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«Je l’aime mais, plus notre relation avance, plus j’ai envie d’aller “voir ailleurs”»

Lucile Bellan, mis à jour le 28.06.2016 à 10 h 53

Cette semaine, Lucile conseille Sally, pour qui la fidélité sexuelle ne constitue pas la base d’une relation amoureuse.

Détail de l’huile «Roméo et Juliette» (1869-70) de Ford Madox Brown, exposée 
au Delaware Art Museum | Ad Meskens via Wikimedia Commons License by

Détail de l’huile «Roméo et Juliette» (1869-70) de Ford Madox Brown, exposée au Delaware Art Museum | Ad Meskens via Wikimedia Commons License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Bonjour, je vous écris en raison d’un problème que je rencontre dans mon couple.

Depuis neuf mois, je suis avec un charmant garçon, qui a quelques années de plus que moi (j’ai 19 ans). Nous nous aimons, je l’adore. Mais voilà, j’ai peur que notre couple soit un peu déséquilibré.

On me dit souvent que je suis une personne charismatique; je suis indépendante, créative, j’adore être entourée, sortir, voir des gens, alors que lui n’est pas du tout sociable, tout ce qu’il veut dans la vie c’est être avec moi, sans jamais me partager (ça lui arrive d’être odieux avec mes amis pour qu’ils nous laissent tous les deux; je précise que je suis sa première relation, alors que j’en ai déjà eu plusieurs avec des femmes et des hommes); lorsque je ne suis pas avec lui, il occupe son temps en jouant aux jeux vidéo. Il est vraiment adorable, nous parlons tous les jours, nous nous amusons bien, je l’aime.

Mais, plus notre relation avance, plus j’ai envie d’aller «voir ailleurs». Pas parce que j’en aurais marre de lui, mais tout simplement parce le polyamour et/ou les relations libres sont mon idéal.

Je pense que la fidélité sexuelle n’est pas du tout ce qui constitue la base d’une relation amoureuse, on peut apprendre à partager, à avoir suffisamment confiance en soi pour se rendre compte que ce n’est pas de notre faute si l’autre va voir ailleurs. Il y a des gens à qui la monogamie convient tout à fait, d’autres non, et je crains de faire partie de ceux-là, alors que mon copain n’y voit aucun intérêt.

Je l’aime et je me verrais bien passer toute ma vie avec lui, mais pas comme nous sommes à présent

Je ne suis jamais passée à l’acte, je n’ai jamais été infidèle, je respecte sa façon de penser notre relation, mais, plus le temps passe, plus j’en ai envie. J’ai peur de lui en parler et de lui faire de la peine. Je l’aime et je me verrais bien passer toute ma vie avec lui, mais pas comme nous sommes à présent.

Peut-être est-ce égoïste, mais je crois que je m’aime plus que je ne l’aime lui. Dans notre société, on encourage souvent les femmes à se «perdre dans l’amour», être capables de s’écraser totalement pour leur partenaire, mais j’ai donné suffisamment dans ce schéma, j’ai été victime de viols conjugaux dans une relation précédente, et de beaucoup de violence, et, depuis, j’ai décidé de m’aimer, de prendre soin de moi et des autres, et de ne plus aimer aveuglément un autre plus que moi-même, de ne plus laisser quelqu’un disposer de moi soi-disant par amour (désolée de cet aparté!).

Tout ça pour dire que je suis un peu perdue et pleine de doutes.

Sally

Chère Sally,

Je vous félicite déjà pour la clarté avec laquelle vous envisagez ce qui est bon pour vous. Si certains mettent des années pour y parvenir (et j’en fais partie), d’autres ne trouveront jamais cet équilibre entre leurs besoins, leurs désirs et ce que la société nous impose. Vous savez donc ce que vous voulez. Ce sont des désirs justes et censés, réfléchis et basés sur la notion la plus importante de toutes, celle de vous aimer et de vous respecter vous-même plus que les autres.

Vous êtes jeune et vous n’avez pas d’enfants, pas d’attaches qui pourraient compliquer une mise en pratique afin d’éprouver cet idéal théorique. Pourquoi ne pas sauter le pas?

Cela me rappelle une discussion que j’ai régulièrement avec certaines de mes amies. Elles sont en couple depuis des années, heureuses et amoureuses mais curieuses de l’amour entre femmes. Malgré tout, elles savent que cette expérience qui les attire signerait la fin de la confiance et de la stabilité dans leurs couples. Et moi, comme un petit diable sur leurs épaules, je voudrais pouvoir leur dire sans remords: «Passe à l’acte, essaye, il ne faut pas mourir avec des regrets.» Mais je ne le fais pas. Parce que je connais l’importance de leur couple dans leurs vies. Parce que je sais qu’il y a une différence entre défendre sa liberté et ouvrir la boîte de Pandore. Et parce que je sais que tout détruire pour quelques heures de plaisir relève plus du suicide que la quête d’une meilleure connaissance de soi.

Si le polyamour et l’amour libre sont des idéaux nobles, ils n’en sont pas moins utopiques et ne pourront jamais s’adapter à tous. Parce que c’est dur (pour l’ego, le cœur et le corps), parce que c’est prenant, parce que c’est extrêmement délicat en matière d’équilibre et parce que, dans mon expérience, il n’y a plus tellement de place pour les autres, enfants, amis et famille. À titre personnel, j’y crois donc au coup par coup, au coup de cœur, au hasard des rencontres. Pas de façon permanente et pas de façon systématique.

Parfois, le couple, ce n’est pas simplement trouver quelqu’un que l’on aime et commencer à faire des concessions. Parfois, le sentiment amoureux ne suffit pas

Vous me demandez de vous aiguiller, de vous aider à prendre cette décision difficile qui est soit de quitter votre amour soit de vous perdre dans la routine. Et je ne peux pas répondre à cette question. C’est à vous de juger du prix du sacrifice, de parier sur l’avenir (ou pas) de votre relation. Quelle que soit votre décision, vous savez déjà que vous allez lui faire du mal. À quelle hauteur êtes-vous prête à assumer cette souffrance? Dans quel cas va-t-il en sortir grandi? C’est à vous de vous poser ces questions.

La seule réponse que je peux faire c’est que je ne crois pas au «aller voir ailleurs» juste pour «aller voir ailleurs» et que je suis donc convaincue que, sans LA rencontre qui justifierait cette décision, vous allez vite y perdre au change. Et que d’autre part, mais vous le savez déjà, rien ne doit se faire sans son consentement, c’est la condition sine qua non du polyamour (et également de l’amour libre).

Si cette envie, ce besoin de vivre en accord avec vos idéaux, est plus grand que tout (et ce ne serait pas honteux), alors c’est à vous de faire le nécessaire pour partager votre vie avec des gens qui ont les mêmes opinions et le même mode de vie. C’est aussi simple que ça. Parfois, le couple, ce n’est pas simplement trouver quelqu’un que l’on aime et commencer à faire des concessions. Parfois, le sentiment amoureux ne suffit pas. Vous dites avec justesse qu’on encourage les femmes à se perdre dans l’amour (je me permets de rajouter: le couple et la vie de famille). Mais vous avez tout à fait le droit de ne pas être de ces femmes-là. D’être une femme libre envers et contre tout. Si c’est votre choix, il vous faudra d’abord vous libérer de vos entraves. Cette décision vous appartient. Elle n’est pas facile, mais je suis sûre que, tout au fond de vous, vous connaissez déjà la réponse à votre question.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (172 articles)
Journaliste
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