Monde

Ne reprochons pas à Obama l'inaction des États-Unis sur les armes à feu

Jamelle Bouie, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 16.06.2016 à 8 h 34

Le problème, ce n'est pas le président, le Congrès ou des «intérêts particuliers». Le problème, ce sont les Américains.

Barack Obama, le 12 juin 2016, lors de sa déclaration après la tuerie d'Orlando. | ALEX WONG / AFP

Barack Obama, le 12 juin 2016, lors de sa déclaration après la tuerie d'Orlando. | ALEX WONG / AFP

Il y a quelque chose de Sisyphe et son rocher dans la récurrence des interventions d'Obama, poussé devant la nation américaine à chaque nouveau déchaînement de violence par arme à feu. A chaque saison, sa tuerie de masse ou sa bavure policière suspecte, avec chaque nouvelle tragédie, un énième communiqué de la Maison Blanche traduisant douleur, recueillement, colère et résignation. Sur ce sujet, Obama a cessé d'être un président, il est désormais une sorte de chœur antique, offrant son verbe à la population et parlant pour les millions d'Américains désireux de voir Washington faire, enfin, quelque chose pour endiguer l'accumulation des fusillades, petits points rouges dispersés sur le territoire comme autant d'éclaboussures sanglantes.

«Ce massacre est un rappel supplémentaire montrant avec quelle facilité quelqu'un peut mettre la main sur une arme pour aller tirer dans une école, un lieu de culte, un cinéma ou une boîte de nuit», a déclaré Obama dimanche. «Nous devons décider si c'est ce genre de pays que nous voulons être. Et ne rien faire, c'est aussi prendre une décision».

La Maison Blanche étant un sujet de préoccupation pour absolument tous les Américains, quel que soit leur bord politique, il serait facile de voir ici un échec présidentiel –un manque de volonté de la part de la présidence. Comment expliquer qu'Obama ait pu faire passer un plan de relance économique et une réforme en profondeur du système de santé, tout en demeurant impuissant sur une question aussi simple et populaire que la vérification des antécédents? L'action de l’exécutif, nous en avons été témoins sur le climat et l'immigration; pourquoi ne pouvons-nous pas la voir sur les armes à feu? Pourquoi Obama n'arrive-t-il pas à agir là-dessus, alors qu'il aura mis en œuvre des politiques tout aussi essentielles et bien moins considérées en sept ans d’exercice à la tête du gouvernement fédéral? Où, exactement, est-ce que les choses coincent?

La réaction est infiniment compréhensible. Et, si vous êtes attentif, dans chaque intervention d'Obama concernant la violence par armes à feu, vous verrez qu'il affronte inlassablement les mêmes questions. Pourquoi ne peut-il rien faire? Sauf qu'il s'agit d'un mauvais angle de questionnement et de torts orientés dans la mauvaise direction. Après Sandy Hook, Obama aura investi énormément d’énergie pour changer la législation, en faisant pression sur le Congrès, de tous les côtés. Mais les Républicains n'ont pas bougé d'un iota. Et sans leur support, sa campagne est restée lettre morte.

Le problème d'une législation plus stricte sur les armes à feu, ce n'est pas la présidence. Ce n'est même pas le Congrès. C'est la population américaine –ou, du moins, la frange de la population voulant le contrôle des armes.

Les élus ne représentent pas le grand public

Notre appréhension collective de notre politique dégorge de mythes. Nous nous croyons rationnels (nous ne le sommes pas), nous croyons que nos choix sont objectifs et n'ont rien de personnel (ce n'est pas le cas), que nous ne sommes pas fermement arrimés à nos lignes partisanes (globalement, nous le sommes) et que les élus représentent le grand public. Cette dernière idée est omniprésente. Les politiques, des deux bords, ont pour habitude de décrier les «intérêts particuliers», il en va même d'un prérequis aux ambitions gouvernementales. Le bon politique, l'honnête, le vrai, ne parle et n'agit que pour «le peuple», aussi largement que vaguement défini.

Ce qui est complètement faux, point barre. Le gouvernement américain, à la base, est conçu autour de ces soi-disant «intérêts particuliers», du pouvoir immense du Congrès et des législateurs individuels, au système bipartite, agrégeant des objectifs et des préférences innombrables en une simple alternative générique. Un système qui n'est pas parfait, mais qui se fonde sur une réflexion des plus solides. Les États-Unis sont un pays incroyablement grand, où vivent des gens aux perspectives et priorités concurrentes, contradictoires et souvent antagonistes. Les idées et les politiques qui semblent populaires ne le sont souvent plus lorsque vous les détaillez ou dès qu'elles entrent en conflit avec les valeurs, les idéaux et les identités d'un individu, d'une famille, d'une communauté. Le seul moyen pour qu'un tel pays fonctionne, du moins en tant que démocratie, c'est en satisfaisant le pluralisme, en incitant aux compromis et en limitant la propension du système à changer rapidement.

Ce que vous perdez en vigueur et en unité d'action, vous le gagnez en diminution des enjeux. La politique devient un peu moins une question de vie ou de mort. Un tel arrangement privilégie les groupes capables de s'organiser pour faire valoir leurs avantages. Ou leurs «intérêts». Et ils œuvrent souvent de concert et en alliance avec d'autres intérêts aux objectifs similaires ou compatibles.

En d'autres termes, dans le système américain, l'opinion publique n'est pas suffisante. Il vous faut aussi des acteurs organisés, capables de manœuvrer et d'agiter à tous les niveaux, capables de faire jouer des réseaux informels et institutionnels afin de construire et de façonner le soutien au sein de cette opinion, ou de ses éléments les plus constitutifs. Et, au final, ces acteurs devront se lier aux élus et aux partis –qu'ils leur soient intrinsèquement sympathiques ou non– qui verront un avantage certain à œuvrer pour les mêmes objectifs. (Parce qu’après tout, les politiques aiment gagner). L'apparence du phénomène varie selon le temps et le lieu, mais telle est sa structure générale, que ce soit à droite ou à gauche, de la conservation aux luttes actuelles sur la discrimination positive. Une vérité qui s'applique aussi à nos évolutions politico-historiques les plus essentielles, de l'esclavage au droit de vote des femmes, et aux armes à feu.

Intérêt les mieux organisés et les plus agressifs

L'opinion publique soutient l'universalité des vérifications d'antécédents et des restrictions plus strictes apposées à certains types d'armes. Reste que le gouvernement américain n'est tout simplement pas fait pour traduire une opinion publique en politique. Il s'agit d'un terrain de jeu où le plus gros avantage va aux intérêts les mieux organisés et les plus agressifs. Même en assainissant la politique –en éloignant l'argent des partis, en cassant les mégabanques et les monopoles–, le fait reste vrai.

Et quels sont les intérêts les plus organisés et les plus agressifs de la politique américaine? Le mouvement pro armes. Non seulement ce mouvement possède une représentation institutionnelle –la NRA et ses membres les plus zélés, actifs à tous les niveaux et selon tous les leviers d'influence–, mais il occupe aussi une place centrale au sein de la coalition idéologique conservatrice. Ce qui est à la fois le produit d'une action directe (les militants de la NRA ayant mis tout en œuvre pour faire se chevaucher leur organisation et le Parti républicain) et d'une affinité naturelle (ceux qui soutiennent la NRA sont aussi du genre à voter pour les Républicains conservateurs).

Sur le sujet des armes à feu, tout le paysage politique contemporain –de l'engagement du Parti républicain à préserver une liberté absolue en la matière, à la réelle réticence avec laquelle les Démocrates ont abordé la question– témoigne du succès incroyable du mouvement pro armes à feu, des électeurs aux militants, en passant par les fabricants d'armes et les forces institutionnelles comme la NRA. Obama pourrait ratisser le pays de long en large et dresser la liste de tous les Républicains qui s'opposent à la vérification des antécédents que cela ne changerait rien au fait que le mouvement pro-armes à feu est si bien organisé que ses doigts sont aujourd'hui posés sur tous les points de pression les plus vitaux de la politique américaine.

Et qu'il n'a, du moins pour le moment, aucun adversaire à sa taille. Les Américains ont beau soutenir en masse une législation plus stricte sur les armes à feu, il nous manque le genre d'initiative, d'organisation et d'engagement susceptibles de traduire l'humeur en politique. Certes, il y a des campagnes, comme celle que mène l'association Everytown for Gun Safety, fondée par Michael Bloomberg, la première à vouloir créer un véritable équivalent structurel au lobby des armes à feu. Mais qui semble parfaitement rachitique par rapport à tout ce que la NRA et ses alliés ont à leur disposition.

Il faut imiter le mouvement pro-armes

Dès lors, si vous êtes favorable au contrôle des armes à feu, rien ne sert de regarder le président. La solution consiste à imiter les efforts du mouvement pro-armes, de l'alignement idéologique complet du Parti démocrate, à la mise à profit d'actions de terrain, en passant par le lobbying des législateurs et la punition des élus –de droite comme de gauche–qui ne semblent pas suffisamment engagés sur la question. Le président a un rôle à jouer ici –notamment pour faire à nouveau du contrôle des armes une priorité du Parti démocrate–, mais il demeure modeste, annexe, un rôle d'avocat.

Dans le système américain, les changements d'envergure sont lents et difficiles. Il aura fallu trente ans pour qu'une interprétation droitière et minoritaire du Deuxième amendement –le droit individuel au port d'arme– devienne dominante, adoptée par tous les bords et ratifiée par la Cour suprême. Il faudra probablement aussi longtemps pour inverser ce statu quo. Ces dernières années, la répétition des fusillades et des massacres aura galvanisé de plus en plus d'Américains, désormais prêts à passer à l'action et à supplanter le mouvement pro-armes. Que ces efforts soient victorieux et l'époque actuelle, qui semble totalement cafardeuse, ne le sera pas en réalité.

Il n'y a qu'un moyen de faire bouger les choses dans la politique américaine –même quand il est question de vie ou de mort, même quand l'inaction est meurtrière–, c'est d'en passer par une action concertée et de persévérer dans l'action. En 1911, l'incendie de l'usine de Triangle Shirtwaist aura été l'une des pires catastrophes industrielles de toute l'histoire des États-Unis et le point de départ d'une cascade de lois progressistes en matière de droit du travail. Reste qu'il n'en aurait rien été si des gens ordinaires –via des syndicats et d'autres groupes– ne s'étaient pas mobilisés pour les faire advenir, en allant chercher des alliés de la réforme chez les bureaucrates, les travailleurs sociaux et les politicards.

La mort seule ne décoincera pas les institutions américaines. La mort, avec le bon type d'agitation, et là l'histoire pourrait être différente.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (46 articles)
Journaliste
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