Sciences

Ce n'est pas un mythe: des anguilles sautent hors de l’eau pour électrocuter leurs ennemis

Temps de lecture : 3 min

La science l'a confirmé.

La partie fine et longue du corps des anguilles abrite les organes générateurs d’électricité | PSEUDO via Flickr CC License by

Au tournant du XIXe siècle, le naturaliste allemand Alexander von Humboldt était en pleine exploration de l’Amérique du Sud lorsqu’il paya un groupe de pêcheurs pour lui attraper des anguilles électriques. Humboldt avait essayé de créer des piles et piaffait d’impatience à l’idée de décrypter les secrets de ces «appareils électriques vivants», comme il qualifiait ces poissons.

Les locaux le menèrent à un étang où, selon le compte rendu de Humboldt, ils allaient pêcher les animaux en usant d’une bien curieuse méthode. Au lieu d’appâter les anguilles avec une esche quelconque, ils poussèrent une trentaine de chevaux et de mulets dans le plan d’eau et, pour les empêcher de s’enfuir, leur donnèrent des coups de baguette en hurlant. Les anguilles, ainsi dérangées dans leur habitat naturel, allaient se défendre contre les équidés en remontant à la surface et en se pressant contre la peau des animaux pour leur asséner des décharges électriques. Deux chevaux moururent en quelques minutes. Une fois les poissons exténués, les pêcheurs purent les attraper facilement et en donner une bonne quantité à Humboldt pour ses recherches.

Depuis 1807, date à laquelle Humboldt publiait ses carnets, plus personne n’avait été témoin de ce comportement survolté (vous l’avez?) –on parle des poissons sautant hors de l’eau, pas du traitement inhumain réservé aux chevaux. Même pas Kenneth Catania –neurobiologiste lauréat du prix MacArthur et spécialiste contemporain des anguilles électriques à l’Université Vanderbilt–, qui n’accordait pas énormément de crédibilité à cette histoire. «Pour moi, c’était un récit extravagant de 1800, probablement bien exagéré, voire complètement faux», précise-t-il. Mais ça, c’était avant qu’il assiste personnellement au phénomène.

Découverte sérendipitaire

Alors qu’il transvasait ses poissons d’un aquarium à un autre à l’aide d’une épuisette métallique, il allait remarquer que les anguilles électriques «se mettaient de temps en temps à faire demi-tour pour sauter hors de l’eau et mordre la poignée de l’épuisette», explique-t-il. Vu qu’il était en train de mesurer la tension électrique de l’aquarium à l’aide de câbles reliés à un haut-parleur, il put entendre le changement de voltage –d’un calme pop-pop-pop, caractéristique des anguilles électriques sondant leur environnement, le haut-parleur se mit à émettre des crépitements très rapides. Les anguilles sautaient et électrocutaient en même temps.

Catania décide alors de filmer la scène –comme dans la vidéo ci-dessous– en utilisant une fausse tête de crocodile pour simuler un prédateur.

Les anguilles électriques peuvent être comparées à des batteries nageuses capables d’alterner entre deux modes: la basse tension, pour la perception sensorielle, et la haute tension, pour l’attaque

Et il comprend qu’il est en face des sauts quasi légendaires décrits par Humboldt, ce qui méritait bien une publication dans les Proceedings of the National Academy of Sciences. Catania qualifie sa découverte de sérendipitaire «J’adorerais pouvoir dire que quelque chose m’attendait, tapie dans l’ombre, avant de surgir et de m’électrocuter l’esprit», s’amuse-t-il.

Bruce Carlson –neuroscientifique évolutionnaire de l’Université de Washington à St. Louis, spécialiste du système sensoriel et qui n’a pas participé à l’étude de Catania– décrit dans un e-mail sa surprise, face notamment à la puissance de saut des anguilles. Selon le scientifique, il s’agit d’une «fascinante découverte».

Lois fondamentales de l’électricité

Pour Catania, les anguilles électriques peuvent être comparées à des batteries nageuses, la partie fine et longue de leur corps abritant les organes générateurs d’électricité, avec le reste de leurs viscères entassées près de la tête. Des batteries capables d’alterner entre deux modes: la basse tension, pour la perception sensorielle, et la haute tension, pour l’attaque.

En l’espèce, la quantité d’électricité libérée par les anguilles électriques ne change pas énormément entre les deux modes. Ce qui augmente, par contre, c’est le voltage qui passe à travers un prédateur (ou un voltmètre déguisé en crocodile) plus elles sautent haut. Pourquoi? Parce que, lorsqu’il est dans l’eau, le courant passant entre la tête à charge positive du poisson et sa queue négative crée un circuit électrique. Par contre, une fois dans l’air, tout ce que l’anguille attaque est électrocuté.

«C’est un très bel exemple de la manière dont l’évolution a doté les anguilles d’un comportement relativement simple qui tire profit des lois physiques fondamentales de l’électricité», explique Carlson.

Un comportement qui n’est pas une technique de chasse –Catania n’a jamais vu les poissons chercher à mordre leurs «victimes»–, mais plutôt une adaptation défensive qui s’est probablement développée durant les saisons sèches, quand les anguilles électriques sont enfermées dans des mares et ne peuvent s’enfuir pour échapper à des prédateurs.

«J’ai beau m’être spécialisé dans des animaux étranges durant une bonne partie de ma carrière, j’ai souvent tendance à les sous-estimer, ajoute Catania. D’une manière ou d’une autre, ils arrivent toujours à me méduser.»

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