France

Pourquoi les «street medics» sont devenus indispensables dans les manifestations

Antoine Hasday, mis à jour le 14.06.2016 à 14 h 04

La mobilisation contre la loi Travail a donné lieu à quelques rassemblements très mouvementés. Aux premières loges, des bénévoles qui se sont donnés pour mission de soigner les manifestants blessés. Ils racontent.

Le 2 juin à Nantes I JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Le 2 juin à Nantes I JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Dans les cortèges, on les reconnaît généralement à leurs brassards à croix rouge, symbole universel des soignants. Les street medics sont des bénévoles qui prodiguent les premiers soins aux personnes blessées lors des manifestations, le plus souvent par les forces de l’ordre. Ce sont donc des témoins privilégiés des violences policières.

La plupart des médics n'ont pas de véritable formation médicale. «On apprend sur le tas, ou au travers d'atelier de formation au secourisme et au déplacement collectif, pour savoir comment gérer le stress ou réagir en cas de mouvement de foule», explique Noémie*, médic depuis le mois d’avril. Leur identification est également variable: «Ça dépend des manifestations. Parfois je mets juste un brassard, parfois rien du tout. Il y a des street médics qui sont tagués de partout mais parfois c'est mieux de se fondre dans la foule», raconte Noémie.

Robin*, street médic depuis le début du mouvement Nuit Debout, cherche toujours à être «le plus visible possible». Si certains médics s’équipent avec des protections conséquentes (casques, protège-tibias…), Robin et Noémie ne portent qu’un masque pour limiter l’exposition aux gaz lacrymogènes.

Dans leur sac à dos, ils transportent tout un nécessaire à pharmacie. Pour soigner les plaies et les coupures, compresses, pansements, antiseptique et bandes. Pour les gaz lacrymogènes, sérum physiologique, jus de citron, masques médicaux et parfois une solution eau/Maalox (médicament antiacide). «On l'utilise sur le visage en vaporisation. Comme on a une sensation de brûlure, ça soulage», explique Robin. Certains médics administrent des médicaments. Pas lui. «Certains emportent de la ventoline par exemple, personnellement je suis contre. On n'est pas médecins et on ne peut pas donner des médicaments comme ça.»

Plaies, hématomes, traumatismes

Les blessures traitées par les médics sont multiples. Noémie évoque «surtout des plaies ou des hématomes, causés par les projectiles des grenades ou les palets brûlants des lacrymos. Il y a parfois des traumatismes plus importants, surtout au crâne. À cause des coups de matraques ou, dernièrement, une grenade de désencerclement». Robin cite «des brûlures, des hématomes, des coupures». Parfois, c'est plus grave, comme cet homme aux doigts partiellement arrachés: «Le type a voulu ramasser une grenade et ça lui a explosé dans la main.»

La police ne voit pas toujours d'un bon œil les médics, qu'ils assimilent parfois aux soigneurs de ceux qui leur lancent des projectiles ou leur tapent dessus avec des gourdins. Ils peuvent donc être pris pour cibles. «C'est un peu à la tête du client. Soit on nous confisque notre matériel, soit on ne nous dit rien. Parfois, on peut se faire frapper parce qu'on a un brassard», raconte Noémie.

Ce qu'ils n'aiment pas, c'est que les street medics soignent tout le monde, ils remettent tout le monde debout, même les “casseurs”. Après, ça dépend sur qui tu tombes

«Le 1er mai, par exemple, on s'est fait gazer parce qu'on avait le drapeau de l'infirmerie. La police nous visait directement avec des grenades lacrymogènes. Ce qu'ils n'aiment pas, c'est que les street medics soignent tout le monde, ils remettent tout le monde debout, même les “casseurs”. Après, ça dépend sur qui tu tombes», précise Robin. Autre facteur de risque, leur présence dans le cortège de tête (ou cortège autonome), où se trouvent les manifestants les plus offensifs. «On se balade partout dans le cortège mais souvent en tête parce que c'est là que les affrontements ont lieu», confirme Noémie.


Un maintien de l'ordre critiqué

Le mouvement contre la loi Travail se caractérise par une forte présence policière dans certaines manifestations, comme celle du 1er Mai, où des rangées de policiers et de gendarmes encadrent les cortèges à l'avant, à l'arrière et sur les côtés, dictant le rythme de leur progression. Le gaz lacrymogène est utilisé en grandes quantités. «Dès qu’un projectile est lancé, ils vont gazer. Si ça commence trop à s'échauffer, ils vont gazer. Pour couper les manifs, ils vont gazer. (…) Parfois, on ne comprend même pas pourquoi ils gazent», raconte Robin. Des grenades de désencerclement peuvent également être utilisées.

Le 1er Mai, lui et d’autres médics sont venus en aide à des manifestants peu habitués aux gaz lacrymogènes. «Il y avait des familles, des petits vieux, des enfants... Le nombre de papys et de mamies qu'on a aidés parce qu'ils s'étaient fait gazer, qui étaient venus comme ça... Je me souviens d'un papy qui n'arrivait plus à respirer, on est resté je ne sais pas combien de temps avec lui, il disait qu'il n'avait jamais vu ça.  Tu m'étonnes, tu viens en famille... Je crois que ça ne s'était jamais vu pour un 1er mai parce que normalement, c'est très familial la manif du 1er mai...».


Autre tactique: séparer de force le cortège «officiel» (celui des syndicats) du «cortège de tête» ou «cortège autonome» où se trouvent notamment les manifestants les plus radicaux, qui affrontent physiquement la police. Ici aussi, le gaz est utilisé pour «scinder la tête de cortège où il y a les gens les plus offensifs, ça permet de les isoler et de les nasser», explique Noémie. C’est à dire encercler les manifestants pour qu’ils ne puissent plus avancer. Mais ce faisant, des manifestants pacifiques peuvent se retrouver pris au piège, dans les nuages de gaz lacrymogène. Un CRS interrogé par le JDD, qui avait vu cette méthode à l’œuvre, concluait: «ni fait ni à faire».


Enfin, une fois arrivées à destination, les manifestations sont généralement dispersées par la force. Les forces de l’ordre utilisent alors du gaz lacrymogène, éventuellement des grenades de désencerclement et des tirs de LBD 40, ainsi que des charges avec boucliers et matraques. C'est un moment privilégié pour procéder à des interpellations et cela occasionne de nouvelles blessures à prendre en charge pour les médics. Pour les chercheurs Olivier Fillieule et Fabien Jobard, «la police française résiste aux nouveaux modèles de maintien de l’ordre, articulés autour de la notion de désescalade».

Usage et mésusage des armes

Des blessures additionnelles sont causées par les usages non réglementaires des armes de la police. Les tirs tendus avec les lanceurs de grenades lacrymogènes Cougar sont normalement interdits. Consigne qui n'est pas toujours respectée. Récemment, un documentariste qui filmait une manifestation a été pris pour cible par des tirs tendus. Robin n'en a pas vu, mais a constaté des tirs en cloche dangereux. «Ils tirent aussi des lacrymos directement sur les gens, ils visent un groupe et ça leur tombe dessus, si tu reçois ça sur la tête, ça explose en palets et ça brûle.»


Les grenades de désencerclement (ou dispositifs manuels de protection, DNP) qui projettent des billes en caoutchouc (et des éclats) doivent être lancées au sol, sauf quand l’intégrité physique du lanceur est directement menacée. Mais elles sont parfois lancées en l'air et avec un retard pyrotechnique d’une seconde et demi, elle peuvent exploser au niveau du visage d'un manifestant (ou d'un journaliste).


Les DNP ne peuvent normalement être utilisées que pour disperser un groupe d’agresseurs. Noémie a constaté «l'utilisation de grenades de désencerclement de manière pas très réglementaire, au milieu des gens. Normalement, ça sert à disperser mais là, c'est plus pour blesser les manifestants, simplement». C’est également une de ces grenades qui a blessé Romain D, photographe indépendant, le 23 mai, touché par un éclat à la tempe, possiblement le bouchon métallique de la grenade. Il est resté dans le coma près de quinze jours.

 

En ce qui concerne le lanceur de balles de défense LBD 40, les tirs au visage sont proscrits. Pourtant, certains policiers visent la tête, avec parfois des conséquences tragiques. Pour Noémie, c'est la plus grande menace pour la sécurité des manifestants. «Le plus dangereux, c'est l'utilisation de plus en plus habituelle du LBD. On a aussi pu remarquer dans d'autres villes l'utilisation d'armes qui permettent de tirer en rafale des balles de défense ou des grenades», raconte-t-elle. 

La judiciarisation accrue du maintien de l’ordre s’inscrit dans la dynamique moderne de répression judiciaire comme indicateur de l’efficacité politique, la “politique du chiffre” tant décriée

«Avec les LBD, ils ne visent pas les jambes, on a l'impression qu'ils visent vraiment la tête», confirme Robin, qui garde le souvenir vivace d'un manifestant «l'œil complètement défoncé par un tir de LBD».


La grande répression

Face à ces risques, les manifestants s'équipent de plus en plus. «Les gens s'habituent à des manifestations mouvementées, ils viennent protégés, ils viennent avec leurs masques, leur sérum phy», explique Noémie. Mais ces protections sont parfois confisquées par la police. «Vous n'avez pas le droit de vous protéger de nos gaz lacrymogènes», se sont ainsi vu répondre des militants qui n’ont pas eu le droit de garder leurs lunettes de piscine.


Quel est l'objectif poursuivi par cette stratégie de maintien de l'ordre? Certains syndicats policiers ont critiqué les consignes reçues, déplorant qu'on ne les laisse pas arrêter les manifestants violents en amont et pointant une volonté de discréditer le mouvement social.

Pour Alexandre Langlois, de la CGT-Police, «le message qui est passé, c’est “casseurs venez, vous pourrez agir en toute impunité, et manifestants ne venez plus avec vos enfants, car c’est dangereux pour vous”. Et à la fin de la journée, les médias ne parlent que des violences, et surtout plus des raisons pour lesquelles les citoyens manifestent.» Même Jean-Claude Delage, secrétaire général d’Alliance, a affirmé:«Je pense que ça vise aussi à discréditer le mouvement social et syndical.»

Pour le CRS qui témoigne anonymement dans le JDD, «une manifestation qui se passe bien, on parle du fond. Quand vous avez des casseurs, on se focalise sur les violences et les vitres cassées». Ce gradé critiquait également une forme de politique du chiffre: «Ici, on interpelle juste pour les images du 20 Heures, pour faire croire qu’il y a de la fermeté de la part du gouvernement». Un travers également pointé par les chercheurs Fabien Jobard et Olivier Fillieule

«Le recours aux binômes policiers pour “prélever” dans une foule un individu réputé violent a été pensé (…) en Allemagne, en Suisse romande ou encore à Bruxelles, dans le cadre d’une stratégie de désescalade. (…) En France, par contraste, la technique est employée aux fins de multiplier les interpellations et les défèrements. (…) La judiciarisation accrue du maintien de l’ordre s’inscrit dans la dynamique moderne de répression judiciaire comme indicateur de l’efficacité politique, la “politique du chiffre” tant décriée.»

Nos deux médics ne tirent pas de conclusions définitives. Noémie y voit peut-être une volonté d’«effrayer les manifestants pour arrêter les mouvements sociaux». Robin pense «qu'ils ont des consignes de répression de plus en plus fortes. Plus ils vont être violents, moins les gens auront envie de venir». Lui-même a mis «plusieurs jours à se remettre» de certaines manifestations. «Parfois, tu as vraiment l’impression qu’on veut te défoncer».

* — Les prénoms ont été changés Retourner à l'article

Antoine Hasday
Antoine Hasday (36 articles)
Journaliste
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