France

Face aux assauts répétés de Daech, j'ai peur de glisser

Catnatt, mis à jour le 14.06.2016 à 13 h 05

La multiplication des attaques menées par l'État islamique jusqu'en Occident ébranlent parfois certaines de nos convictions. Auront-elles peu à peu raison du vivre-ensemble auquel on a toujours cru?

Haine | Denis Bocquet via Flickr CC License by

Haine | Denis Bocquet via Flickr CC License by

Entre deux cartons, je jette un coup d’œil aux actualités: Orlando, Magnanville. Entre deux contrats, je vais me chercher une crêpe et je me fais apostropher parce que je mange en pleine journée pendant le ramadan. Entre deux métros, je me fais traiter de raciste parce que j’ose m’interposer entre un pauvre type de 40 ans qui demandait juste à s’asseoir et un jeune mastodonte qui a décidé qu’il ferait ce qu’il veut. Et je finis par fermer ma gueule parce qu’il va m’en coller une. Entre deux cafés, je m’accroche avec un pote que j’aime beaucoup parce que, type pourtant raisonnable, il n’a plus envie d’entendre mes grandes explications sur la façon de lutter contre le radicalisme. Et qu’un mois après, je me demande si c’est pas lui qui a raison.

Je suis de gauche. Fondamentalement. Mais l’actualité met des coups de butoir dans mes convictions. Je suis désemparée et je pourrais céder aux sirènes des raccourcis. Ce que j’ai toujours défendu, à savoir que n’importe quelle religion est compatible avec les principes républicains pour peu qu’elles les respectent est ébranlé. Je suis prise par le doute. Qu’on ne se méprenne pas, je crois toujours que l’éducation et le progrès social sont les solutions. À long terme. Investir massivement dans les écoles et les prisons est l’alpha et l’omega de ma manière d’envisager le monde puisque les problèmes commencent et finissent à ces deux extrémités. Mais là maintenant tout de suite, je ne sais plus.

«Répression, conservatisme, punitif»

Je me surprends à penser court, à penser radical, à penser expéditif. En fait, j’en ai ras le bol que des tarés se réclamant de l’islam dictent notre mode de vie et, à force, je commence à glisser, je commence à confondre les deux ou du moins à sombrer dans la facilité. J’ai de plus en plus de mal à argumenter face à une pensée de droite, droite dans le sens «répression, conservatisme, punitif». Je baisse les bras parfois. Je me demande s’ils n’ont pas raison; souvent.

Je me surprends à me dire que l’islam me gonfle. Je me surprends à penser que lâcher une bombe en plein milieu de l’EI serait pas si mal et tant pis pour les populations civiles. Et je me reprends. Je sais que la violence appelle la violence. Je sais que l’actu, c’est le petit bout de la lorgnette et qu’il faut faire l’effort de voir «the big picture». Que l’EI c’est le résultat de nos monumentales erreurs occidentales, que nous avons créé ce monstre. Qu’à force de faire n’importe quoi au Moyen-Orient, à force d’être laxistes avec l’Arabie saoudite et le Qatar, à force d’envahir, de mettre la main sur des intérêts économiques, on a créé le sillon de la violence. Je schématise, mais c’est à peu près ça l’idée.

Ce que l’EI réussit à faire, c’est un travail d’usure, un travail de sape. User les convictions de gens raisonnables à coups d’actes gratuits, monstrueux, quotidiens, mais permanents

L’actu n’est pas l’histoire et le monde tel qu’il est n’est que la conséquence de siècles de décisions. Je le sais tout ça. Je sais qu’il s’agit d’une toute petite minorité radicalisée face à des millions de musulmans. Musulmans tout court et non pas mesurés parce qu’il y en a marre d’accrocher un adjectif pour définir des gens qui veulent vivre tranquillement, des êtres humains qui sont les premières victimes de ces cinglés. L’adjectif, il faut le coller aux extrémistes, pas le contraire. Mais pourquoi alors régulièrement, je précise? Est-ce que ce n’est pas le début du glissement? Est-ce que ce n’est pas ça le début du racisme? Enfin de la xénophobie? Et est-ce que se demander si on n’est pas en train de devenir xénophobe, ce n’est pas le signe qu’il est déjà trop tard?

Mais il n’empêche. Là tout de suite, j’ai envie d’être peinarde au quotidien. Et si nous nous étions complètement plantés? C’est un texte compliqué à écrire parce que j’aimerais tellement être droite(!) dans les bottes de mes convictions si vous saviez… J’aimerais dire que je ne me pose pas de questions, j’aimerais affirmer que je ne m’interroge pas sur le fameux angélisme de gauche. Mais la réalité c’est que je me surprends à penser l’espace de quelques secondes que tous ces types qu’on avait plus ou moins repéré, il faudrait les coller dans un camp pour les empêcher de nuire.

«Est-ce ainsi que les dictatures s’installent?» 

Enfermer des gens par prévention. Ça m’a traversé l’esprit. Oui. Ce que l’EI réussit à faire, c’est un travail d’usure, un travail de sape. User les convictions de gens raisonnables à coups d’actes gratuits, monstrueux, quotidiens, mais permanents. Pour l’instant, ça tient. Ce ne sont que des pensées qui m’effleurent et je les chasse rapidement parce que ça ne me ressemble pas. Mais pour combien de temps?

Ils ont le temps pour eux et combien de gens désespérés?

Combien de gens vont mourir? Il serait illusoire de penser qu’il n’y aura pas d’autres morts, pas d’autres attentats. Est-ce que je vais perdre des gens que j’aime au détour d’une boîte, d’un café? Tout ça tourne en boucle dans ma tête et j’envisage des solutions radicales, anti-démocratiques quelques secondes. Est-ce ainsi que les dictatures s’installent? Par le doute? La peur? Les raccourcis?

Il faut avoir les nerfs bien accrochés. Parce que je suis sûre d’une chose, à l’échelle de l’histoire, le radicalisme ne gagne jamais. Tous ces siècles n’ont oeuvré que pour la liberté, du moins une certaine forme de liberté progresse. Les statistiques sont là, inébranlables: pour l’instant, à l’échelle du monde, ça va mieux. Accrochons-nous à la grande photo (en anglais ça claque plus, vous avez remarqué?). Il faut que je m’accroche à ça absolument, sinon je vais glisser.

Et je ne veux pas glisser…

PS: j’espère que ce texte n’est pas maladroit. J’ai tenté d’exprimer prudemment mon état d’esprit du moment. Ça fait un petit moment qu’il me trotte dans la tête. Et puis je me suis lancée. Parce que je crois que la mise en mots est toujours salvatrice, qu’écrire mes doutes, c’est une façon de lutter contre, qu’en me lisant, vous m’aidez à tenir mes principes et à la fois je sais que ne pas avoir de doutes, c’est vivre en inhumain. Ce qui précisément définit l’EI.

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