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Comment l'hôpital Necker est devenu le symbole de ce qui agite la France

Mélissa Bounoua, mis à jour le 15.06.2016 à 17 h 50

En marge de la manifestation contre la loi Travail, plusieurs casseurs s'en sont pris à cet hôpital pour enfants où est hospitalisé le fils des policiers tués par Larossi Abballa à Magnanville. Les images sont devenues symboliques de ce qui travaille la France actuellement: le débat sur la loi El Khomri, la casse sociale et les drames liés à l'action de l'État islamique.

Une famille sort de l'hôpital Necker à Paris pendant les manifestations contre le la loi Travail le 14 juin 2016. | DOMINIQUE FAGET / AFP

Une famille sort de l'hôpital Necker à Paris pendant les manifestations contre le la loi Travail le 14 juin 2016. | DOMINIQUE FAGET / AFP

Le goudron explosé jonche le sol de ce trottoir du XVe arrondissement de Paris. Une famille sort de l'hôpital Necker ce 14 juin alors que la police essaie de maîtriser la manifestation contre la loi Travail en cours. La photo (ci-dessus) prise par Dominique Faget, photographe à l'AFP, montre la stupeur de ces parents qui ne s'attendaient pas à sentir les gaz lacrymogènes en sortant de l'hôpital où leur fille venait se faire soigner. «Quinze baies vitrées ont été cassées», a annoncé l'AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) qui va porter plainte

Au croisement des boulevards du Montparnasse et des Invalides, l'établissement de soins pour enfants malades –récemment rénové– est très exposé. Selon la CGT, un million de personnes ont défilé à Paris. Pour la police, ils étaient 80.000.

Les policiers se regroupent face aux manifestants près de l'hôpital Necker à Paris, le 14 juin 2016 | Dominique Faget / AFP

Le bitume que l'on voit sur cette photo aux pieds des policiers, ce sont des hommes cagoulés qui l'arrachent d'un trottoir boulevard des Invalides, un peu loin en allant vers la Seine (où se terminait la manifestation partie à 13h30 de la place d'Italie).

Un bus sert alors de barricade à Duroc pour tenter de protéger l'hôpital.

 

Quinze vitres brisées

Les différentes vidéos filmées par des médias et des passants montrent que les affrontements ont lieu sur le boulevard et ne ciblaient pas directement l'hôpital qui relie Montparnasse aux Invalides. Certains lancent des pierres, ce qui oblige les autorités à répliquer avec des gaz lacrymogènes et un canon à eau.

Mais sur cette autre vidéo, on aperçoit un homme cagoulé briser les baies vitrées une par une et un autre lancer un coup de pieds dans certaines pour les faire tomber, avant qu'une troisième voix ne dise «eh, c'est un hôpital de gosses».

Ce que confirme ce témoin au Huffington Post:

«J'ai l'impression que c'est un acte isolé. Aucun projectile n'a été envoyé contre la façade, c'est un homme qui a porté une quinzaine de coups avec une masse. Plusieurs lui ont rapidement demandé d'arrêter tandis qu'un autre mettait un coup de pied dans une vitre.»

La manifestation était bien avancée quand elle est arrivée à proximité de la station Duroc. Une journaliste de Metronews a pris en photos les graffitis laissés sur les murs à proximité, là où les casseurs se sont emparés du trottoir. On peut lire «Ne travaillez jamais» (la phrase de Guy Debord), «49.3» (en référence à l'article de la Constitution utilisé pour faire passer la loi Travail), et plus loin sur le boulevard des Invalides «Nik la BAC», «police ou milice?», «qui sème le gaz récolte le pavé»...

Un employé de la mairie de Paris nettoie des toilettes publiques près de l'hôpital Necker, le 15 juin 2016 après la manifestation contre la loi Travail | François Guillot / AFP

De l'intérieur

À l'intérieur de l'hôpital, les témoignages montrent que beaucoup de patients ont pu entendre les heurts et étaient angoissés à l'idée d'être ciblés directement.


Mais la santé des patients a même pu être menacée indirectement puisque, selon ce que rapporte la journaliste de Metronews ce mercredi 15, un chirurgien a été bloqué par la manifestation.


En fin d'après-midi, l'AP-HP communique et juge cela «inadmissible».


Les politiques réagissent dans la foulée, Marisol Touraine, ministre de la Santé, ou le député et président du groupe UDI à l'Assemblée Philippe Vigier. 


Ainsi que d'autres internautes choqués que des casseurs aient pu s'en prendre à ce centre pour enfants malades. Celui-là même, on l'apprendra plus tard, où le jeune enfant de trois ans du couple de policiers tué à Magnanville était pris en charge.

 

L'hôpital et les enfants, ces symboles forts

Le directeur général de l’AP-HP Martin Hirsch, qui est allé déposer la plainte ce mercredi, a rappellé dans un message aux personnels, que «juste derrière les vitres visées, il y a des blocs opératoires», relève Le Monde:

«Pendant ces attaques, il y avait des enfants qui étaient opérés et des équipes soignantes au travail, sous les bruits et les menaces des projectiles. Les soins ont été perturbés. Les équipes que nous avons rencontrées sont sous le choc.» 

Attaquer un hôpital est une forme d'attaque contre le pays et ses valeurs, lance le professeur d'éthique médicale Emmanuel Hirsch à l'université Paris Sud dans une billet sur le Huffington Post (c'est aussi ce qu'il se passe en Syrie, dit-il en nuançant la comparaison):

«Ils ont pris pour cible un lieu de soin, un espace symbolique de l'hospitalité publique, de la solidarité et de la fraternité: il témoigne de nos devoirs d'humanité. De telles stratégies visent à abolir ce que nous sommes, notre bien commun, nos conquêtes politiques de liberté et de dignité, celles qui inspirent les idées de respect, de justice, d'attention portée à l'autre.»

«Un hôpital, c'est un sanctuaire, on n'attaque pas un hôpital», ajoute le président de la Fédération hospitalière de France Frédéric Valletoux à BFMTV.

Invité du journal télévisé de 20 heures sur France 2 à propos du meurtre de deux policiers à Magnanville, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve évoque les manifestations à Paris pour souligner la haine qui existe contre les forces de l'ordre et préciser que l'enfant des fonctionnaires se trouve à l'hôpital Necker:

«Cet après-midi, dans les rues de Paris où il y avait des hordes de manifestants violents, parmi des manifestants sincères, nous avons vu des gens crier “un policier une balle”, “policiers, la France vous hait”. Après ce qui s'est passé hier [le meurtre d'un couple de policiers à Magnanville], tout cela n'a que trop duré. Et moi, je n'accepterai plus que dans des manifestations comme celle qui s'est déroulée aujourd'hui, il y ait des sauvageons qui puissent tenir ce type de propos avec 27 policiers blessés, les vitres de l'hôpital Necker brisées alors qu'il y a l'enfant des policiers [tués lundi soir] qui s'y trouve.»

Le lendemain, le Premier ministre et la ministre de la Santé se déplacent donc sur les lieux pour réagir à ces débordements. 

Manuel Valls et Marisol Touraine, le 15 juin à l'hôpital Necker à Paris | FRANCOIS GUILLOT / AFP

Le symbole est tel que le chef de l'État envisage désormais d'interdire les manifestations si les biens et les personnes sont menacés, a annoncé le porte-parole du gouvernement ce 15 juin. Le Premier ministre Manuel Valls a dénoncé, lui, «une attitude ambiguë du service d'ordre de la CGT qui n'assume plus ses responsabilités».

La préfecture de police de Paris a fait état de cinquante-huit personnes interpellées, notamment après des jets de projectiles. Quarante-quatre personnes étaient toujours en garde à vue mercredi. «S’il fallait annuler les manifestations dès qu’il y a des casseurs, on n’en verrait plus», relativise pourtant l'historien et sociologue des grèves et du syndicalisme Stéphane Sirot à 20minutes.fr.

Le parent d'un enfant malade hospitalisé à l'hôpital Necker écrit aujourd'hui qu'il aimerait que ces vitres brisées ne soient pas utilisées politiquement par le gouvernement. Sur le site Lundi Matin, il écrit:

«Quelques vitres de l’hôpital Necker ont été brisées. Bien que les vitres en question n’aient pas d’autre rôle que celui d’isolant thermique: j’en conviens grandement, ce n’est pas très malin. Certes, briser les vitres d’un hôpital, même par mégarde, c’est idiot ; mais sauter sur l’occasion pour instrumentaliser la détresse des enfants malades et de leurs parents pour décrédibiliser un mouvement social, c’est indécent et inacceptable. Et c’est pourtant la stratégie de communication mise en œuvre depuis hier, par MM. Cazeneuve et Valls.»

D'autres mettent en parallèle la casse des vitres et celles du service public de l'hôpital. 


Ce mercredi 15 juin, la CGT a renvoyé la balle dans le camp du gouvernement. «C’est aux pouvoirs publics (…) d’assurer la sécurité et le maintien de l’ordre. [...] Comme il n’est pas de la responsabilité des supporters d’assurer la sécurité dans et autour des stades de l’euro de football, de la même façon il n’est pas de la responsabilité des manifestants d’assurer la sécurité dans et autour d’une manifestation autorisée par la Préfecture de police.» Deux nouvelles manifestations sont prévues le 23 et 28 juin.

Mélissa Bounoua
Mélissa Bounoua (93 articles)
Rédactrice en chef adjointe de Slate.fr
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