfortant. Berlin connaît bien la haine, elle qui aura été le témoin d'une des plus grandes atrocités de l'histoire. Ici aussi, des minorités avaient été prises pour cible avant d'être tuées. Ici aussi, des politiciens avaient construit un mur, un vrai, pour diviser la population. Mais ici aussi, le mur allait tomber et la queeritude s'épanouir comme nulle part ailleurs. Ici aussi, on ouvre des foyers pour personnes LGBTQ, autant de refuges pour ceux qu'on persécute parce qu'ils n'aiment pas comme tout le monde. Comme Paris, Berlin prouve combien les périodes les plus viles, les plus sauvages, combien les moments où la violence semble tout terrasser sur son passage peuvent être surmontés. Qu'on peut faire son deuil, se soigner et guérir.   

Une seule et même famille

Plus tard dans la soirée, je suis sorti dîner avec des amis proches, des gays venus à Berlin de New York et de Londres. On a parlé d'Orlando, de l'horreur, mais on a aussi regardé sur nos téléphones les milliers de manifestants rassemblés dans les rues de Londres, devant le Stonewall de New York. On a vu la Tour Eiffel, plongée dans le noir après les attentats de Paris, s'illuminer des couleurs de l'arc-en-ciel. Jamais je ne m'étais senti si entouré, accueilli dans une famille véritablement internationale, où chacun pleurait et où l'un soutenait l'autre.  

Encore plus tard, nous avons atterri dans un bar gay. Tant de choses ont été écrites sur ces endroits. Sur le fait que pour la communauté LGBTQ, les bars et les clubs gay sont des sanctuaires où les individus queer peuvent se sentir en sécurité. Raison pour laquelle, en plus du reste, l'attentat d'Orlando aura été une profanation des plus atroces. Cette nuit-là, dans ce bar de Berlin, avec ses somptueux murs rouges, sa myriade de chandeliers, sa musique entêtante et ses boules disco, on avait l'impression d'avoir trouvé refuge au cœur de la queeritude, dans sa forme la plus pure. La main dans celle de mon compagnon, à rire avec mes amis, j'allais presque oublier l'horreur des jours passés. C'est là que mes yeux ont été attirés par une affiche, collée près du bar: un drapeau arc-en-ciel frappé d'un «We Are Orlando».   

Et c'est bien là que nous en sommes. De Paris à Berlin, de Londres à New York et de Séoul à São Paulo, nous sommes une seule et même famille et nous pleurons ensemble. Nous ne sommes pas Orlando à cause des persécutions que nous devons subir, à cause des tragédies auxquelles nous devons assister, mais parce que, comme l'ont fait les Parisiens après avoir été eux-mêmes frappés par l'horreur, comme les queer après Stonewall et Laramie, nous montrons au monde que l'unité surpasse la peur. Nous montrons que le courage triomphe de la haine. Nous montrons que l'amour est réellement plus fort que tout.

Oscar Lopez
Oscar Lopez (1 article)
Journaliste basé à New York, il écrit régulièrement pour Newsweek, notamment sur les droits des personnes LGBTQ
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte