LGBTQ / Monde

La tuerie d’Orlando a frappé un bar gay mais est l’affaire de tous

Temps de lecture : 5 min

Ce n’est pas parce qu’elle visait un espace communautaire LGBT, qui plus est afro-latino, que la tuerie homophobe d’Orlando ne concerne pas les personnes cis-hétéros. Mais jusqu’à quel point la solidarité exprimée envers les familles des victimes et la communauté peut-elle se traduire en actes?

Devant le mémorial en hommage aux victimes de la tuerie d’Orlando, le 16 juin 2016, à Orlando, en Floride | SPENCER PLATT/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP
Devant le mémorial en hommage aux victimes de la tuerie d’Orlando, le 16 juin 2016, à Orlando, en Floride | SPENCER PLATT/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

On ne le répètera jamais assez. À Orlando, la tuerie qui a fait quarante-neuf morts et une cinquantaine de blessés dans la nuit de samedi 11 à dimanche 12 juin visait un club militant LGBT, où dansaient ce soir-là beaucoup de lesbiennes, de gays, de bis et de trans, issus des communautés afro-latino de Floride. D’ailleurs, c’est parce qu’elle ciblait à dessein un espace communautaire, ce que Richard Kim, rédacteur en chef de The Nation, appelle poétiquement «des sanctuaires contre l’hostilité du monde», qu’elle est homophobe, mais aussi lesbophobe, biphobe et transphobe.

Cette attaque, dont la dimension homophobe a dans un premier temps été largement invisibilisée par bon nombre d’élus, mais aussi dans les colonnes des quotidiens, est aussi un malheureux révélateur: partout dans le monde, même dans des pays où les LGBT ont obtenu des droits comme l’égalité dans le mariage et où les discriminations régressent, les LGBTphobies tuent encore. Et si l’onde de choc suscitée par le massacre d’Orlando s’est traduit par une avalanche de drapeaux arc-en-ciel sur les réseaux sociaux et sur nos monuments, voire des rassemblements de Londres à Séoul autour d’une communauté en deuil, c’est bien parce que la violence d’Orlando, certes à l’encontre d’une minorité continuellement acculée pour ce qu’elle est, relève d’un commun insupportable.

Aux États-Unis, comme au Royaume-Uni ou en France, de nombreuses célébrités, homos ou hétéros, politiques ou médiatiques, ont d’ailleurs manifesté leur soutien, leur colère, leur désarroi ou leur tristesse dans les heures qui ont suivi la tuerie. C’est l’actrice Mia Farrow qui demande aux hétéros solidaires de la communauté de donner leur sang car les homos n’y sont pas autorisés en Floride, ce sont les acteurs out Ellen Page ou Neil Patrick Harris qui pleurent les victimes de «[leur] communauté» ou la mezzo-soprano américaine Joyce DiDonato qui interprète en hommage aux victimes l’air de Didon de Purcell depuis le Stonewall In à New York.

Désarroi et indifférence

Pourtant, la commotion face à la tragédie d’Orlando s’accompagne pour une bonne partie de la communauté LGBT, notamment en France, d’un sentiment amer de profonde solitude. La raison? La faible mobilisation du reste de la population, notamment à Paris, a contrario de ce qui avait pu se passer pour les attentats parisiens et bruxellois. «Je crois que si, un jour, la même chose se produit à Paris à l’encontre des homosexuels, ça ne mobiliserait guère plus que la communauté LGBT», confie par exemple aux Inrocks Mathieu, 21 ans, un poil désabusé après s’être rendu sur la place du Trocadéro lundi 13 juin pour l’hommage aux victimes. Il conclut:

«Regarde autour de toi: il y a très peu de monde ce soir. Le reste de la population ne se sent pas concerné parce qu’il s’agit de gays. On sent une différence d’émotion avec les attentats de Paris ou ceux de Bruxelles.»

Il n’est pas le seul à déplorer là encore une sorte de considération à «géométrie variable». Sur Twitter, si certains saluent le soutien manifesté aux LGBT, d’autres regrettent l’indifférence ou la solidarité feutrée d’un monde hétérocentré –l’UEFA a jugé «irréaliste» d’accorder une minute de silence en hommage aux victimes à l’occasion d’un match de l’Euro de foot.

Demain, peut-être, l’indifférence poussera votre voisin du haut d’un immeuble, elle buttera votre amie au détour d’une ruelle sombre, elle viendra cribler de balles votre fils qui dansait en riant sous les stroboscopes

Laurent D., un jeune homo, dans une lettre publiée sur le site de Marianne

«On comprend que l’attentat d’Orlando n’a en rien ébranlé le système hétérosexiste et guerrier dont il fait au contraire partie et que celui-ci a pu récupérer pour ses propres finalités, écrit par exemple Jean-Philippe Cazier, un des rédacteurs en chef du magazine culturel en ligne Diacritik. L’ordre hétérosexuel du monde peut continuer, trouvant dans ce qui vient de se passer à Orlando de nouvelles occasions pour se perpétuer. Des messages fleurissent timidement sur les réseaux sociaux (mais rien de comparable avec les “Je suis Charlie”) proclamant “Je suis gay” de la part d’hétéros qui n’ont jamais été gays et ne le seront plus demain, de la part d’homos qui pourraient ajouter “Je suis raciste, je suis islamophobe”. La politique de mort se poursuit et étend son empire».

«Ce que je trouve de plus en plus intolérable, c’est que vous vous réfugiiez derrière la vague impression que tout cela ne vous concerne pas, se désole de son côté Laurent D., un jeune homo, dans une lettre publiée sur le site de Marianne. […] Demain, peut-être, l’indifférence poussera votre voisin du haut d’un immeuble, elle buttera votre amie au détour d’une ruelle sombre, elle viendra cribler de balles votre fils qui dansait en riant sous les stroboscopes. Alors vous, eux et moi, on se retrouvera pour pleurer, puis pour manifester, pour débattre, gueuler et jurer, mais un peu tard, que l’on ne nous y prendra plus».

«Être fauchés à tout moment» par l’extrémisme

Il y a en effet de multiples raisons pour que chacun puissent se sentir concerné. D’abord la violence homophobe est sourde et frappe à partir d’un imaginaire stéréotypé à l’intersection des identités et des communautés sans distinction de genre, d’origine et même parfois d’orientation sexuelle. Au Pulse, à Orlando, un couple hétérosexuel fait aussi partie des victimes. Résultat: animé par ses bons vieux préjugés, sa haine sexiste et homophobe, un individu peut vous enlever un frère, une fille, un père, une amie ou une simple connaissance. Et si la haine qui motive le crime est particulière, la peine et l’empathie sont universelles.

Dans une tribune publiée mardi 14 juin sur le site Libération, l’adjoint PS à la mairie de Prais, Patrick Klugman, et l’élue Les Républicains (LR) Aurore Bergé appellent d’ailleurs à combattre «l’indifférence», «notre premier ennemi». «Parce que cette fois-ci les États-Unis ont été visés, que des homosexuels sont tombés, la plus grave erreur, au-delà de l’indécence, serait de croire que, parce que nous sommes français et hétérosexuels, nous ne sommes pas concernés par la tuerie d’Orlando», écrivent les élus.

Et de poursuivre en confirmant leur participation à la marche des fiertés parisienne le 2 juillet 2016:

«À Toulouse, il y a cinq ans, Mohammed Merah pénétrait dans une école juive pour y tuer des enfants. Avoir mis tant de temps à parler de terrorisme, n’avoir pas su parler d’antisémitisme et n’en avoir tiré aucune conséquence en termes d’action publique a permis à Paris d’être visé par les attentats à Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher. Le terrorisme a ses cibles spécifiques mais n’a pas de frontières. Le reconnaître, c’est comprendre que nous pouvons être fauchés à tout moment. […] Si le massacre d’Orlando nous permet d’exprimer à nos frères en humanité nos sentiments de fraternité et de solidarité, alors nous en serons grandis et plus forts».

Car au fond c’est peut-être une question de responsabilité partagée. «Notre société a besoin d’un grand nettoyage culturel contre la haine des lesbiennes, gays, bis et transexuel-le-s. Nous, hétéros cis-genre, qu’Orlando ne nous détourne pas de notre responsabilité et nous serve d’avertissement», admet ainsi le réalisateur belge de La domination masculine, Patric Jean dans une tribune sur le Huffington Post. Éradiquer les formes de haine ne peut-être que bénéfique pour les LGBT mais aussi l’ensemble de la société.

Florian Bardou Journaliste

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