LGBTQ

La tuerie d'Orlando va exacerber la haine des gays contre les musulmans

Aude Lorriaux, mis à jour le 13.06.2016 à 18 h 15

En Europe notamment, l'«homonationalisme» est en hausse depuis quelques années.

Sans titre | janeb13 via Pixabay CC License by

Sans titre | janeb13 via Pixabay CC License by

Lorsqu’un fou de Dieu se revendiquant de l’Islam et de Daech commet un attentat contre un club gay, les conséquences politiques et sociétales d’un tel geste peuvent être terribles. Les esprits simplistes n’y voient que deux groupes, les musulmans et les homosexuels, et sont tentés de les opposer. D’autant que la haine d’une partie de la communauté LGBT contre les musulmans s’est amplifiée ces dernières années, à l'instar de toute la population, à tel point qu’on a vu l’émergence d’un «homonationalisme».

Forgé en 2007 par l’universitaire américaine Jasbir Puar, l’homonationalisme définit l’apparition chez les homosexuels d’un nationalisme justifié selon eux par la menace spécifique que constituerait l’Islam. Plus généralement, il décrit l’utilisation, par des associations LGBT, d‟idéologies ouvertement racistes ou islamophobes.

Ce racisme et cette haine qui montent ont été décrits par des militants et universitaires. C’est ainsi que la philosophe et icône du mouvement LGBT, Judith Butler, a refusé un prix qui lui était destiné en juin 2010, à la Gay Pride de Berlin, préférant à la place prononcer ce discours:

«Je perdrais mon courage si j’acceptais simplement ce prix dans les conditions politiques actuelles. Les organisateurs ont tenu des déclarations racistes ou n’ont pas pris leurs distances avec des propos racistes qui les associaient. Ayant dit cela, je dois prendre mes distances avec cette complicité de racisme, notamment de racisme antimusulman […] Actuellement, de nombreux gouvernements européens affirment que nos droits de gays, de lesbiennes et de queers doivent être soutenus et on nous fait croire que la nouvelle haine des immigrés est nécessaire pour nous protéger. Nous devons refuser cela. […] Mais qui dit non? Et qui subit ce racisme? Où sont les queers qui se battent réellement contre cela?»

Judith Butler a été suivie par une autre philosophe, Angela Davis.

Des partis d’extrême droite qui défendent le mariage pour tous

L’essai de Jasbir Puar et le discours de Judith Butler ont été des révélateurs, mettant à nu l’infiltration des mouvements LGBT du monde entier par des militants d’une droite nationaliste, voire d’extrême droite. C’est à cette période que Ludovic Mohammed Zahed, docteur en anthropologie à l’origine de la première «mosquée inclusive» ouverte aux homosexuels musulmans, a constaté la «récupération des revendications LGBT par les nationalistes israéliens et arabes».

Et le mouvement n’a pas épargné l’Europe. C’est ainsi qu’une «East End Pride» organisée en février 2011 à Londres a été annulée, «après la révélation que l’un des organisateurs entretenait des liens avec l’English Defense League, un mouvement d’extrême droite violemment antimusulman», selon Rue 89.  

Un des premiers symboles du nationalisme gay en Europe est l’ascension de Pim Fortuyn, nationaliste néerlandais ouvertement homosexuel, qui fut assassiné en 2002. Pim Fortuyn est mort, mais ses idées lui ont survécu. Elles ont été reprises par Geert Wilders, fondateur aux Pays-Bas de l’islamophobe Parti pour la liberté (PVV), qui défend le mariage homosexuel, comme le FPÖ autrichien. Des partis que le politologue Gaël Brustier a qualifié d’extrême droite «hédoniste-sécuritaire».  

Pim Fortuyn portrait | Jean Thomassen via Wikipedia CC 3.0 License by

«Gêne grandissante vis-à-vis de la banlieue»

C’est alors que le PVV devenait la troisième force politique aux Pays-Bas que la France a commencé à prendre conscience du problème. Ludovic Mohammed Zahed raconte ainsi avoir vécu un véritable rejet en 2011, au moment où son collectif, Homosexuels Musulmans de France (H2MF), souhaitait rejoindre l’Inter-LGBT. L’affaire s’est soldée par un communiqué de H2MF, dans lequel le collectif fustige «l’islamophobie» de l'inter-LGBT parisienne. C’est cette année-là aussi que la marche des Fiertés choisit comme affiche un coq avec un boa rouge, provoquant une polémique. On proteste contre un «hommage nationaliste». L’affiche est finalement abandonnée, mais le débat est loin d’être enterré.

«Le gay français devient chauvin. C’est ce qu’on appelle l’homonationalisme», écrit Didier Lestrade sur Slate, qui constatera quelques mois plus tard, dans son livre Pourquoi les gays sont passés à droite que «tous ses amis ou presque» «confessent une gêne grandissante vis-à-vis de la banlieue, des Arabes et des Noirs».

Le FN récupère cet homonationalisme naissant

En fine politique, Marine Le Pen va flairer un filon, et une occasion rêvée de dédiaboliser son parti. À partir de 2010, elle va prononcer une série de discours, en y insérant des phrases-clés, autant de messages subliminaux detsinés à l’électorat gay. Elle y affirme par exemple que «dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même Français ou blanc». Elle réitère un an plus tard, en clamant «qu'on soit homme ou femme, hétérosexuel ou homosexuel, chrétien, juif, musulman ou non-croyant, on est d'abord français!».

«Pour le FN nouveau, il ne s’agit plus seulement de poser la question nationale comme une question raciale, mais aussi d’en faire une question de genre et de sexualité», analyse Eric Fassin.

Les années passant, le Front national est quasiment devenu «gay-friendly». Aux yeux de ses partisans homos, la présidente du Front national a non seulement refusé de participer à la Manif pour tous, mais elle s’est aussi entourée de cadres gays, comme Florian Philippot ou Sébastien Chenu, ancien secrétaire national UMP et  fondateur de l'association Gaylib de feu l’UMP. «Il y a eu un afflux de militants gays» depuis 2010, assure Sylvain Crépon dans le JDD.

Cette tactique du Front national va creuser l’homonationalisme français. Dès 2012, une étude Ifop pour le Cevipof montre que 10% des personnes sondées se déclarant homosexuels se disent «proches du Front national», ce qui est alors déjà un point au dessus de la moyenne nationale. Et ce soutien n’a pas diminué, puisqu’aux régionales, 32.45% des couples homosexuels mariés ont voté pour le Front national, contre 29,98% pour les couples hétérosexuels mariés.

La «zone grise» et Daech

En jouant sur l’amalgame entre terroristes et musulmans, ces attentats creusent «inévitablement» cet homonationalisme, estime Ludovic Mohammed Zahed, et renforcent la fracture entre ces deux communautés, la LGBT et la musulmane.

Une fracture précisément recherchée par Daech, et théorisée dans un article de dix pages intitulé «La zone grise», la zone grise étant cette zone entre deux où naviguent selon Daesh nombre de musulmans en Occident, écartelés entre leur religion et les impératifs occidentaux, qui les somment de se renier:

«Les musulmans en Occident se retrouveront rapidement face à deux choix, soit ils apostasient et adoptent la religion kuffar propagée par Bush, Obama, Blair, Cameron, Sarkozy et Hollande au nom de l’Islam afin de vivre parmi les kuffar sans difficultés, soit ils effectuent la Hijrah vers l’État islamique et échappent à la persécution des gouvernements et citoyens croisés», écrit Daech dans Dabiq (p.54).

Une théorie qui, pour l’instant, a plutôt marché, si l’on observe la montée de l’extrême droite aux élections en France depuis les attentats de 2015.

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (226 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte