Sports

Les Jeux olympiques sont devenus une nouvelle Guerre froide

Temps de lecture : 4 min

La décision de la Fédération internationale d'athlétisme d'exclure la Russie de ses épreuves à Rio avive les tensions, alors que l'influence de Moscou reste très forte au sein du CIO.

Le président du CIO Thomas Bach à Sao Paulo, le 16 juin 2016. Miguel Schincariol / AFP.
Le président du CIO Thomas Bach à Sao Paulo, le 16 juin 2016. Miguel Schincariol / AFP.

Le sport a été longtemps considéré comme un soft power, une manière pour des pays d’exercer une influence à l’échelle internationale, notamment par l’organisation d’événements comme des Jeux olympiques ou une Coupe du monde de football. Mais depuis quelques mois, le soft power s’est transformé en une véritable Guerre froide des temps nouveaux, avec la Russie et les Etats-Unis en première ligne pour s’y affronter durement.

En décidant, vendredi 17 juin à Vienne, de ne pas lever la suspension de l’athlétisme russe en vigueur depuis novembre et d’interdire ainsi la participation de la Russie aux compétitions d’athlétisme des prochains Jeux olympiques de Rio, le conseil de l’IAAF, la fédération internationale d’athlétisme, a évidemment avivé les tensions. Quelques jours plus tôt, la Russie avait déjà adopté une position victimaire lors de l’Euro de football après les graves incidents de Marseille en marge de la rencontre Angleterre-Russie et elle ne va pas se priver de crier à nouveau haut et fort à l’injustice et au complot. Car cette fois, le pays de Vladimir Poutine se voit clairement imposer une exclusion humiliante des JO, qui pourrait être toutefois remise en cause en début de semaine prochaine. En effet, le CIO a convoqué, mardi 21 juin à Lausanne, un sommet des dirigeants sportifs susceptible d’ouvrir la voie de Rio aux athlètes russes considérés comme «propres». A Vienne, l'IAAF a entrouvert cette porte en laissant la possibilité à un athlète russe «propre» de concourir sous une bannière neutre –ce dont ne veulent pas ces derniers. Le CIO pourrait y mettre d’autres formes.

Qui dirige l'athlétisme mondial?

Qui dirige l’athlétisme mondial, premier sport olympique? L’IAAF ou le CIO? Il est difficile de le dire à cette heure au milieu d’un chaos renforcé par les fraîches révélations venues de l’Agence mondiale antidopage (AMA), qui ont clairement établi de récentes entraves majeures et permanentes au déroulement des contrôles antidopage en Russie. Alors que Vitaly Mutko, le sulfureux et virulent ministre des Sports russe, a plaidé la cause de son pays en arguant de la mise en conformité de la Russie avec les standards internationaux de la lutte antidopage, ces informations ont plutôt laissé sous-entendre l’inverse. En guise de sanction ultime, au-delà du seul athlétisme, le CIO pourrait être d’ailleurs amené à interdire carrément la présence de la Russie à tous les sports inscrits au programme des Jeux de Rio. L’Australien John Coates, membre du CIO, a tiré, par exemple, à boulets rouges sur les murs du Kremlin. Les athlètes russes ont eux déjà prévenu que s’ils étaient empêchés de voyager au Brésil, ils feraient appel de cette décision devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS), à l’image de la perchiste star Yelena Isinbayeva.

La preuve de l’existence d’un dopage d’État, et pas seulement pour l’athlétisme, est spectaculairement avérée en Russie, mais la langue de bois diplomatique des institutions sportives n’est pas toujours prête à l’avouer distinctement car les enjeux sont colossaux. L’influence de Moscou reste notamment très importante au sein du CIO, Vladimir Poutine ayant favorisé l’élection de l’Allemand Thomas Bach à la tête de l'institution en 2013. A l’aube des Jeux de Rio, qui s’annoncent plus difficiles que prévu sur un plan organisationnel, il s’agit donc désormais pour le CIO de choisir, en quelque sorte, entre la peste et le choléra. En bannissant partiellement ou complètement la Russie, qui lui a offert sur un plateau d’argent des Jeux d’hiver à Sotchi en 2014 pour près de 40 milliards d’euros, l’organisation entrerait certainement dans une zone de turbulences internes. En ménageant la chèvre et le chou, c’est-à-dire en qualifiant des membres supposés irréprochables de l’athlétisme russe, le CIO serait aussitôt accusé d’une mansuétude coupable influencée par un pays agissant en toute illégalité et désormais aux yeux de tous.

Depuis des mois, l’IAAF est, elle, complètement décrédibilisée et déstabilisée par l’enquête concernant Lamine Diack, son ancien président, et faisant état de corruption en échange d’une couverture du dopage en Russie. Sebastian Coe, nouveau président élu l’été dernier et ancien très proche de Diack, ne cesse, de son côté, d’être chahuté par des révélations le concernant à travers notamment les doutes liés à sa connaissance des faits ou à sa prise de pouvoir.

Politique des petits pas

En réalité, il n’y a plus de gouvernance mondiale du sport qui soit aujourd’hui digne de confiance. La FIFA, avec son système partiellement mafieux, a été la tragique illustration de ce cancer sans doute inguérissable pour lequel l’élection, déjà controversée, de Gianni Infantino à la place de Sepp Blatter, n’a pas permis un début de rémission. Corruption et dopage sont deux mamelles qui ont nourri le sport depuis trop longtemps pour qu’il puisse s’en détacher rapidement.

Un boycott est toujours un échec et une impasse, comme l’ont montré ceux des Jeux de Montréal en 1976, des Jeux de Moscou en 1980 et des Jeux de Los Angeles en 1984, mais il s’agirait cette fois d’une mise au ban inédite d’une nation majeure du sport qui accueillera, rappelons-le, la Coupe du monde de football en 2018. Les Etats-Unis, tout en ayant été loin d’être irréprochables dans le passé avec des cas de dopage aussi éclatants que ceux de Lance Armstrong ou de Marion Jones, sont, il est vrai, résolument passés à l’action par le biais des interventions du FBI, qui leur ont déjà permis de faire tomber Sepp Blatter et d’installer Gianni Infantino aux commandes de la FIFA. Ils se sont désormais attaqués à leur vieil ennemi de l’Est. Grigory Rodchenkov, l'ex-directeur du laboratoire antidopage russe qui habite maintenant à Los Angeles, a ainsi révélé au New York Times que des athlètes russes avaient bénéficié d’un système de dopage supervisé par le ministère des Sports du pays lors des Jeux de Sotchi en 2014. L’annonce de la mort successive de deux anciens responsables de la lutte contre le dopage en Russie a été également sujette à bien des interrogations dans une ambiance de film d’espionnage.

A Vienne, la si fragilisée IAAF a fait ce qu’elle était contrainte de faire et probablement a-t-elle agi la mort dans l’âme le pistolet sur la tempe. La semaine prochaine, le CIO sera face au même défi sachant qu’objectivement, une exclusion totale de la Russie des Jeux de Rio serait probablement le geste le plus courageux afin d’envoyer un message retentissant à Moscou, mais aussi au monde entier. Mais il n’est pas certain que le CIO ait envie de goûter aux représailles de Vladimir Poutine, encensé par Thomas Bach voilà deux ans. Les négociations en coulisse et l’art consommé de la politique des petits pas devraient déboucher sur une solution intermédiaire…

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