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Être supporter de foot en Russie, une certaine idée de l'enfer

James Appell, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 20.06.2016 à 12 h 07

Quand la police anti-émeutes, le racisme, le manque de moyens et les cocktails Molotov sont monnaie courante à chaque match, est-il si étonnant que le comportement des hooligans russes en France soit si violent?

Le 25 février 2014, match de Ligue des champions du Zenit St. Petersburg, la crème du football russe I OLGA MALTSEVA / AFP

Le 25 février 2014, match de Ligue des champions du Zenit St. Petersburg, la crème du football russe I OLGA MALTSEVA / AFP

Il existe un mot particulier, en russe, pour désigner cette odeur d’alcool qu’exhale la peau des buveurs forcenés: «peregar». Si vous voulez en respirer une bonne bouffée, allez donc voir un match de football en Russie et asseyez-vous dans les rangées les plus populaires. Ou mieux encore, tenez-vous debout –parce que personne autour de vous ne sera assis. Faites tout de même bien attention si vous faites partie d’une minorité ethnique ou si vous n’aimez pas l’odeur de la cigarette, ou si la fumée des fumigènes déclenchés à votre immédiate proximité vous inquiète.

Car tel est le monde du football en Russie –le monde qui a produit ces voyous musculeux, vêtus de noir, maniant des armes improvisées et le visage recouvert d’un foulard comme nous avons pu les voir le week-end dernier sur nos écrans et nos fils twitter, en train d’affronter les supporters anglais sur le Vieux Port de Marseille et dans l’enceinte même du Stade-Vélodrome.

Je suis le football russe depuis plus d’une décennie et j’ai assisté à des dizaines de matchs à travers tout le pays, des stades urbains aux petits stades de province, comme journaliste et comme fan. Je n’ai jamais été en contact avec les «ultras», ces groupes bien organisés de supporters fanatiques, comme ceux du Spartak ou du CSKA Moscou ou du Zenit St. Pétersbourg, mais j’ai eu l’occasion d’expérimenter de très près la vie du fan de football russe moyen.

Une culture blanche, masculine, populaire

La plupart des fans, qui assistent à un ou deux matchs le week-end, n’ont naturellement pas grand-chose à voir avec les hommes donc les comportements brutaux d’un autre âge menacent désormais leur pas d’expulsion du Championnat d’Europe. Malgré cela, la Russie est un pays où la culture footballistique, majoritairement blanche, majoritairement masculine et majoritairement populaire n’est pas sans rappeler celle du football de l’Europe de l’Ouest il y a plus de vingt ans, avant que des règles de sécurité, des politiques d’admission dans les stades et des modes de commercialisations n’attirent une population plus riche, plus ethniquement mélangée et plus famille. Et cette culture comprend –et même produit–, les hommes que nous avons vu semer la désolation dans les rues de Marseille ces derniers jours.

Les taux de fréquentation des stades sont bas, une moyenne de 11.169 fans par match contre 30.000 personnes en 1971

Ces gens sont loin de vivre au paradis. Et le football russe, lui non plus d’ailleurs, quand bien même le pays doit accueillir, dans deux ans, la prochaine Coupe du monde, et même si, en chiffres, le football demeure le loisir préféré des Russes. Les taux de fréquentation des stades sont bas –une moyenne de 11.169 fans par match, comme le rapportait en mars dernier le journal Sovetsky Sport. En 1971, ce chiffre était de 30.000 personnes. Ce n’est pas tant que les gens restent chez eux pour regarder les matchs à la télévision. Le site internet sportif Championat rapportait en mai que les audiences des matchs de football avait chuté de 60% à la télévision depuis 2009. Et cela malgré le lancement depuis longtemps préparé, en octobre 2015, d’une chaîne nationale payante, présentée comme la réponse russe à ESPN.

Suffocant corridor

Peut-être que les fans potentiels sont quelque peu échaudés par les images de milliers de recrues de l’armée, casquées, avec leurs matraques et leurs boucliers et qui sont déployés pour contrôler la foule lors de chaque match. Une des tactiques les plus courante consiste à former, depuis un point névralgique de circulation, comme une station de métro, un tunnel étroit composé de conscrits, parfois sur plus d’un kilomètre. Des milliers de fans sont ainsi menés à travers ce corridor suffocant, sans possibilité de sortir ni même d’endroit pour s’arrêter.

Qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil, été comme hiver –et Dieu sait comme ils sont chacun rudes en Russie–, cette méthode est, dans le meilleur des cas frustrantes, quand elle n’est pas inquiétante et ne pousse guère à se rendre dans des stades pour voir des matchs. L’objectif d’une telle méthode de contrôle n’est pas clair, sauf à intimider les 95% de supporters qui n’avaient pas l’intention de provoquer le moindre trouble. Mais peut-être sont-ce les conditions à l’intérieur du stade qui inquiètent. On constate des contraventions mineures, mais répandues, aux règlements des stades, et particulièrement chez les visiteurs: les gens allument cigarette sur cigarette en toute impunité, malgré une interdiction prononcée depuis des années.

«Enculeurs de chèvres»

Plus grave, on constate de régulières manifestations de racisme –qui ne se limitent pas aux cris de singe dès qu’un joueur noir touche la balle, et qui font régulièrement la une des journaux, particulièrement en Angleterre, mais les chants qui s’adressent aux minorités ethniques du pays lorsque la province monte en ville: les Tchétchènes ou les Daghestanais se font ainsi traiter «d’enculeurs de chèvres» par des milliers de supporters moscovites. Le vieux drapeau noir-blanc-or de la Russie impériale, adopté comme un symbole nationaliste par l’extrême droite russe, est très répandu et l’est même de plus en plus depuis plusieurs années, résultante d’une renaissance du nationalisme russe.

On ne trouve presque aucun agent d’accueil ou de sécurité professionnels dans ces stades. Dans les sections réservées aux supporters locaux, l’armée maintient une présence visible, ce qui provoque souvent des tensions. En 2013, un match à Iaroslav a ainsi basculé dans le chaos lorsque la police anti-émeute est intervenue pour «rétablir l’ordre» après quelques menus débordements de supporters.

Bizarrement, on ne trouve que rarement les Ultras au cœur du chaos des tribunes et des stades. La plupart de ces groupes participent à des combats sur des terrains moins encadrés

Dans la partie visiteurs, le plus souvent, les supporters sont laissés à eux même voire, pire encore, sont encadrés par les chefs des ultras de l’équipe. Si des bagarres éclatent ou si quelqu’un –comme je l’ai déjà vu maintes fois– décide de mettre le feu à une écharpe ou à un maillot de l’équipe d’en face, c’est généralement aux supporters de gérer les éventuelles conséquences d’un tel acte. Parfois, ces feux deviennent incontrôlables, particulièrement si des fans amènent des engins pyrotechniques (les fouilles au corps ne sont pas toujours efficaces et par ailleurs on ne compte plus les histoires de fans introduisant des objets interdits dans certains orifices de leur anatomie pour parvenir à rentrer avec dans le stade). Dans certains stades, le feu est éteint à coups de canons à eau, qui arrose toutes les tribunes, sans distinction.

Bière et vodka

Bizarrement, on ne trouve que rarement les Ultras au cœur du chaos des tribunes et des stades. La plupart de ces groupes participent à des combats arrangés sur des terrains moins encadrés et loin des yeux de la police. Cela est tout particulièrement vrai lorsque les deux équipes sont issues des deux grands centres urbains de Russie, Moscou et Saint-Pétersbourg. En 2013, une bataille de rue entre fans du Zenit Saint-Pétersbourg et du Spartak Moscou, dans un quartier résidentiel, a été filmée, démontrant le degré de planification qui avait permis à des centaines de jeunes gens de se frapper à coups de pied et de poing –mais aussi à quel point tout cela n’avait pas grand-chose à voir avec le football lui-même.

Mais peut-être que c’est cette consommation intensive d’alcool, source de ce «peregar», qui est la plus inquiétante. La chose n’a rien de typiquement russe –en tant qu’Anglais, je serais bien hypocrite de prétendre le contraire–, mais j’ai beau être Anglais, le caractère omniprésent de l’alcool dans les matchs de football en Russie m’a surpris. Cette omniprésence était particulièrement prononcée lorsque j’accompagnais des équipes de Moscou vers les villes voisines. Nijny Novgorod ou Kazan sont à une demi-journée de train, soit un voyage abondamment arrosé de bière, de vodka ou de n’importe quoi d’autre qui pouvait se glisser dans un sac de voyage. Les supporters qui se répandaient dans les rues depuis la gare étaient souvent ivres avant même d’avoir franchi les grilles du stade (non sans avoir, au préalable, trébuché entre deux cordons de soldats).

Ne pas noircir le tableau

Je dois tout de même ajouter que le tableau n’est pas aussi noir et violent que ce que je viens de dire pourrait le laisser penser. C’était parfois drôle, de manière un peu perverse, d’assister à tout cela, d’expérimenter tout cet inconfort et ces inconvénients sans broncher, puis d’assister à un match de foot, et de chanter et crier avec les autres pendant 90 minutes. Tout cela n’a, par ailleurs, rien d’uniquement russe –j’ai connu des expériences similaires en regardant des matchs en Angleterre, en Italie ou en Turquie. Mais il s’agissait d’exceptions, pas de la règle.

Un club russe dépense autant pour payer les agents de joueurs qu’il ne gagne d’argent avec la vente de billets

Ce qui est particulier, en Russie, c’est que chaque expérience dans un stade est régulièrement écœurante, semaine après semaine. D’un point de vue commercial, voilà ce qui arrive lorsque les ventes de billets représentent une proportion si faible des revenus de l’équipe –qui proviennent en majorité des droits télévisés et des sponsors– que le bien-être des supporters n’est pas la priorité. En 2014, une enquête menée par le site d’information Interfax avait montré qu’un club russe dépense autant pour payer les agents de joueurs qu’il ne gagne d’argent avec la vente de billets en une année.

Violente minorité

Plus généralement, voilà la conséquence du manque criant d’investissements dans le football professionnel depuis plusieurs générations qui n’est aujourd’hui traité que par la construction de nouveaux stades et des initiatives sociales (comme «le Football sans gros mots») en prévision de la prochaine Coupe du monde. Les onze nouveaux stades prévus en 2018 permettront au moins aux supporters d’assister aux matchs dans un cadre plus plaisant: les changements culturels qui les accompagneront demeurent encore inconnus.

Des stades russes comme ceux de Iekaterinbourg ou de Krasnodar n’offrent pas forcément une bonne clé de compréhension des récents évènements de Marseille. Ces attaques ont été effectuées par un minorité de supporters –décrit par le procureur Brice Robin comme «150 supporters…. Bien préparés pour une action ultra-rapide, ultra-violente». Chaque pays à ses radicaux, ses hooligans, sa jeunesse violente et les forces qui les mettent en mouvement dépassent bien souvent le cadre d’un simple stade. Mais la différence, c’est que la plupart des pays ont entrepris des vraies démarches pour faire en sorte d’améliorer les conditions dans lesquelles les supporters peuvent assister aux matchs de football. En Russie, le football tel qu’il se joue et s’apprécie semble satisfaire une petite –et violente– minorité.

James Appell
James Appell (1 article)
Journaliste
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