Sports

La footophobie, ce mal français

Philippe Guibert, mis à jour le 16.06.2016 à 11 h 41

Cette footophobie si hexagonale, c’est d’abord la faute à Descartes.

En France, le foot est vu comme un sport pratiqué par des abrutis et regardé par des crétins | Frerk Meyer via Flickr CC License by

En France, le foot est vu comme un sport pratiqué par des abrutis et regardé par des crétins | Frerk Meyer via Flickr CC License by

«On n’est pas couché», le samedi 7 mai 2016, sur France 2. Ce soir-là, parmi les invités du salon médiatique le plus couru de Paris, figure l’excellent Pascal Praud, journaliste spécialiste du foot et chroniqueur, sur iTélé et RTL (regardez la séquence entre 28’47 et 34’).

 

Pour justifier l’incongruité de la présence d’un footeux sur ce plateau de l’intelligence hebdomadaire, Léa Salamé, grande prêtresse du lieu, présente Pascal Praud comme «le plus lettré des journalistes sportifs», à ses heures perdues. Ouf, voilà Praud adoubé. De fait, ce fils spirituel de Thierry Roland lit du Montherlant, je l’atteste.

Mais Yann Moix, notre intellectuel du samedi soir et Pierre Palmade, humoriste des années 1990, ne veulent pas laisser passer une si belle occasion de se distinguer: eux ne sont pas de cette engeance, ils n’aiment pas le foot et tiennent à le faire savoir –ils ont une réputation et un statut social, vous comprenez.

Truc de beaufs

Malgré sa mauvaise vie passée dans le foot, Praud sait néanmoins se tenir et ne veut pas fâcher ses hôtes, qui lui font un tel honneur en l’accueillant parmi eux: il s’en sort donc en expliquant que le foot est une maladie du hasard qui se contracte ou pas dans l’enfance, par transmission du père au fils (ou à la fille). L’explication est discutable, connaît bien des contre-exemples, mais elle a le mérite de calmer les fâcheux. Pascal Praud raconte aussi que, vingt ans avant, quand il avait proposé à la direction de TF1 une émission littéraire (tard le soir), on lui avait répondu qu’après tant de temps passé autour des rectangles verts et près des vestiaires sa crédibilité littéraire était faible.

En France, la footophobie se porte bien, et elle se porte même en écharpe pour montrer combien on est fin, drôle et intelligent. Ou qu’on est d’une vigilance de tous les instants, face au «système». Avec l’Euro 2016, dans dix villes de France, une partie des réseaux sociaux s’est lassé avant même que ce spectacle lamentable et envahissant ait commencé.

Le foot, cette ruse ultime du capitalisme, briseuse de grèves. Le foot, ce sport pratiqué par des abrutis et regardé par des crétins. Le sport le plus populaire, en France, en Europe sinon dans le monde? C’est pour les ploucs. Celui qui compte le plus grand nombre de licenciés, suscite les plus grosses audiences, c’est un truc de beaufs qui sentent la sueur, qui mangent des merguez frites trop graisseuses d’une main, une roteuse dans l’autre. La footophobie frôle parfois la prolophobie.

En France, la footophobie se porte bien, et elle se porte même en écharpe pour montrer combien on est fin, drôle et intelligent

14 millions de téléspectateurs pour le match d’ouverture de l’Euro, sans compter les bistrots et les fan-zones? Plus de 16 millions à la fin du match pour le but de Payet? Il fallait bien que le corps social exulte, mais les bien-pensants encaissent cette défaite culturelle les dents serrées, et n’en démordent pas: taper dans le ballon, c’est vraiment con.

Et puis c’est sale aussi, vous savez bien: des sextapes, des montagnes de fric qui dégoulinent de partout; et de la violence, et du racisme, et de la triche, et de la corruption… Un îlot de perdition dans une société et un monde pourtant pacifiques, pudiques, moraux, élégants, cultivés, comme chacun sait et comme on peut le constater chaque jour. L’hypermédiatisation du foot joue comme une loupe grossissante: tous les deux ans, et avec quelques épisodes intermédiaires, apparaît sur les écrans et remonte à la surface visible le meilleur et le pire, la vie dans tout son désordre, son injustice, sa grâce et son âpreté, sous la forme de vingt-deux gugusses qui se disputent une balle en cuir, mais avec plein de monde autour, hurlant, buvant, ou bien avachi sur leur canapé, et qui se redressent soudain en criant «but». C’est dérangeant, tout ce bruit.

«Bête comme ses pieds»

D’où vient cette footophobie si française et si rare ailleurs en Europe? C’est d’abord la faute à Descartes. «Je pense, donc je suis» signifie que courir ne prouve en rien que vous existiez de façon indubitable, a fortiori avec un ballon. L’existence et sa dignité se fondent sur l’esprit car le corps, lui, peut mentir. Le fondateur de l’intellectualisme nous a séparés de l’intelligence pratique et corporelle, comme de celle du collectif, qui sont justement au cœur du sport et du foot. La France est le pays de l’abstraction et des généralités, plutôt que du «plat du pied»: pourquoi voulez-vous qu’un coup franc rétro-banane en pleine lucarne exige une réflexion et une parfaite coordination du corps et de l’esprit? Y a qu’à taper dans le ballon. Et puis ne dit-on pas en France «bête comme ses pieds»? On accordera à la main une noblesse éventuelle, on sait que main et cerveau ont progressé de concert depuis nos grottes préhistoriques. Mais les pieds, franchement, c’est ridicule et purement utilitaire.

Cet idéalisme national a présidé à l’organisation de l’enseignement, en particulier celle des grandes écoles: vous pouvez devenir un normalien sachant écrire, un polytechnicien sachant compter ou un énarque sachant règlementer, sans savoir courir balle au pied avant de déclencher une frappe potable –c’est pourtant l’entraînement de base des pupilles. À aucun moment dans votre scolarité l’on ne vous aura expliqué qu’être nul en sport était peut-être un problème, alors qu’à plusieurs reprises on vous aura rappelé que désormais vous êtes la future élite de la nation. À Sciences-Po, à la fin des années 1980, vous pouviez passer deux ans dans cette auguste maison en n’ayant suivi qu’une seule heure de sport. Rien de comparable avec les universités anglo-saxonnes, où la pratique sportive de haut niveau va de pair avec de hautes études. Un diplômé de Cambridge ou d’Oxford est-il concevable sans une maîtrise minimale du ballon ovale?

Mais il est vrai qu’en France, le rugby, ce sport par ailleurs remarquable, est mieux porté à Paris que le foot: cette activité de voyou pour gentlemen s’affiche, se revendique, par distinction et opposition au football. Pour qui connaît les arcanes, le degré de moralité du rugby n’est pas toujours très supérieur à celui du foot, mais il est beaucoup moins exposé.

Là est sans doute être la source profonde de la footophobie: comment des gens sans diplôme, qui s’expriment si mal, peuvent-ils gagner haut la main la lutte contemporaine pour la visibilité et la notoriété, en même temps que celle pour le plus gros salaire? C’est enfreindre la règle sociale fondamentale. Les cancres prennent le pouvoir. Les cyclistes, ça va bien, on ne les voit qu’en juillet au tour de France, ils n’envahissent que les après-midis, et sans gagner des fortunes. Mais les footeux? Dites-moi que ce n’est pas sérieux?

Revoyez le sérieux du but de Payet: contrôle orienté du droit, frappe enchaînée du gauche, avec des appuis si solides que votre jambe ne dévisse pas, et les défenseurs n’ont même pas le temps de réaliser que vous avez le culot insensé, à la 89e de tenter ce coup de la mort, pendant que le gardien comprend que la balle va trop vite, vers sa lucarne.

Intelligence, vista, précision.

Ici le stade de France, à vous Cognac Jay.

Philippe Guibert
Philippe Guibert (18 articles)
Ancien directeur du Service d'information du gouvernement
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