France

La France n'est pas condamnée au culte réactionnaire du passé

Temps de lecture : 6 min

Notre pays est inscrit dans une culture de résistance, ce qui explique ses déchirures actuelles.

La façade du Panthéon. PATRICK KOVARIK / AFP.
La façade du Panthéon. PATRICK KOVARIK / AFP.

La répétition de la division française face aux réformes entreprises depuis le début du quinquennat quelles qu’elles soient, non seulement entre la droite et la gauche, mais également au sein de la gauche, présente le mérite de mettre en lumière les raisons sociologiques d’une situation qui voit la France répéter les mêmes déchirures.

On a le sentiment que la France est coincée entre une culture d’extrême-gauche qui est fort influente sur la gauche, et une culture d’extrême droite, dont une partie de l’électorat, ouvrier, votait auparavant pour le Parti communiste. Cette culture de résistance (contre les élites, contre le capitalisme financier, contre la mondialisation) regarde vers le passé. De quoi souffrent les Français? Un diagnostic posé par Karl Marx en 1870 offre une réponse: «Le drame des Français, aussi bien que des ouvriers, ce sont les grands souvenirs. Il est nécessaire que les événement mettent fin une fois pour toute à ce culte réactionnaire du passé» («Lettre à Cesar de Paepe»).

La force de la politique protestataire est telle qu’il n’est pas facile de dessiner les voies de l’action publique pour améliorer la société. Je voudrais néanmoins nuancer le jugement de Marx et montrer que la France n’est pas condamnée au culte réactionnaire du passé. Il faut en passer par une peinture succincte des idées françaises. Le malheur de cette réforme est qu’elle s’est vu qualifier de libérale dans cette terre de passion anti-libérale.

Les transformations de l’autonomie au centre de la division française

Les Français pratiquent une religion mal comprise à l’extérieur de l’Hexagone, la religion de la politique dont une part du dogme est le culte de la résistance. Le mot «politique» s’oppose chez nous à celui de «libéral» comme le positif s’oppose au négatif. On ne comprend pas la société française si on ne saisit pas la haute valeur dont est créditée la politique, qui occupe depuis deux siècles une place analogue à celle de Kultur et de Bildung en Allemagne.

Le Français est d’abord citoyen. Car l’individualisme français est fondamentalement un rapport État/individu inauguré par la Révolution française: l’État, d’une part, arrache l’individu à ses dépendances privées pour l’élever à l’universel de la citoyenneté et, d’autre part, il est le garant de la solidarité de la société à l’égard des plus faibles. Le «malaise» français est une crise des rapports État/individu que le mot «libéral» cristallise par sa charge imaginaire négative.

Car c’est l’autonomie qui est au centre de notre inquiétude et nous divise.

Son histoire doit être considérée en deux temps: elle est d’abord, entre les années 1960 et les années 1980, une aspiration collective à plus d’indépendance et de liberté de choix, puis elle devient une condition commune au cours de cette décennie avec les changements du travail en même temps que l’État-providence entrait en crise. C’est à ce moment là que les choses se grippent en France. Dans le travail flexible, le travail est de plus en plus organisé comme une relation de service, y compris dans les métiers d’ouvriers et d’employés. Le management consiste à faire coopérer des individus qui doivent posséder une intelligence des relations sociales permettant d’adopter une ligne de conduite personnelle. Le concept de qualification de l’organisation fordienne décline au profit de celui de compétence de l’organisation flexible, et notamment de ce qu’on appelle les compétences émotionnelles, sociales ou personnelles. L’autonomie aujourd’hui signifie non seulement indépendance, mais tout autant coopération et compétition. C’est ce changement de signification sociale de l’autonomie –libérale– qui divise la société, car elle équivaut pour de nombreux Français à l'abandon des individus aux forces du marché et semble donc en contradiction avec nos principes de solidarité.

Les multiples essais publiés ces dernières années sur ce «malaise» tournent autour de l’idée qu’«on ne fait plus société» car nos idéaux politiques (d’égalité et de solidarité sans lesquels la liberté est un vain mot) seraient devenus impuissants face à la vague libérale ou néo-libérale, qui aurait engendré un individualisme désormais destructeur des liens sociaux. De sombres formules sont apparues à partir de la fin du XXe siècle: «précarisation de l’existence», «mélancolisation du lien social», etc. Elles désignent un mal qui atteint la société et l’individu dont le moteur est l’autonomie, qui agrège toutes les idées libérales, et la victime le vivre-ensemble. Le libéralisme, devenu «ultra», et l’individualisme, «forcené», exerceraient un travail de déliaison sociale.

Avec la généralisation des valeurs de l’autonomie, l’individu s’est vu surchargé de responsabilités et d’épreuves qu’il ne connaissait pas auparavant –c’est l’association de l’ultra-libéralisme et de l’individualisme forcené– et, en contrepartie, le lien social s’est affaibli, fragilisant du même coup les individus. La preuve de ce malaise se trouve dans les pathologies sociales qui se développent dans notre monde moderne (dépression, pathologies narcissiques et autres souffrances sociales) et qui se présentent comme des pathologies de l'autonomie. D’où la popularité de ces philosophies du soin, du care, de la vulnérabilité.

Les sources réelles du malaise: la crise de l’égalité à la française

Or il y a là une part d’illusion. Nous faisons plutôt face à un changement de la donne de la lutte contre les inégalités, profondément lié à ces manières de travailler, changement dans lequel réside à la fois le cœur des difficultés françaises et les voies éventuelles pour faire mieux fonctionner nos principes de solidarité.

Cœur des difficultés françaises parce qu’à travers l’idée confuse d’affaiblissement du lien social, nous faisons face à un problème très réel, celui de la crise de l’égalité à la française, c’est-à-dire conçue essentiellement dans les termes d’une protection liée au concept de statut de la fonction publique. Pourtant, l’égalité d’aujourd’hui, et donc la lutte contre les inégalités sociales et la pauvreté, se joue au niveau des capacités ou des compétences.

En effet, les inégalités renvoient de moins en moins à la division sociale du travail entre grandes catégories de salariés et de plus en plus à une inégale distribution des capacités personnelles à faire face aux exigences du marché du travail. L’inégalité sociale de la distribution des capacités personnelles est le problème majeur. On ne diminuera pas les inégalités de compétence en multipliant les statuts, mais en rendant ceux qui les subissent capables de saisir des opportunités. L’ensemble des travaux converge sur ce point: l’enjeu est «de savoir s’occuper des perdants», comme dit le sociologue Gosta Esping-Andersen. Les nouvelles coordonnées des inégalités sont moins leur accroissement que la dualité entre insiders et outsiders. Et ce dans le contexte d’un chômage qui n’est jamais descendu en dessous de 8% depuis trente ans et d’un système scolaire qui est devenu particulièrement reproductif des inégalités sociales –fort souci de la formation des élites (excellentes, mais trop petites), souci insuffisant pour la formation des masses.

Le nœud du malaise qui rend les Français prisonniers de leurs grands souvenirs est la difficulté à représenter les nouveaux problèmes de telle sorte que l’opinion ait une idée un peu plus claire des enjeux et des choix, et donc de les faire passer au centre du débat politique. Les mots «compétition», «capacité», «opportunité», etc. semblent totalement opposés à notre idée de la solidarité. Mais il faut surtout aller au-delà de la mystique des mots car ce sont plutôt de nouveaux emplois de ces concepts qui sont en jeu dans la société française, ceux de l’élaboration d’un renouveau du contrat social (thème toujours important chez nous) correspondant à l’autonomie comme condition. Le grand changement que la réforme du code du travail commence à instituer est de passer du statut protecteur du travail fordien au parcours sécurisé du travail flexible. C’est la position de la CFDT, qui promeut dans ses idées et ses pratiques une politique du travailleur capable.

La société française n’est pas condamnée au culte réactionnaire du passé. Il y a largement de quoi clarifier, auprès d’une opinion publique déboussolée, en quoi la condition autonome n’est ni la fin de la société ni celle de l’action publique. On peut parfaitement donner un sens cohérent et positif à des réformes qui apparaissent trop souvent comme des adaptations obligées à la mondialisation (ou à l’Europe) et non comme un moyen de moderniser la solidarité à la française.

Une première version de cet article, en allemand, est parue dans Die Zeit.

Alain Ehrenberg Sociologue et directeur de recherche au CNRS

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