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Pourquoi Jeremy Corbyn défend prudemment le «Remain»

Temps de lecture : 6 min

Le nouveau leader des travaillistes ne semble pas avoir renié ses analyses hostiles à l’intégration européenne. Plusieurs raisons l’ont toutefois incité à s’engager contre le «Brexit»... en prenant garde à ne pas se mêler aux autres supporters du «Remain».

Jeremy Corbyn, le 2 juin 2016 à Londres. DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP.
Jeremy Corbyn, le 2 juin 2016 à Londres. DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP.

Dans la campagne référendaire sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, deux camps s’affrontent: ceux qui veulent que le pays conserve son statut d’Etat membre (l’option dite du «Remain») et ceux qui défendent une sortie de l’UE (l’option dite du «Brexit»). Le Labour Party se situe dans le premier de ces deux groupes. Cette position n’est a priori guère étonnante, dans la mesure où les travaillistes n’ont pas dévié de leur attachement à l’intégration européenne depuis la fin des années 1980.

Un vent d’incertitude a néanmoins soufflé après l’élection surprise de Jeremy Corbyn à la tête du parti, l’an dernier. Le nouveau leader des travaillistes provient en effet d’une faction de gauche historiquement hostile à l’UE, perçue comme un club capitaliste sapant les pouvoirs des Parlements dépendants de la souveraineté populaire[1]. Lors d’un précédent référendum, tenu en 1975 alors que le Labour était justement au pouvoir, Corbyn, alors âgé de 26 ans, avait d’ailleurs voté en faveur de la sortie de ce qui s’appelait encore la CEE. Au début des années 1980, ce rejet était même devenu la position officielle du parti, suite à la montée en puissance inédite de l’aile gauche.

Le reflux de cette tendance et la (re)prise en main du Labour par les «modernisateurs» ont cependant abouti à l’abandon de cette position, que Corbyn a au contraire conservée en s’opposant au traité de Maastricht en 1993. Le retour des travaillistes à une posture pro-européenne s’est alors inscrit dans une double tendance de fond: d’une part, le recentrage progressif du parti, au point d’avaliser une bonne part de l’économie politique des gouvernements Thatcher; d’autre part, la conversion quasi-générale de la famille sociale-démocrate au processus d’intégration européenne.

Le pari d’une campagne séparée

Les convictions personnelles de Corbyn, dont la faible évolution est portée à son crédit par ses soutiens, l’ont donc amené par le passé à se prononcer contre la participation du Royaume-Uni à la construction européenne. En outre, Corbyn a pris la tête du Labour suite à l’échec des législatives de mai 2015, lors desquelles la perte massive de sièges en Ecosse n’était pas sans rapport avec un autre référendum, qui avait porté sur l’indépendance de cette nation constitutive du royaume. Le front commun entre conservateurs, libéraux-démocrates et travaillistes avait clairement handicapé ces derniers en les associant à la coalition sortante de droite.

Pour Jeremy Corbyn, le référendum sur l’UE avait donc tout d’un piège, propre à raviver les tensions internes au Labour et à entretenir à nouveau l’idée d’une collusion des élites travaillistes avec l’establishment pro-intégration, lequel comprend une majorité des conservateurs mais aussi des milieux d’affaires. Le leader socialiste a cependant réussi à unir l’écrasante majorité du parti contre le «Brexit». En même temps, son discours pour annoncer son choix et sa méthode de campagne témoignent de sa grande prudence.

Tous les observateurs ont ainsi remarqué à quel point sa défense du «Remain» s’est accompagnée de critiques fortes de l’intégration existante, et de signaux indiquant qu’il partageait assez peu la croyance en une réforme de l’UE depuis l’intérieur. Corbyn s’est également refusé à toute campagne unitaire aux côtés du Premier ministre David Cameron. Alors que ses propres apparitions télévisuelles sont réduites au strict minimum et que sa série de meetings reste peu couverte par les médias, des figures du Labour lui ont d’ailleurs reproché d’être inaudible voire d’avancer des arguments contre-productifs (par exemple en s’engageant contre le traité transatlantique de libre-échange, dont les autres partisans du «Remain» se sont faits les champions).

Le côté obscur du «Brexit»

Il ne faut pas négliger les raisons de fond qui ont découragé une défense de gauche du «Brexit». Si les partisans d’une alternative socialiste peuvent soutenir qu’une sortie de l’UE constitue une condition nécessaire pour accomplir leur projet politique, ils ont en général bien conscience que cette condition n’est pas suffisante. Tout dépend de la façon dont la sortie est accomplie et du projet qui l’accompagne. Or, de toute évidence, les forces supportant le «Brexit» sont majoritairement ancrées à droite et porteuses d’un agenda néolibéral et anti-immigration.

Ce constat a motivé le revirement de certains intellectuels comme Owen Jones, lequel avait plaidé il y a peu pour une sortie de gauche de l’UE mais affirme désormais que l’enjeu du référendum consiste à contrecarrer une campagne «toxique», qui cultive les ressentiments xénophobes. Certes, les autres soutiens du «Remain» ne sont pas exempts de telles tentations. Une sortie de l’UE dans les conditions actuelles entraînerait cependant bien une progression de l’aile la plus dure des conservateurs au plus haut sommet de l’Etat.

Prise en compte de la base militante...

Surtout, il faut aussi prendre en compte l’univers stratégique dans lequel évoluent Corbyn et ses proches. L’appareil du parti, et notamment le groupe parlementaire, restent dominés par les héritiers de la reconversion néo-travailliste du parti, qui se seraient rebellés contre une position anti-UE de leur propre leader. Mater cette rébellion à l’aide des militants favorables à Corbyn aurait relevé d’un pari très hasardeux. Sa campagne pour la direction ne s’est pas faite sur ce thème et les très nombreux jeunes qui l’ont soutenu auraient pu être décontenancés.

Il n’est pas anodin que le mouvement «Momentum», destiné à rassembler les partisans de Corbyn dans le pays et dans le Labour, se soit prononcé à une large majorité pour une défense de gauche du «Remain». Remarquons d’ailleurs que Jon Lansman, qui préside ce mouvement et fut comme Corbyn un membre de l’aile gauche la plus dure du Labour dans les années 1970-1980, a tiré certaines leçons de cette période. Dans une interview au New Statesman, il affirmait récemment qu’aller brutalement à l’encontre des sensibilités les plus mainstream du parti conduisait à coup sûr à la défaite, ce qui nécessitait un travail de conviction plus subtil.

... et de l’électorat travailliste

Au-delà du corps militant, la coalition électorale travailliste est un autre paramètre essentiel à prendre en compte. D’après les enquêtes (notamment celles de l’institut YouGov), ceux qui ont voté pour le Labour en 2015 sont acquis au fait de rester dans l’UE à plus de 60%. D’ailleurs, les groupes sociaux en dynamique auprès desquels le parti a progressé durant sa reconversion néo-travailliste, sont également les plus favorables au «Remain».

Ainsi, alors que le parti compte de plus en plus de couches moyennes et supérieures salariées dans son électorat, celles-ci sont majoritairement acquises à un vote pro-UE. Le Grand Londres et les villes universitaires, où les travaillistes sont surreprésentés, s’avèrent très hostiles au «Brexit». De même, les citoyens britanniques issus des minorités ethniques, présents dans ces territoires mais aussi dans des bastions travaillistes dont les milieux populaires ont évolué au fil du temps, n’ont aucune affinité avec l’option de la sortie de l’UE. On sait aussi que le «Remain» est majoritaire auprès des électeurs écossais: tenir une position inverse signerait la mort programmée de tous les efforts travaillistes pour reconquérir leur statut dans cette nation autrefois si favorable.

Certes, même s’il est difficile de l’évaluer avec précision, on peut imaginer que les électeurs travaillistes du Nord de l’Angleterre, où la sortie de l’UE est l’option la plus populaire, sont beaucoup plus partagés. C’est pourquoi Corbyn se garde bien de partager des estrades avec le camp conservateur et fustige ceux qui annoncent l’Apocalypse en cas de victoire du «Brexit». Un positionnement dont ses partisans affirment qu’il est le plus à même de mobiliser ces électeurs, plutôt que de les radicaliser dans leur résistance à l’intégration européenne.

Dans tous les cas, rejoindre la droite radicale de l’Ukip et la frange dure des conservateurs serait bien plus dommageable à terme que de mener une campagne indépendante pour une «autre Europe». Que celle-ci soit possible dans le rapport actuel des forces reste peu probable. Mais en ne brusquant pas ses soutiens tout en se laissant la possibilité de critiquer les erreurs de Cameron en cas de succès du «Brexit», Corbyn a sans doute fait le calcul politique le plus approprié.

1 — Voir par exemple l’argumentaire de Tony Benn à l’occasion du référendum de 1975 Retourner à l'article

Fabien Escalona Enseignant à Sciences Po Grenoble

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