Culture

Miles Davis, ce fan de hip-hop

Maxime Delcourt, mis à jour le 17.08.2016 à 11 h 07

En juin 1992 sortait «Doo-Bop», un disque au sein duquel Miles Davis troussait des liens entre le jazz et le hip-hop. Vingt-cinq ans après la disparition du «Sorcerer», retour sur son influence au sein du rap game.

Le trompettiste de jazz Miles Davis lors d’une conférence de presse le 15 juillet 1986, à Nice | STF/AFP

Le trompettiste de jazz Miles Davis lors d’une conférence de presse le 15 juillet 1986, à Nice | STF/AFP

Cette année, Miles Davis aurait eu 90 ans, et c’est (peu) dire le nombre de choses qu’il y aurait eu à fêter à ses côtés. Que ce soit avec Birth Of The Cool, où il met en avant une pratique instrumentale plus spontanée que celle du be-bop alors en vogue, Milestones, où il rend un hommage improbable et exalté au blues, l’indépassable Kind Of Blue, d’une virtuosité et d’une volubilité rares, ou In a Silent Way, où il explore les possibilités du jazz fusion, rare sont les artistes à avoir poussé tant de générations de musiciens à faire autre chose, à contourner méthodiquement les évidences, à ne pas subir les codes esthétiques qu’imposent trop souvent les genres musicaux.

En 1991, quelques semaines avant qu’il n’avale son acte de naissance, Miles Davis continuait d’ailleurs à prendre le contre-pied d’un jazz plus que jamais dépassé en cette fin de siècle. Deux de ses morceaux («High Speed Chase» et «Fantasy») ont été finalisés à titre posthume, mais Doo-Bop est bien son dernier témoignage. Enregistré aux côtés d’Easy Mo Bee (futur producteur de 2Pac, Biggie ou Busta Rhymes) et de différents MC’s (J.R., A.B. Money), samplant aussi bien Slick Rick («La-Di-Da-Di») que Kool And The Gang («Summer Madness»), il permet de respirer un air totalement neuf.

Auteur récemment d’un album hommage à Miles Davis (Everything’s Beautiful), où sont réunis Stevie Wonder, Erykah Bady, Bilal ou Illa J, le musicien Robert Glasper confirme:

«Je pense qu’il était bon de sortir un tel disque à cette période. Il était nécessaire. Il a tenté quelque chose de nouveau. C’est ce qui est fascinant chez lui. Il a toujours tenté d’être le meilleur tout en essayant de bousculer ses propres codes. C’est sans doute la chose la plus difficile à faire. En faisant Doo-Bop, il prouvait aussi que le jazz pouvait continuait d’évoluer, qu’il ne fallait pas l’enfermer dans des références déjà établies. En le confrontant au hip-hop, il célébrait les liens entre ces deux musiques. Il faisait une déclaration d’intention.»

Ici, l’inspiration est en effet très claire: en se confrontant à des artistes recrutés via les conseils de Russell Simmons de chez Def Jam Records, c’est le feu originel du hip-hop et des productions lourdes que ravive le jazzman, des beats subtils totalement affirmés auxquels il offre une belle vibration. Et le texte de présentation placé au cœur du livret ne dit pas autre chose: «Il a cherché d’autres musiciens qui ressentaient le son de la rue comme lui, [...] qui pourraient l’aider à créer le genre de musique que Miles ressentait –le hip hop

Samplé à tout-va!

C’est ce fantastique catalogue des possibles, de messages à décrypter et de pistes à explorer qui font aujourd’hui de Miles Davis une telle influence et une source d’inspiration pour des générations successives de producteurs, de toutes obédiences et nationalités. Il suffit d’ailleurs de jeter un bref coup d’œil au site Whosampled.com pour comprendre à quel point le trompettiste a été samplé par diverses générations d’artistes hip-hop. «Lonely Fire» a été samplé aussi bien par Notorious B.I.G. («Suicidal Thoughts») que par Mobb Deep («Party Over»), «A Night In Tunisia» s’est vu réadapter par Gangstarr («Manifest»), Hocus Pocus a puisé dans «Blue In Green» pour composer «73 Touches», les Outkast ont sublimé les boucles de «Sivad» sur «Ain’t No Thang»… La liste est longue et reste difficile à établir.

 

Miles n’était pas un jazzman, il était au-dessus, il ne souciait pas des époques car il les voyait venir, le be-bop, le hard-bop, le fusion, le hip-hop

Oxmo Puccino

À croire que Miles Davis n’a pas attendu de composer Doo-Bop pour développer un son et une attitude à même d’être récupérés par de possibles successeurs issus du hip-hop. «Si on analyse bien ses œuvres, on se rend compte que, en 1972, Miles avait déjà développé un groove hip-hop sur l’album On The Corner, précise Robert Glasper, la fierté à peine dissimulée d’évoquer le travail d’un artiste qu’il admire. C’est un disque qui a été assez descendu, par la critique et les auditeurs, mais, avec le recul, il démontre parfaitement sa vision musicale. Au fond, que ce soit son attitude, son style ou son esthétique sonore, tout est hip-hop chez lui.»

Admirateur de Miles Davis au point de l’avoir samplé sur «Guerilla», Oxmo Puccino poursuit la même idée: «Miles était hip-hop bien avant la naissance d’Afrika Bambaata. Miles n’était pas un jazzman, il était au-dessus, il ne souciait pas des époques car il les voyait venir, le be-bop, le hard-bop, le fusion, le hip-hop. Il allait être le chef de file de tous les courants. Sa personnalité et la ségrégation qu’il a connue ont construit cette bête créatrice. Il l’avait l’esprit hip-hop.»

Un héritage revendiqué

Pourtant, si Miles Davis reste probablement le jazzman le plus samplé par les rappeurs, «parce qu’il avait, plus que n’importe quel jazzman, cette vibe et ce goût de la boucle qui plaît tant aux producteurs», à en croire Robert Glasper, il reste très compliqué de lui trouver un héritier dans le hip-hop. De son côté, Oxmo Puccino refuse même de le comparer à qui que ce soit. Trop imposante, trop avant-gardiste, pas assez conformiste, la partition jouée pendant plus de quarante ans par Miles Davis serait surtout trop singulière. «C’est comme comparer un grand-père et son petit-fils. Évoquons James Brown, John Coltrane, mais le reste...»

Le reste, ce pourrait être tout simplement J Dilla et Madlib, deux producteurs adeptes du mélange ternaire-binaire, deux musiciens à la signature rythmique unique, au groove variable et à l’évidente volonté de concevoir leurs beats comme des œuvres, loin d’être rendus ineptes par l’absence de MC’s à leurs côtés. Dans les deux cas, l’héritage est évident. Même le talentueux vibraphoniste Drew Tucker a récemment reconnu que «le cœur de Miles Davis vibrait dans le groove de J Dilla», tandis que Madlib n’a cessé de multiplié les hommages ces dernières années. Que ce soit sur album, avec Miles Away, sorti en 2010, ou dans les médias. Comme ces propos tenus au magazine américain The Fader en mai 2016:

«Miles Davis a été l’un des premiers artistes que j’ai entendus. Quand j’avais 7 ou 8 ans, mes grands-parents m’ont initié au jazz et m’ont dit quels musiciens je devais  écouter. Du coup, j’en connaissais plus sur le jazz que sur le hip-hop. Plus tard, j’analysais les astuces de Bitches Brew comme quelque chose que je voulais sampler parce que c’était étrange –ça sonnait comme un gros freestyle ou un truc du genre. J’ai pris pour habitude de sampler régulièrement sa trompette wah-wah et nous avons fait des choses dingues avec ça. [...] Miles était comme un musicien hip-hop, mais au cours de la période jazz.»

 

Perpétuelle expansion

Interviennent également dans le même dossier John Legend, DJ Premier, Mi (Dead Prez) et David Banner. Tous citent un album différent (Kind Of Blue, On The Corner, Sketches Of Spain) et de possibles héritiers. Pour Mi, de Dead prez, «Tupac est une réincarnation de Miles», tandis que, pour David Banner, ses velléités afrocentriques ont sans nul doute inspiré les OutKast dans leur démarche, dans cette façon de faire confiance aux claviers et à une instrumentation live plutôt qu’à des boucles piquées ici et là, dans cette aisance à élever le débat ­dans la forme comme sur le fond.

Il y aurait de toute façon des dizaines de rappeurs et producteurs pouvant être considérés comme de possibles descendants de Miles Davis, tant le jazzman illumine la scène rap depuis plusieurs décennies. L’aisance avec laquelle il parvenait à s’entourer constamment de jeunes virtuoses –entendre pour cela sa formation de 1963, avec Herbie Hancock, Ron Carter, Tony Williams et George Coleman– pour mieux faire entrer l’aléatoire et le temps réel dans un paysage musical qu’il a toujours jugé trop ordonné, n’est pas sans évoquer les méthodes employées aujourd’hui par Flying Lotus et son label Brainfeeder. S’il n’a jamais caché être inspiré par Miles Davis, son dernier album en date (You’re Dead) évoque d’ailleurs certains passages d’In a Silent Way et Bitches Brew, FlyLo (par ailleurs neveu de John Coltrane) peut lui aussi compter sur ses protégés (Daedelus, Thundercat, Kamasi Washington) pour fuir la répétition, défricher de nouveaux territoires à explorer et mettre en place une musique en perpétuelle expansion, se jouant des genres (est-ce un hip-hop déconstruit, le jazz de demain ou une musique électronique hybride?) avec un sens clairvoyant de la construction instantanée.

En guise de conclusion, et pour paraphraser MC Solaar dans «À dix de mes disciples», véritable ode au jazz, l’on peut dire ainsi que, si le rap excelle, Miles Davis en est probablement l’étincelle.

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
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