Sports

Les violences liées au foot, inévitables mais pas ingérables

Temps de lecture : 5 min

De nombreuses études ont fait état d'une hausse des comportements délinquants pendant les grandes compétitions, mais des solutions de bons sens existent pour y remédier.

Un fan anglais interpellé par la police, samedi 11 juin 2016 à Marseille.
Un fan anglais interpellé par la police, samedi 11 juin 2016 à Marseille.


Depuis le début de l’Euro 2016, vendredi 10 juin, des supporters des quatre coins de l’Europe affluent vers la France et, avec eux, leur lot de hooligans. À Marseille, ce sont des fans anglais et russes qui se sont retrouvés pour un match classé à haut risque par l’UEFA, l’instance européenne de football.

Tous les spécialistes l’avaient prédit, «ça ne pouvait qu’exploser». Dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 juin, des premiers heurts ont éclaté entre supporters anglais, très éméchés après une forte consommation d’alcool, et des groupes d’ultras marseillais. Ces derniers gardaient en mémoire une certaine animosité contre le public d’outre-Manche après les violences qui avaient entouré le match Angleterre-Tunisie lors la coupe du Monde 1998.

A cela s’est rajouté un troisième acteur, les fans russes: dès samedi, ils sont arrivés en masse sur le Vieux Port et ont commencé à invectiver la foule. A partir de 16h, les choses ont dégénéré. D’après certains journalistes, présents sur place, les Russes voulaient «se faire un hooligan anglais». Ronan Evain, doctorant en sciences politiques et spécialiste du supportérisme russe, soutient dans L'Equipe que «ce sont [...] des gens qui considèrent ça comme un sport. [...] Ils [...] sont très entraînés, très organisés. Ils ont des vraies stratégies d’agression».

Les violences ont continué jusqu’au match, joué à 21h au Vélodrome et conclu sur un score de 1-1, et se sont poursuivies après, au coup de sifflet final. Les images sont impressionnantes, comme si un climat de guerre civile pesait sur la ville du Sud de la France. Comment en est-on arrivé là? Comment expliquer ces désordres d’une intensité rare alors que la France connaissait pertinemment les risques et qu’elle avait eu six ans pour se préparer?

D’après le sociologue Ludovic Lestrelin, spécialiste des supporters et auteur d’une formidable étude sur les déplacements de fans à travers la France, interrogé sur BFM TV, «les autorités ont joué à l’autruche pendant deux ans. […] Plutôt que de se préparer à l’Euro, elles n’ont cessé, afin d’éviter les débordements, d’interdire les supporters de déplacement en Ligue 1 et en Ligue 2, afin de jouer les matchs dans un calme le plus plat possible». D’après lui, il aurait fallu, dès l’obtention de l’Euro en France, préparer les forces de l’ordre à ce genre d’événement, en autorisant certains groupes d’ultras à venir assister aux rencontres à l’extérieur afin d'être capable de les canaliser et de les contrôler.

D’ailleurs, la presse anglaise fait état d’un manque complet de sérénité de la part des CRS présents samedi à Marseille. «La police a réagi en chargeant et en pulvérisant du gaz lacrymogène. Cela ne semble pas approprié. Elle rend cela pire que cela n’est vraiment.»

«Effet cathartique et défouloir»

Depuis 1990 et le début d’une véritable prise en considération des violences sur et en dehors des stades, des études scientifiques font état d’une forte augmentation de la délinquance pendant une compétition. L’économiste italienne Nadia Campaniello , de l’Université de Turin, a montré, dans un article paru en 2011, que la criminalité et la violence, toute chose égale par ailleurs, augmentaient à chaque événement sportif type Coupe du monde ou Euro de football. D’après elle, il y a bel et bien un «effet football» qui agirait comme «un effet cathartique et défouloir».

Les américains David Kalist et Daniel Lee, de l’Université de Shippenburg aux Etats-Unis, ont quant à eux démontré que les mouvements violents s’élevaient plus que raison à chaque compétition sportive, précisément les jours de match. Ils ont constaté une augmentation de 2,6% des délits, de 4,1% des vols et de 6,7% de la criminalité en moyenne. De la même manière, Simon Planells-Struse et Daniel Montolio, de l’Université de Barcelone, ont observé une très forte croissance du taux de criminalité dans leur ville lorsque des matchs du Barça: entre 8 et 10% de délits en plus comparé à un jour sans match. C’est évident, le football génère de la violence. Mais comment l’expliquer?

L’approche rationaliste de la déviance, inspirée des outils microéconomiques, soutient que celle-ci apparait comme un choix largement conscient des individus, réalisé à partir d’un calcul coûts/avantages. Pour les sociologues américains David Matza et Greshem Sykens, le déviant connait les règles morales dominantes et il oscille entre comportement conforme et comportement déviant. Il va maximiser son utilité sous contrainte en jaugeant la peine et la sanction en cas d’arrestation et le plaisir et la joie en agissant de manière non-conforme. Tant que la première est inférieure à la seconde, a posteriori, rien ne pourra empêcher l’agent rationnel de agir de façon déviante.

D’après l’économiste Gary Becker, il conviendrait alors de renforcer la dureté des peines afin de désinciter les agents «à s’inscrire sur la voie de la déviance». En football, le déplacement de supporters sur un plan international est très difficile à contrôler et à légiférer. Les sanctions ne sont pas proactives et sont difficilement applicables sur tous les territoires. Un supporter russe qui viendrait en France, pays membre de l’Union européenne, sait qu’il pourrait, juridiquement parlant, échapper à la sanction dans la mesure où les deux pays n’ont pas d’accord d’uniformisation. Les interdictions de stade, de déplacement, les rétentions pendant une rencontre ou les condamnations pénales ne sont pas normalisées pays par pays, il n’y a aucun dialogue entre chaque juridiction.

Éviter tout nouveau débordement

Mais l’harmonisation juridique européenne n’est pas la seule chose à appliquer. Il y a aussi des questions de bon sens. Pourquoi avoir joué le match Angleterre-Russie à Marseille, zone connue pour sa forte densité de supporters violents et qui a connu un antécédent fâcheux avec les fans anglais en 1998? Pourquoi avoir joué le match à 21h en laissant les fans boire sans modération dès 1h de l'après-midi? En Angleterre, pays connu pour la présence de nombreux hooligans et qui a appliqué une importante politique répressive au début des années 1990 (voir le chapitre 7 du livre L’économie expliquée par le foot, de l’économiste Ignacio Palacios-Huerta), les matchs dangereux, comme les derbys Liverpool-Everton, sont joué à 13h, avant l’ouverture des pubs. Samedi, à la télévision, un commerçant expliquait que «les Anglais ont été formidables, gentils et joyeux avant 15h. Après, ça a dégénéré».

Le souci c’est que, si rien n’est fait, cela risque de se reproduire. Cette semaine auront lieu, à Lens et à Lille (30km d’écart), Angleterre-Pays de Galles et Russie-Slovaquie. Les supporters peuvent très bien se recroiser et réitérer leurs actes ultra-violents et irréfléchis. C’est à la fois aux pouvoirs publics français, aux instances européennes mais aussi aux organisateurs de l’Euro de prendre les mesures adéquates et d’éviter tout nouveau débordement. Autrement, l’image du football ne pourra jamais s’améliorer, ce qui est bien regrettable…

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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