Monde

«Britain First»: le cri du meurtrier de Jo Cox ne se résume pas au Brexit

Nicolas Lebourg, mis à jour le 17.06.2016 à 17 h 09

L'appartenance de Thomas Mair à la National Alliance et son cri de «Britain First!» nécessitent d'être analysés en profondeur, car ils ne renvoient pas forcément à l'imaginaire souverainiste ou anti-européen.

À Birstall, le 16 juin 2016. OLI SCARFF / AFP.

À Birstall, le 16 juin 2016. OLI SCARFF / AFP.

De Thomas Mair, l'assassin présumé de la députée travailliste britannique Jo Cox, on ne sait pour l'instant que quelques détails. Il serait membre de la National Alliance et aurait crié «Britain First» («la Grande-Bretagne d'abord») en commettant son crime. Ces deux éléments nécessitent en fait, déjà, d'être explicités, tant ils sont porteurs de sens.

Le mode opératoire et l'appartenance à la National Alliance font sens ensemble.

En 1969, les néonazis américains Joseph Tommasi et William Pierce fondent le National Socialist Liberation Front dans l’espoir de fusionner un néonazisme mystique avec la contre-culture et d'opérer la jonction avec les révolutionnaires de gauche (leurs homologues européens tentant la même chose à la même période). En 1971, Pierce prend la tête de la National Alliance, fraîchement fondée par des jeunes qui ont participé à la campagne présidentielle de George Wallace en 1968, ce candidat raciste ayant obtenu 13,5% des voix, soit le plus fort score depuis 44 ans d’un candidat indépendant des deux grands partis américains.

La perspective contre-culturelle explique le logotype de la National Alliance: une rune utilisée par certains SS pour signifier la naissance et la vie. Sur le plan doctrinal, la National Alliance se réfère à l'américain Francis-Parker Yockey, un des théoriciens du nationalisme européen après 1948. Pour lui, l’Europe est une communauté de destin davantage basée sur la culture que sur la race, mais cette culture des peuples blancs serait détruite par le complot juif derrière tant les États-Unis que l’URSS. Il s’agit de libérer le sol et l’esprit européen du judaïsme pour édifier une société organique reposant sur l’équivalence de la culture, de la race et de l’État. Cette Europe unie doit recouvrir un territoire allant du Cap Nord à Gibraltar, de l’Irlande à la Lituanie. La création de l’État d’Israël radicalise Yockey, qui estime que les néofascistes ont pour alliée une Union soviétique seule à même de briser le contrôle judéo-israélien de l’Occident. Cette représentation s’est rapidement diffusée dans les milieux néonazis américains.

Méthodologies de la violence

Ces milieux sont révolutionnaires et cherchent donc à avoir une pratique conforme à leurs vues idéologiques.

Avant d'être assassiné en 1975, Tommasi a inventé en 1974 la méthode du lone wolf (loup solitaire), censée permettre l'action malgré la puissance du «Zionist Occupation Government» (le «Gouvernement d'occupation Sioniste», qui dirigerait secrètement les Etats-Unis à travers le gouvernement fédéral), censément apte à infiltrer tout groupe. Cette méthodologie de l'action individuelle est souvent confondue aujourd'hui avec «l'autoradicalisation», ce qui est une erreur très dommageable: le loup solitaire appartient à un milieu.


 

Avec la National Alliance, Pierce entretient des liens avec les groupes néonazis anglais qui vont ensuite travailler le milieu skinhead. Il est conscient de la nécessité de présenter la politique autrement et publie en 1978 un best-seller mondial de la mouvance néo-nazie, le roman Les Carnets de Turner (The Turner Diaries). L’ouvrage narre la lutte finale des races avec le soulèvement des suprémacistes blancs contre le pouvoir sioniste. Il propose force détails sur l’art de créer une bombe (influençant ainsi Timothy McVeigh, le militant d’extrême droite auteur de l’attentat d’Oklahoma City, qui fit 168 morts en 1995, ainsi qu'Anders Behring Breivik) et force fantasmes d'attaques nucléaires, chimiques ou bactériologiques sur les populations non-aryennes.

Le livre exalte internationalement l’imagination des skinheads, tant il donne une toute autre perspective que celle de la simple rixe raciste. Adeptes de l’ouvrage, de jeunes militants de la National Alliance passent au terrorisme en créant The Order en 1983. L’un des leurs, David Lane invente «la phrase de quatorze mots», appelée à être traduite et adoptée par les divers skinheads européens: «Nous devons assurer l’existence de notre race et un futur pour les enfants blancs» (David Lane purge actuellement une peine de 150 ans de prison pour meurtre).

Ces éléments sont enfin complétés par la théorisation de la «Leaderless Resistance» (résistance sans chef), en 1983, par le suprémaciste blanc américain Louis Beam, de la Aryan Nation. Il affirme s’inspirer d’un modèle mis au point par un officier des services américains pour parer une éventuelle prise de pouvoir communiste dans les années 1960: il s'agit de concevoir des cellules terroristes liées dans un objectif et une stratégie mais n'entretenant entre elles aucune relation tant horizontale que verticale.

Sa théorie se répand dans les milieux néonazis américains dans les années 1990, conjointement à la théorie du lone wolf et aux Turner Diaries, et toutes deux parviennent ensemble en Europe grâce à l’essor d’internet et au caractère transatlantique très marqué des milieux skinheads et white power.

«Britain First»... vraiment?

On aura saisi que l'action individuelle de l'assassin de Jo Cox se situe dans un contexte politique spécifique. Demeure le cri qu'il a proféré: «Britain First». Tous les articles de presse le lient au parti du même nom, qui a tenu à tout de suite affirmer que c'était là un amalgame qu'il récusait.

Il s'avère qu'il n'est pas impossible qu'effectivement le lien ne soit pas direct. Si seule l'enquête permettra de le dire, il importe de se situer dans les référentiels de la personne qui agit. Or, «Britain First» peut éventuellement être une référence, non au parti actuel, mais au même cri que poussa l’Anglais Sir Oswald Mosley en 1938.

Ex-ministre travailliste et leader de la British Union of Fascists, il est interné durant la Seconde Guerre mondiale sur ordre de Winston Churchill. En 1948, Mosley fonde l’Union Movement, par laquelle est passé Yockey. Il reprend alors et amplifie un débat de l’entre-deux-guerres quant à la possibilité de l’édification d’une «Eurafrique», thème encore en vigueur dans les élites européennes, et tout particulièrement françaises, lors des années 1950.

En 1948, année d'établissement de l'apartheid, Mosley et Oswald Priow, ancien ministre sud-africain aux sympathies pro-nazies, proposent un nouveau plan eurafricain: réserver le tiers du continent à des nations blanches, les deux autres à des nations noires. Leur projet correspond bien à la rencontre entre une réalité juridique nouvelle (l'apartheid) et un projet géopolitique antérieur (l'édification de «l'espace vital»).

Avec le thème eurafricain, l'extrême droite radicale pouvait donc penser qu'elle disposait d'une utopie plausible et mobilisatrice. Pour Mosley, l'Eurafrique devait reposer sur un solide apartheid pour ne pas détruire les âmes africaine et européenne. Comme Yockey, il estimait qu’il existait une convergence des États-Unis et de l’URSS dans l’édification d’une civilisation matérialiste destructrice de la culture européenne. Son Eurafrique se constituerait donc en autarcie, mais partagerait avec les États-Unis l’influence sur l’Amérique du Sud, tandis que les pays arabes constitueraient une zone tampon entre elle et l’URSS. Il produisit un ouvrage tout à fait précis sur les règles politiques, culturelles et économiques devant régir cet espace.

Renouvellements de la radicalité

Quel est le niveau de culture politique de Thomas Mair? Nul ne le sait encore, et on ne saurait affirmer qu'il maîtrisait les thèses idéologiques produites jadis en son milieu. Cependant, l'extrême droite radicale est bien une subculture que l'on a grand tort de considérer comme un bloc univoque ou simpliste.

En effet, l'assassinat d'une anti-Breixit ne saurait simplement signifier que la motivation du crime serait le sentiment anti-européen et pro-souverainiste de l'assassin. Comme on l'a vu, ce milieu ne manque pas de théorisations au contraire très européistes. Si la motivation était, comme pour Breivik, de type occidentaliste et anti-multiculturel, le qualificatif de néonazi serait alors aussi inadéquat pour l'assassin qu'il le fut pour le terroriste.

Ce qui importe est en fait la jonction entre une subculture radicale et des motifs nettement plus mainstream, chose déjà notable avec les attentats commis par Anders Behring Breivik. Ceux-ci soulignaient comment les radicaux européens avaient importé la défiance américaine envers le gouvernement central et, surtout, comment les critiques du multiculturalisme et de la présence en Europe d'immigrés en provenance des mondes arabo-musulmans permettaient de redéployer, très loin du néonazisme, les thématiques antérieures du gouvernement occulte cherchant le métissage de la race blanche pour mieux l'asservir.

Comme Thomas Mair, Breivik n'était pas un «autoradicalisé» mais un lone wolf ayant fréquenté le Fremskrittspartiet, un parti populiste néo-libéral. La question politique (non la question judiciaire) n'est donc pas de savoir si Mair serait un «déséquilibré», un «nazi», etc., mais de savoir si, comme Breivik, il représente un palier de maturation idéologique des sociétés européennes. Car si la méthodologie terroriste recevra de toutes parts une désapprobation forte, y compris, bien sûr, au sein des partis d'extrême droite, la question d'une réorganisation ethno-culturelle des sociétés européennes paraît, elle, de plus en plus légitimée dans nombre d'esprits. Il ne s'agit en aucune façon d'amalgamer les uns avec les autres, ou de vouloir tirer des conclusions sur une affaire qui vient de démarrer. Il s'agit de dire qu'il se passe quelque chose en Europe, et que le comprendre n'est pas l'excuser.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (64 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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