Parents & enfants

Et si les pères arrêtaient de «donner un coup de main» aux mères?

Temps de lecture : 8 min

Des «ateliers» pour papa se développent, pour apprendre aux hommes à être pères, pour les coacher, comme si c'était une nouvelle activité facultative dans leur vie.

AFP PHOTO / Manjunath KIRAN
AFP PHOTO / Manjunath KIRAN

«Et ton mec, il t’aide un peu avec les enfants?» La question et surtout sa formulation peuvent paraître anodines tant elles semblent bienveillantes. Pourtant, s’il nous semble a priori logique et même sympa de demander à une femme si son compagnon lui «file un coup de main» avec les enfants, c’est bien à cause d’une idée tenace: que le rôle des pères n’est que d’aider, de suppléer aux mères, quand les femmes, en revanche, doivent s’acquitter avec naturel et docilité de la grande partie des soins à accorder aux enfants.

Cela repose d’ailleurs malheureusement sur une réalité puisque l’enquête publiée par l’Union nationale des associations familiales (Unaf) révèle que, si les pères prétendent vouloir s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants et se disent «impliqués émotionnellement», les tâches parentales restent très inégalement réparties: «Les trois quarts des soins aux enfants, de leur suivi scolaire ou de trajet d’accompagnement sont pris en charge par les mères.»

Des coach pour pères proposent ainsi des ateliers, prétendant vouloir aider les hommes à devenir «de supers papas». Grave erreur.

Atelier pour papa

«Bien des futurs papas angoissent en pensant à l’arrivée de l’heureux événement, plus précisément lorsqu’ils commencent à réaliser ce qui les attend...

Alors que, pour une maman, prendre soin d’un bébé est un savoir inné, les pères appréhendent le moment inévitable où, seuls avec l’enfant, ils devront gérer le quotidien ou pire... un imprévu!

C’est à eux que s’adresse l’Atelier du futur papa, une formation à la parentalité proposée, à Paris, par un papa aguerri: Gilles Vaquier de Labaume.»

Voici le début d’un communiqué de presse adressé à plusieurs rédactions et à certains blogueurs par L’Atelier du futur papa. Soyons clairs, formules d’usage et syntaxe mises à part, il n’y a rien à sauver dans ces quelques lignes et toutes les raisons de désespérer.

Les intentions peuvent a priori paraître louables (filer un coup de main aux futurs pères, après tout, pourquoi pas?). Le résultat, lui, est consternant. Et pose bien des questions sur le concept même de stage pour futurs papas en général, et celui proposé par «l’atelier du futur papa» en particulier.

Prenons les choses dans l’ordre.

D’abord, qui sont ces «futurs papas qui angoissent» et qui, visiblement, seraient si nombreux? Combien sont ces pères? Quel est leur profil sociologique? Prétendre vouloir apporter une aide et un soutien à des pères qui s’apprêtent à vivre, effectivement, un événement bouleversant, tout en décrivant ces hommes comme une masse homogène dont tous les membres seraient soumis aux mêmes atermoiements révèle déjà la médiocrité et la paresse du raisonnement.

Quelle belle vision du couple parental type: une poule pondeuse qui sait donner le biberon et changer les couches parce que c’est dans son ADN, heureusement épaulée par son Prix Nobel de mari, autodidacte désormais titulaire d’une thèse en sciences de l’éducation

Passons sur l’utilisation de l’expression populaire mais surtout très bête «heureux événement», généralement employée par les franchises de fleuristes ou sur les cartes de vœux, mais qui ne devrait en aucun cas être utilisée par un supposé spécialiste de la parentalité, tant on sait que l’expression manque de justesse.

Mais le clou de l’e-mail:

«Alors que, pour une maman, prendre soin d’un bébé est un savoir inné, les pères appréhendent le moment inévitable où, seuls avec l’enfant, ils devront gérer le quotidien ou pire... un imprévu!»

Vous avez bien lu. Il se trouve encore des personnes pour affirmer sans sourciller que les mères sont pourvues d’un «instinct maternel» et d’un savoir inné, sitôt le placenta expulsé, qui leur permettrait de prendre soin du bébé comme si elles avaient fait ça toute leur vie.

Certes, Gilles Vaquier de Labaume n’est pas seul à le penser. Le site magicmaman propose par exemple un test qui «évaluera votre degré d’instinct maternel» et vous permettra de savoir si vous «saurez vous occuper de votre chérubin avec tout l’amour qu’il se doit».

Le site aufeminin.com va jusqu’à apporter une définition sortie d’on ne sait où et étayée par rien: «lien particulier qui s’établit entre la mère et l’enfant dès la conception, l’instinct maternel a été renié un temps par les ultraféministes mais fait de nouveau l’objet de la considération des psychiatres et psychologues».

Et cette rhétorique gagne même des émissions télé que l’on connaissait plus exigeantes. Invité sur le plateau des «Maternelles» en novembre 2015, le philosophe et thérapeute Denis Marquet, dont la biographie dit qu’il se «partage entre l’écriture et l’accompagnement de personnes en quête d’accomplissement spirituel et humain», en remettait une couche sur le sujet en martelant d’un bout à l’autre de l’émission de France 5 le caractère naturel de la maternité, opposé à une paternité bien plus culturelle. Au cœur de ses interventions, cette phrase formidable: «Pour un père, ça se passe dans la tête, alors que, pour une mère, ça se passe dans le corps.» Quelle belle vision du couple parental type: une poule pondeuse qui sait donner le biberon et changer les couches parce que c’est dans son ADN, heureusement épaulée par son Prix Nobel de mari, autodidacte désormais titulaire d’une thèse en sciences de l’éducation. On ne relèvera même pas le caractère hétérocentré de la chose.

Le reportage des «Maternelles» était d’ailleurs assez édifiant: on y voyait des types y apprendre avec stupéfaction que, si un jeune enfant escalade un meuble ou un escalier et qu’il tombe, il peut se faire mal. Comprendre ce genre de chose, ce n’est pas avoir la maternité ou la paternité dans le sang, c’est simplement avoir un peu de jugeote. C’est aussi naturel chez les hommes que chez les femmes. Mais si chacun fera des erreurs (en matière d’éducation, de sécurité de l’enfant), devinez de quel côté se fera la culpabilisation. On tapera dans le dos du pauvre papa maladroit qui a laissé son marmot jouer avec la casserole d’eau chaude, tandis qu’une femme sera estampillée «mauvaise mère» pour un incident dix fois moins grave.

Conséquences

Cette vision binaire et biaisée fait beaucoup de mal à la société, et avant tout aux femmes. À peine sorties de neuf mois de grossesse et d’un accouchement, dont elles ont parfois du mal à se remettre, on leur demande souvent de prendre les choses en main dès la naissance. Qu’elles en aient envie ou non, les premiers jours suivant l’accouchement consisteront à vivre en permanence au côté de leur bébé, à le nourrir et à le changer huit fois par jour. Pour les plus «chanceuses», le père sera présent à leurs côtés une partie de la journée afin de leur permettre de se reposer et de déconnecter un peu.

Le déséquilibre est déjà prégnant: la mère est le parent A, chargé tout naturellement d’assurer le bien-être et la survie de son enfant, tandis que le parent B papillonne, pouponne quelques heures pour rendre service et reçoit les compliments du personnel médical si admiratif de l’engagement incroyable de ce père (ce serait schématique si des milliers de pères en France n’avaient pas vécu la même chose).

Cela ne fait que renforcer l’idée selon laquelle le père doit obligatoirement répondre à la figure du père protecteur qui construit le nid et protège le foyer, comme une sorte de Charles Ingalls des temps modernes

Dans cette construction du couple et de la famille, on comprend que la personne qui n’a pas le droit à l’erreur est toujours la femme. D’où un grand nombre de syndromes de l’épuisement maternel (autre façon de désigner le burn out), qui plongent la mère dans un état de fatigue et de dépression qui a mené les plus touchées au suicide. Face aux différentes formes de dépression post-partum, l’incompréhension et la culpabilisation font des ravages terribles, mais toujours chez les mères. Fort heureusement, Denis Marquet est là pour rééquilibrer la balance: «Les pères se sentent parfois jugés et ont une tendance à démissionner.» Les pauvres chatons.

Précisons tout de même que certains pères peuvent effectivement avoir besoin d’être accompagnés et surtout renseignés pendant la grossesse de leur compagne, au moment de l’accouchement et à l’arrivée de l’enfant. C’est le rôle du corps médical, qui, bien souvent, n’a ni le temps ni même parfois le souhait de répondre aux interrogations des futurs papas. «On ne s’occupe pas beaucoup des hommes et [ils sont], à la maternité, comme des pierres dans un coin», déplorait le gynécologue Gérard Strouk, qui a d’ailleurs mis en place des groupes de paroles pour pères, encore trop rares dans les maternités. Mais cet accompagnement ne doit en aucun cas prendre la forme d’un «coaching» ou d’un «stage». Puisqu’il ne s’agit pas de se former au métier de papa. Et qu’être père n’est ni un métier ni une fonction. C’est pourtant le postulat du stage proposé par Gilles Vaquier de Labaume. Présenté en six modules, il ressemble à l’un de ces (trop) nombreux livres uniquement destinés aux pères qui trônent dans les librairies entre deux bouquins de développement personnel et qui s’adressent aux pères comme s’il était question de les préparer à une compétition sportive, ou à une expédition en milieu hostile.

«Les accidents domestiques», «les gestes qui comptent», «les équipements de sécurité», «le matériel»: s’il n’y avait que ces quatre premiers modules, on jurerait être en train de lire le programme d’une journée de formation pour sapeurs-pompiers. Fort heureusement, «la communication» et «les changements» viennent remettre un peu de nuance dans tout cela, ce qui n’empêche pas la journée d’être très orientée secourisme. Tout cela ne fait tout de même que renforcer l’idée selon laquelle le père doit obligatoirement répondre à la figure du père protecteur qui construit le nid et protège le foyer, comme une sorte de Charles Ingalls des temps modernes. La mère, elle, reste en retrait, distribuant discrètement soins et câlins avant d’aller préparer le repas. Des compétences naturelles, ancrées au plus profond d’elle-même depuis toujours. À la femme échoit la charge du care, à l’homme celle de sécuriser le foyer.

On ne résiste pas au plaisir de citer une nouvelle fois Denis Marquet, toujours dans ce même numéro des «Maternelles»: «La femme a envie d’être mère depuis la naissance.» Splendide injonction à la maternité, qui tend en outre à asseoir les hommes dans leur position si confortable de machines à semence irresponsables, à qui la société prodiguera avec plaisir un enseignement express afin qu’ils puissent prêter main forte à leurs femmes. Un peu plus tard, ils recevront des pelletées de cookies pour les remercier de leur héroisme et hériteront du galon de «nouveau père».

Nadia Daam Journaliste

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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