Monde

La Grèce vit-elle un nouveau mouvement populaire?

Daniel Vernet, mis à jour le 20.06.2016 à 13 h 08

La conquête et l’exercice du pouvoir ont vite transformé Syriza, ce parti antisystème, en rouage du système.

Manifestations contre le gouvernement Tsipras devant le Parlement, à Athènes, en Grèce, le 15 juin 2016 | LOUISA GOULIAMAKI/AFP

Manifestations contre le gouvernement Tsipras devant le Parlement, à Athènes, en Grèce, le 15 juin 2016 | LOUISA GOULIAMAKI/AFP

Ils étaient seulement quelque 8.000 manifestants réunis, le mercredi 15 juin sur la place Sintagma, à Athènes, suivant un appel sur les réseaux sociaux derrière le hashtag #paraititheite (démission) mais le gouvernement a tremblé. Pas à cause du nombre, ni de la composition de la foule qui demandait à Alexis Tsipras de «rentrer chez lui» –une majorité de personnes âgées de plus de 40 ans, surtout des retraités et des chômeurs. Non, ce qui a fait peur au pouvoir, c’est le mode de mobilisation. Une première en Grèce.

Depuis que Syriza, le parti de la gauche radicale, arrivé au pouvoir après les élections de janvier 2015 et confirmé au scrutin anticipé de septembre, a été obligé de renier ses promesses de campagne et mener une politique d’austérité pour échapper à la faillite, maintenir la Grèce dans la Zone euro et obtenir 86 milliards de prêts de ses créanciers internationaux, les mouvements sociaux se multiplient. Les grèves succèdent aux grèves, dans les transports publics, chez les dockers, dans les professions libérales. Les agriculteurs ont bloqué les routes pour protester contre la réforme fiscale.

Quand il était dans l’opposition, le chef de Syriza, Alexis Tsipras, n’était pas le dernier à manifester aux côtés des grévistes. Il s’était réjoui du mouvement des «indignés» grecs en 2011. Depuis qu’il est Premier ministre, il appelle ses compatriotes à la «responsabilité». S’il regrette des protestations sociales qui lui rendent la vie plus difficile, il les comprend. Il est venu à la politique avec la dénonciation de la «trahison» des intérêts du peuple. Il a grandi au coude à coude avec le Parti communiste, qui reste la force politique derrière les syndicats organisateurs des arrêts de travail. Certes, Syriza, conglomérat de petites formations écologistes et d’extrême gauche, se voulait à l’origine un parti pas comme les autres, pas comme les grandes formations traditionnelles de droite et de gauche qui avaient mis en coupe réglée la vie politique grecque pendant quarante ans. Toutefois, la conquête et l’exercice du pouvoir ont vite transformé ce parti antisystème en rouage du système.

Politiques décontenancés

C’est pourquoi le gouvernement Tsipras a paru désemparé devant l’appel #paraititheite, qui ne rentre pas dans les cases traditionnelles de la lutte politique. Et c’est pourquoi aussi ses réactions à la manifestation ont semblé disproportionnées. «Inconstitutionnelle», «traître à la patrie», ont été quelques-uns des qualificatifs utilisés par certains responsables de Syriza. D’autres ont cependant été plus mesurés, craignant à juste titre l’effet contreproductif de déclarations excessives. Ceux-là se sont contentés de soupçonner les personnes –restées dans l’ombre– à l’origine de l’appel à manifester d’être des hommes de main des partis d’opposition.

Rien n’est moins sûr. Car l’opposition officielle est tout aussi décontenancée que le gouvernement. Le président de Neo Demokratia (ND), la droite modérée, a réagi prudemment. Les membres du parti doivent se sentir libres de participer ou non à la manifestation, a dit Kyriakos Mitsotakis. Dans les sondages, ND est donnée en avance de 7 à 8 points devant Syriza en cas d’élections générales anticipées. Mais il a tout intérêt à laisser Alexis Tsipras conduire les réformes les plus impopulaires réclamées par Bruxelles et le FMI avant de revendiquer le pouvoir.

À gauche, le Pasok, qui est loin derrière Neo Demokratia et Syriza dans les sondages, ne cherche pas non plus à exploiter le mouvement #paraititheite. Il joue au contraire les défenseurs des institutions. Les partis doivent être le lieu de l’expression politique, pas la rue, insiste-t-il. Il se méfie d’un mouvement qui pourrait facilement se tourner non seulement contre le gouvernement actuel mais contre toute la classe politique grecque, coupable d’avoir entraîné le pays à la faillite et de l’avoir abandonné au bon vouloir des créanciers internationaux. Quant à Potami (La Rivière), parti fondé en 2014 pour fédérer les déçus tant du Pasok que de ND, il se demande si le mouvement né sur les réseaux sociaux réussira là où il a échoué.

Il est difficile de prévoir si la manifestation du 15 juin est le début d’une protestation de grande ampleur de la part d’une population éreintée par une politique économique et sociale dont les bénéfices se font attendre, déçue par des engagements électoraux qui n’ont pas été et qui ne pouvaient pas être tenus. Ou s’il s’agit d’un spasme sans lendemain.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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