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Euro 2016: quatre questions après les affrontements de Marseille

Temps de lecture : 5 min

Qui étaient les protagonistes? Les autorités étaient-elles bien préparées? L'attitude de la police était-elle adaptée? Le dispositif dans le stade était-il à la hauteur?

Au stade Vélodrome, le 11 juin 2016. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
Au stade Vélodrome, le 11 juin 2016. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Le samedi 11 juin restera gravé dans les mémoires comme le jour où le hooliganisme a mis Marseille à feu et à sang. Comme prévu? La crainte de cet Angleterre-Russie dans la cité phocéenne était palpable depuis des mois. La venue de hooligans des deux camps, le contexte marseillais, les incidents entre Anglais et Marseillais lors de la Coupe du monde 1998: autant d’ingrédients qui prédisaient un week-end tendu sur le Vieux-Port.

Tout le monde s’y attendait, de quoi s’interroger sur la gestion de l’événement. Le point en quatre questions.

1.Qui étaient les protagonistes?

Cerner les forces en présence et leurs spécificités aurait permis d’envisager le déroulement de la journée. Ce samedi, deux types de hooliganisme s’affrontaient.

Les Anglais, d’abord. Eux, ce sont les vieux briscards des compétitions internationales. Depuis des décennies, les fans britanniques se déplacent en masse, et le montrent. A Marseille, les Anglais étaient partout. Le profil est essentiellement masculin, excessivement porté sur la bière et volontiers braillard. Ils sont d’abord là pour supporter la sélection, faire la fête et marquer leur territoire en chantant et en tapissant la ville de la croix de Saint-Georges, complétée par le nom de la ville ou du club de ses propriétaires. Car oui, s’ils se détestent toute l’année, ils savent s’allier pour un objectif commun, l’honneur de l’Angleterre, qui peut entraîner à tous les excès. L’alcool aidant, la moindre étincelle peut dégénérer en bagarre générale. Et qu’on se le dise, si les «grandes» heures du hooliganisme britannique sont révolues, le fan anglais ne refuse jamais une bonne baston.

De l’autre côté, les Russes. Toute la journée, des familles de supporters ont battu le pavé du Vieux-Port en famille, parés de leur drapeau tricolore, sans aucune animosité avec les Anglais. Ce n’est qu’un peu plus tard, vers 17h, que 150 hooligans russes sortis de nulle part ont retourné Marseille. Eux sont athlétiques, organisés et terriblement efficaces. Ils s’entraînent toute l’année, pratiquent la musculation et les sports de combat, et se retrouvent régulièrement avec leurs homologues en forêt ou autre endroit isolé pour en découdre. A Marseille, les hooligans russes voulaient montrer que le hooliganisme anglais est dépassé, et qu’ils sont les nouvelles références en Europe.

En somme, deux visions du hooliganisme s’affrontaient. Le hooliganisme à l’ancienne des Anglais qui, après s’être imbibé à la bière entre potes, aiment réchauffer l’ambiance avec une bonne bagarre dans l’attente du match, et le hooliganisme nouvelle génération, que l’on retrouve en Europe de l’Est, qui se professionnalise et n’a plus grand rapport avec le football.

Au milieu de ce «beau» monde, il faut rajouter le contexte marseillais, qui renferme une population cosmopolite contrairement aux fans russes et anglais, composée d’ultras désireux de défendre leur ville, de jeunes de cités qui se mesureraient bien aux envahisseurs, auxquels s’ajoutent les ultras des villes voisines, curieux de voir les «hools» à l’œuvre. Et pour couronner le tout, il y avait de la revanche dans l’air: en 1998, lors d’un Angleterre-Tunisie au Vélodrome, des épisodes d’une grande violence avaient éclaté à Marseille entre locaux et Britanniques. Un cocktail explosif qui n’a pas été anticipé. Samedi, tous les protagonistes se sont mêlés aux festivités, dans une atmosphère de chaos.

2.Les autorités étaient-elles bien préparées?

C’est certainement le principal reproche que l’on fera aux pouvoirs publics: la préparation de cet Euro 2016. Ou plutôt la non-préparation. En effet, plus de 200 arrêtés préfectoraux et ministériels ont été prononcés cette saison pour interdire de déplacement les supporters des clubs français. Si cette solution de facilité a été choisie pour éviter tout débordement durant la saison, elle a empêché les forces de l’ordre de s’entraîner correctement à la gestion des déplacements de supporters en vue de l’Euro.

Leur préparation, les policiers l’ont effectuée à Gueugnon, avec des lycéens du coin dans le rôle du supporter turbulent. Loin, très loin de la réalité du terrain. À Marseille, la police a paru totalement dépassée par les événements. Les protagonistes ont pu s’affronter et saccager le cœur de la ville en toute impunité, sous le regard médusé et impuissant des forces de l’ordre. Une apathie qui trahit une police prise au dépourvu, alors que l’on s’attendait à ces incidents depuis des mois.

3.L'attitude de la police était-elle adaptée?

Lors des compétitions internationales précédentes, notamment en Allemagne en 2006, la police assurait le service minimum, une présence minimale: le low profile dans le jargon. Autrement dit, les autorités s’effacent, se font les plus discrètes possible, mais restent en embuscade, prêtes à intervenir si ça dégénère. Grâce à un long travail en amont et en privilégiant le dialogue à la répression pure et dure, la police sait anticiper les altercations, identifier les leaders, contenir les différents camps et tuer les incidents dans l’œuf en appliquant un traitement gradué en fonction de l’ampleur du trouble. Un parti pris qui a fait ses preuves outre-Rhin en 2006.

En France, le mode opératoire est différent. De l’aveu de Frédéric Thiriez, ex-président de la LFP, «la meilleure prévention, c’est la peur du gendarme et la crainte de la répression». En effet, la tradition française prône une police omniprésente et dissuasive, qui réprime au moindre accrochage. Cela s’est vu sur le Vieux-Port. En milieu d’après-midi, les premiers heurts isolés ont de suite été réprimés par des gaz lacrymogènes. Deux issues possibles: l’intervention des forces de l’ordre stoppe net les incidents, ou au contraire met le feu aux poudres.

4.Le dispositif dans le stade était-il à la hauteur?

Si l’on craignait la violence en ville, on s’attendait moins à ce qu’elle investisse les tribunes du Vélodrome. Les incidents dans les stades sont devenus rares. Pourtant, à la fin du match, des supporters russes présents en virage sud ont franchi le cordon de sécurité qui les séparait des Anglais et ont passé à tabac tous ce qui portait une marque de soutien aux «Three Lions». Cet envahissement, au milieu des familles, a provoqué des mouvements de foule qui auraient pu finir en drame.

Et quand on parle de cordon, c’est au sens propre. Dans le virage Sud, les fans anglais et russes n’étaient séparés que par une rangée de stadiers et une corde. Un peu léger pour séparer deux camps qui promettaient l’enfer. Dans le même temps, un Russe est resté deux minutes immobile avec un fumigène dans chaque main, son collègue a tiré un stylo-fusée dans les airs et un autre a pu pénétrer sur le terrain pour embrasser son gardien. Le tout devant une Section d’intervention rapide (SIR) totalement apathique.

Ce samedi à Marseille, on peut le dire, c’était l’anarchie.

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