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On parle de Brexit, mais à quand la «Deutsche-Ausgang»?

Eric Le Boucher, mis à jour le 19.06.2016 à 11 h 38

Le sursaut que devrait provoquer le choc historique d’un éventuel Brexit n’arrivera pas. Il faudra pourtant trouver une réponse à la hauteur de l’enjeu. Sinon, le prochain»exit» pourrait être celui de l’Allemagne.

La Chancelière Angela Merkel à Berlin le 2 juin 2016 | ODD ANDERSEN/AFP

La Chancelière Angela Merkel à Berlin le 2 juin 2016 | ODD ANDERSEN/AFP

On peut d’ores et déjà être certain que, en cas de vote des Britanniques pour la sortie de l’Union européenne, le 23 juin, François Hollande et Angela Merkel ne feront rien d’autre que de belles déclarations. Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, sera le premier à monter au front pour dire, comme d’habitude, qu’il fera «tout ce qu’il faut» pour sauver la monnaie unique. Et il le fera d’ailleurs. Les dirigeants français et allemand organiseront, eux, à la hâte un sommet pour défendre l’UE et l’euro. La main sur le cœur, ils «réaffirmeront» leur engagement européen irrévocable et ils promettront de proposer, bientôt, un plan d’intégration plus avancé de la Zone euro, sur la fiscalité, l’énergie, le numérique, un grand Erasmus, etc. –une liste hétéroclite à compléter. Ils rediront que l’Europe avance, qu’elle se consolide dans les crises.

Surtout, pour répondre «sur le fond» au vote anglais et tenter de bloquer la tentation d’autres pays de partir, ils évoqueront dans un souffle fort leur volonté inébranlable de renforcer le caractère démocratique de la construction européenne. Les communicants nous arrangeront cela, beau comme du Mitterrand-Kohl la main dans la main à Verdun. France et Allemagne, l’axe de fer, tant pis pour le Royaume-Uni.

Réponse d’avance de circonstance, d’avance insuffisante, d’avance désespérante. Le sursaut que devrait provoquer le choc historique du Brexit n’arrivera pas. Ni Angela Merkel ni François Hollande, et derrière eux aucun des autres dirigeants des pays membres, ni la kyrielle de «présidents» que compte l’Union n’ont la réponse simple et claire à la question simple et claire posée: pourquoi ce désamour des peuples?

Bataille populiste

Le débat britannique a été très instructif, mais dans l’autre sens. Les partisans du Brexit n’ont pas réussi à démontrer le caractère «négatif»de cette Europe. Sur le plan intellectuel, leur défaite est avérée: pour soutenir leur thèse, ils ont dû vite quitter le terrain des chiffres et des faits pour celui des émotions. Les évaluations du coût économique et social d’une sortie de la Grande-Bretagne (par le Trésor britannique, le FMI, l’OCDE et autres instituts) ont été écartées d’un revers de main comme «partisanes». Les réflexions sur une Angleterre qui se retrouve seule (choisir le modèle suisse, le modèle norvégien, le modèle turc?) n’ont jamais fait l’objet de présentations sérieuses. Mais cette défaite de la raison n’a pas compté, au contraire pourrait-on dire. La bataille s’est jouée sur le terrain le plus bassement populiste: agitation des fantasmes et des peurs, à commencer, bien entendu, par celle de l’immigration et de la fin de la «maîtrise de son destin» par le peuple anglais.

Et c’est précisément pour cela que les pro-européens n’ont pas trouvé la réponse. Devant ceux qui critiquent la technocratie européenne, dire qu’on va harmoniser la fiscalité, coordonner les politiques, investir dans Frontex n’a aucune portée. Leur raconter qu’on va démocratiser l’Union est entendu comme un gag. À l’émotion, il faudrait répondre par l’émotion. Maintenant que l’Europe de la paix des fondateurs ne fonctionne plus, il faudrait retrouver une belle histoire sur la culture commune, le modèle humaniste, la «civilisation de la mondialisation», comme le défend Pascal Lamy. C’est vrai, c’est intellectuellement très juste.

Les gouvernements nationaux ont troqué l’esprit européen pour l’esprit chagrin, n’attendez pas dans ces conditions que les peuples aiment l’Europe

Le vote Brexit et le discours populiste en général s’inscrivent en rupture avec ce qu’a été l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, une zone de concorde et d’internationalisme libéral (au sens économique comme politique). Les défis mondiaux d’aujourd’hui (climat, terrorisme, immigration) demandent des réponses régionales et globales, et les replis nationalistes sont ridiculement illusoires. L’Europe continue d’avoir, plus que jamais, du sens.

Tout cela est vrai. Mais allez dire à l’ouvrier blanc que l’Europe est bonne car humaniste... Le «récit européen» ne sera pas entendu parce que désormais vague, théorique et contraire aux sentiments des gens.

La seule bonne réponse serait que l’Europe se (re)mette à fonctionner vraiment pour le bien visible des Européens. Cela impose d’inventer, certes, un récit positif dans un monde de peurs où les émotions ont pris le pas sur les arguments. Mais cela impose d’abord que l’Europe se remette vraiment à fonctionner correctement, positivement. Or, depuis vingt ans, depuis l’ère Chirac-Schröder, le modèle Monnet-Delors a été abandonné au profit d’un modèle intergouvernemental où la Commission ne compte plus, les États décident. Ce modèle est censé mieux respecter les volontés nationales, et c’est vrai en partie, à coups d’exemptions. Mais, globalement, la machine n’avance plus guère et elle produit des rancœurs. La crise grecque a été un bricolage salvateur, mais elle n’a débouché en rien sur une vision commune de moyen terme de notre destin économique: quels transferts? quelle dette? quel budget commun? L’Europe intergouvernementale débouche sur une technocratie aggravée qu’on accuse d’être responsable. Les gouvernements nationaux ont troqué l’esprit européen pour l’esprit chagrin, n’attendez pas dans ces conditions que les peuples aiment l’Europe.

Le grand sursaut fédéraliste est un rêve. Sortir de l’intergouvernemental est impossible. Mais pour que la nécessaire relance de l’intégration ne soit pas qu’un nouveau bricolage et trouve du sens visible, il est urgent que Français et Allemands affrontent leurs différends et dégagent une vision et un esprit communs. Le désamour ne sera dépassé que par l’Union politique. Le défi est considérable, la voie très difficile. Mais s’il est impossible de forger un consensus philosophique de fond en matière économique, militaire et institutionnelle entre Paris et Berlin, le prochain «exit» sera celui des Allemands.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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