Boire & manger

Vers Épernay ou Bordeaux, revivez la légende de l'Orient-Express

Temps de lecture : 6 min

La SNCF a lancé deux destinations régulières pour son train de luxe restauré.

La Table de l'Orient -Express I Jérôme Galland
La Table de l'Orient -Express I Jérôme Galland

La compagnie nationale présidée par Guillaume Pepy, un homme passionné par les trains, a récupéré la marque Orient-Express concédée durant des décennies au groupe anglais Belmond, ex-Orient-Express Hotels. Le train de luxe Venice Simplon-Orient-Express continue à relier Londres, Paris, Venise et au-delà pour des périples privés. C’est un plein succès international en dépit des prix salés: 2.000 euros par personne pour le trajet et le dîner sans les vins vers la Cité des Doges aller ou retour.

L’état-major de la SNCF, alléché par les profits faramineux du VSOE (près de 40 millions de chiffre d’affaires annuel), s’est résolu à reprendre le contrôle de la marque de voyage légendaire dans le but de recréer des itinéraires traditionnels à travers l’Europe, ce qui a été l’objectif majeur de l’Orient-Express lancé le 4 octobre 1883, date du voyage inaugural offert à quarante invités dont dix-neuf Français.

Il s’agissait de traverser les Balkans par le rail afin de rejoindre Constantinople de Paris (gare de l’Est), soit 3.491 kilomètres en quatre jours –le train déposant ses passagers sur les berges du Danube– et l’on recommandait aux voyageurs intrépides de se munir d’un revolver. C’est ce que rapporte l’écrivain Edmond About, futur académicien, qui a raconté le trajet inaugural jusqu’à Istanbul:

«Du calme, du sommeil et du confort. Ce palace à vapeur n’est pas qu’un moyen de transport, on y séjourne pour jouir des paysages variés et de la compagnie du beau monde. L’Orient-Express fait rêver quiconque, même les princes qui nous gouvernent et les têtes couronnées. Le prince Bibesco, grand propriétaire terrien en Roumanie, se plaît à dire: l’Orient-Express met quatre heures à me traverser.»

Reconstitution réussie

«Ce sera le train de l’Europe», prophétisait l’ingénieur belge Georges Nagelmackers qui a inventé l’Orient-Express en 1882. C’est ce mythe ferroviaire que la SNCF vient de ressusciter en reconstituant le patrimoine sur rail, les locomotives, les voitures lits, le bar et le décorum Art Déco. Il s’agit pour les cadres de la compagne nationale de faire revivre la légende fameuse inscrite dans la mémoire des Européens saisis par le désir d’ailleurs, la découverte des capitales d’Europe et le plaisir vif de s’échapper de chez soi en wagons-lits.

L'Orient-Express © Jérôme Galland

Les têtes pensantes de la SNCF dont Patrick Robert, président de l’Orient-Express France, ont pu constater à l’été 2015 le potentiel phénoménal de la marque: 375.000 personnes ont visité la très belle exposition sur l’Histoire du train à l’Institut du monde arabe, et les dîners d’exception préparés par la brigade de Yannick Alleno, chef trois étoiles de Ledoyen, servis dans les voitures rénovées à l’identique du train ont affiché complet –et il ne roulait pas!

Le jeu en valait la chandelle. La reconstitution du train de légende imaginé par Nagelmackers, génial ingénieur, était un défi à relever. L’Anglais James Sherwood, le PDG recréateur du train Venice Simplon-Orient-Express, l’avait bien deviné dans les années 1970-1980 quand il a commencé à racheter des voitures anciennes de l’Orient-Express en piteux état et qu’il a acquis l’Hôtel Cipriani sur la Giudecca de Venise pour y loger les heureux passagers –Dieu que le projet a été fécond! Et James Sherwood a continué de construire d’autres trains de luxe en Asie, à Singapour et à Bangkok.

Comme l’a écrit l’écrivain visionnaire Edmond About (1828-1885), c’est avec l’essor du chemin de fer du XIXe siècle que le tourisme s’est développé, et c’est grâce à l’invention des trains internationaux que le voyage est devenu un loisir moderne. L’Histoire se répète: jamais les trains de luxe n’ont été plus à la mode, meublant l’imaginaire des accros du voyage. Le rêve sur rail s’accomplit encore sur la planète.

À l'heure du départ

L’avant-première des destinations de l’Orient-Express France, c’est donc ce périple de trois heures trente vers Épernay et retour à minuit gare de l’Est après un beau dîner sur rail servi dans deux voitures Pullman reconstituées façon Art Déco, la Riviera et le Train Bleu, la voiture bar en bois d’acajou aux marqueteries Lalique où sont enchâssées des roses en pâte de verre. Cette voiture aux lampes orangées, comme chez Maxim’s, tables de deux ou quatre couverts, est inscrite à l’inventaire des Monuments Historiques.

Yannick Alleno © Geoffroy de Boismenu

Côté Arts de la Table, les assiettes de porcelaine cerclées d’argent sont signées Puiforcat, le personnel en gants blancs, et le menu de quatre plats est conçu par Yannick Alleno, envoyé par une brigade de Potel & Chabot dont le chef à bord est Frédéric Puel, un des adjoints de Jean-Pierre Biffi, le maestro du grand traiteur.

Ce mercredi soir, trente-sept amoureux du train cher à Agatha Christie ont pris place dans les deux voitures rénovées à l’identique, plus la climatisation. Au salon bar, fauteuils en cuir, une adolescente fête des seize ans, elle se met au piano pour interpréter des airs de Georges Gershwin devant ses parents aux anges. En face, un couple de jeunes mariés anglo-saxon célèbre un anniversaire de mariage tandis que dans la voiture bar, deux garçons en jean achèvent une bouteille de Ruinart.

Le train démarre à l’heure (20h10) tandis que les maîtres d’hôtel proposent un ensemble d’amuse-bouche en prélude au dîner mitonné dans la cuisine mouchoir de poche où le récital salé précède le dessert spectaculaire du pâtissier Yann Couvreur, un écrin meringué à la fraise: il officie au Prince de Galles à Paris. Les cinq toqués sont loin de se plaindre: pour eux aussi, le voyage change leur vie de cuisinier.

Champagne!

Voici que le train traverse la campagne proche de Château-Thierry où est né Jean de La Fontaine, trépidations très acceptables de la machinerie, peu de bruit, on s’entend parler tandis que l’on apporte le récital gourmand: bouquetière de légumes, céleri au caviar, langoustines cuites à l’eau de mer, beignets de sureau.

Après deux champagnes au choix, trois vins blancs de Bourgogne: Saint-Aubin, Puligny-Montrachet, Meursault de Ropiteau et le château Cantenac Brown de l’AOC Margaux pour les amateurs de vin rouge avant le cognac Hennessy en conclusion méditative. De beaux accords solides-liquides.

Ce moment si particulier est empreint d’une lancinante nostalgie: ce dîner en wagon d’acajou pour bref qu’il soit suscite un vrai désir de ces voyages lointains actionnés par «des locomotives hautes et minces, aux mouvements si aisés des wagons jaunes à lettres d’or» (Valéry Larbaud 1881-1957) qui vous conduisent dans la Champagne des rois, des prélats et des vins.

À la Table de l'Orient-Express, volaille © Thomas Duval

Il est vingt-deux heures quand l’Orient-Express s’arrête en douceur à la gare d’Épernay pour trente minutes de pause. Hélas, le vin à bulles ensorcelantes, le nectar bond qui «laisse les femmes belles après boire» (Madame de Pompadour) fait défaut. Les plus malins descendent avec leur verre de Clicquot ou de Ruinart: l’Orient-Express donne soif!

À peine réinstallés dans les voitures siglées est servie la poularde pochée au lait épicé, les cuisses sous une fine semoule à la coriandre: un plat classique modernisé. La nuit tombe quand la dernière note de ce dîner éphémère s’achève par une gâterie ronde et rose tandis que les derniers kilomètres de la banlieue Est sont troués par des lumières blafardes façon Simenon.

Fin juillet, la Table de l’Orient-Express prendra la direction de Bordeaux, l’une des avant-premières du train historique qui a trouvé une nouvelle vie grâce à la SNCF. Cinq autres voitures vont être réinventées jusqu’à 2020 –l’Orient-Express France disposera à terme d’une quinzaine de voitures bleu et or.

Créer de l'inoubliable

Toutes les grandes capitales mythiques d’Europe, Vienne, Venise, Budapest, Bucarest et Istanbul seront desservies par le train historique: les voyages privés qui existent déjà vont connaître une formidable embellie, l’excitation est déjà palpable sur la ligne Londres, Paris, Venise qui accueille près de 300 voyageurs par trajet.

À la Table de l'Orient-Express, ravioles © Thomas Duval

Le projet de la SNCF est de mettre sur pied un art du voyage sur le train Orient-Express à travers une collection d’objets siglés et un ensemble d’hôtels portant la célèbre marque. Pour Patrick Robert et les cadres de l’Orient-Express France, il s’agit de façonner des émotions et de créer de l’inoubliable. L’aventure restituée de l’Orient-Express du XXIe siècle dépasse les professionnels du rail: ils sont irradiés, emballés, transportés par le renouveau du train de légende.

Oui, un défi hors du commun qui honore la SNCF.

La table de l'Orient-Express

Départ gare de l’Est à 20 h vers Epernay, du 1er juin au 16 juillet. À Bordeaux, du 20 au 30 juillet 2016. 530 euros par personne, 60 euros de supplément pour les accords mets et vins. Réservations au 01 80 50 03 45.

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