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Lorsque l'on fait une recherche #Orlando, Twitter dit «bien fait» (et ne veut pas expliquer pourquoi)

Vincent Manilève, mis à jour le 13.06.2016 à 18 h 59

Le réseau social n'apporte aucune explication, et c'est bien le problème.

Capture Twitter

Capture Twitter

Dans les heures qui ont suivies la tuerie d’Orlando, qui a fait 50 morts dans la nuit de samedi 11 à dimanche 13, les utilisateurs du réseau social Twitter ont partagé de nombreux hashtags pour montrer leur soutien aux victimes et à leurs proches: #PrayForOrlando, #LoveWins, ou #PulseShooting (Pulse étant le nom de la boîte de nuit où a eu lieu le massacre).

Mais en France, quand on rentrait «#Orlando» dans la barre de recherche, une suggestion de recherche complémentaire (semblable à celles du moteur de recherche de Google) proposait de chercher: «#Orlando bien fait».

Même chose sur l’application mobile.

«Sérieux, y'en a qui osent dire “bien fait” juste parce que la quasi-totalité des victimes sont gays...?»

Un utilisateur de Twitter


Sur Twitter, plusieurs internautes ont signalé cette suggestion pour le moins étrange et se sont demandés si cela ne voulait pas dire que de nombreuses personnes postaient des messages approuvant la tuerie, estimant que c’était «bien fait» pour les victimes et leurs proches.


Nous avons donc regardé si ce genre de message, incluant les mots «bien fait» l’un à côté de l’autre, existaient bien. Les tweets homophobes et violents existent, et ils sont malheureusement nombreux, mais aucun tweet n’utilise ces mots dans ce sens-là, ni ces derniers jours, ni ces dernières années. L’outil de recherche Twitter trouve bien des tweets sur Orlando où «bien» et «fait» sont utilisés, mais pas dans cet ordre-là, et encore moins pour véhiculer un discours homophobe. 

Enfin, quand on se connecte via un VPN (outil permettant de changer sa localisation sur internet) depuis les États-Unis, aucune expression semblable n’apparaît en suggestion à côté du nom de la ville, seulement les mots «shooting», «victims» ou encore «suspect».


Exemple d'une recherche menée depuis les Etats-Unis grâce à un VPN

Aucun tweet ne mentionne l'expression pour diffuser un message homophobe

 

Il y a bien des tweets qui l’utilisent dans ce sens-là, mais bien pour dénoncer les propos homophobes. Mais deux utilisateurs de Twitter mentionnant sur leur compte la fameuse suggestion nous ont expliqué qu'ils n'avaient pas vu de messages utilisant directement l'expression. 


Ce phénomène est très étonnant sur Twitter. En effet, habituellement, un hashtag ou une série de mots font polémique parce qu’ils sont visibles et largement utilisés par certains utilisateurs, mais également parce que d’autres le dénoncent encore plus, ne faisant qu’accroître sa visibilité.

Ainsi, en mars dernier, après l’attentat de Bruxelles, le hashtag #StopIslam est devenu l’un des plus partagés car de nombreuses personnes s’indignaient de le voir dans leur timeline, créant ainsi un effet boule de neige. C'est ce qui s'est reproduit dans le cas du «bien fait». Sauf que cette fois, des personnes s’indignaient et alimentaient des propos qui n’existait pas en tant que tel. Une internaute a même dénoncé un hashtag qu’elle était la seule à utiliser.


Comment ces trois mots ont-ils pu être associés? Peut-on imaginer que de nombreux messages disaient «bien fait» à propos de la fusillade avant de les effacer tous? C'est envisageable, mais peu probable.

Contacté par e-mail, le service de communication de Twitter en Europe nous a expliqué «ne pas avoir de commentaire» à faire, nous a renvoyé vers des pages annexes de son site et n'a pas donné de suite à notre relance pour de plus amples informations. Sur les pages Twitter officielles dédiées aux recherches, le site évoque avant tout les résultats qui apparaissent ou non selon des filtres et les tendances. Rien sur les suggestions, et pourtant, l’outil de recherche de Twitter est devenu un outil indispensable dans la stratégie du site: depuis novembre 2014, il permet en effet de trouver n’importe quel tweet posté depuis l’ouverture du réseau social en 2006, lui donnant une capacité d'archivage très importante. Cette non-réponse de Twitter apparaît donc comme la dernière manifestation de nos débats permanents sur les algorithmes, toujours plus présents dans notre quotidien

L'absence de réponse de Twitter représente le cœur du problème des algorithmes

Que Twitter ne donne pas de réponse, c'est très grave

 Guillaume Sire, spécialiste des sciences de l'information et de la communication

Pour Guillaume Sire, maître de conférence à l'IFP et spécialiste des sciences de l'information et de la communication, ce manque de réponse de la part de Twitter sur ce problème fait écho à des questions bien plus larges. Selon lui, cela interroge en premier lieu le degré de responsabilité de Twitter:

«Tout d’abord, quel est le degré de responsabilité des auteurs, à savoir ceux qui ont créé l’algorithme de recherche de Twitter? Ces suggestions ne tombent pas du ciel, elles viennent de l’algorithme qui a été écrit par des auteurs, même si dire que c'est uniquement leur faute est faux. [...] Et même si Twitter avait dit que cette expression apparaît parce que les gens le disent, ce qui n’est pas le cas, il est aussi responsable parce qu’il fait remonter cette expression dans ses suggestions.»

Google, qui est bien connu pour être «l'inconscient d'internet», a connu des problèmes similaires. Et lorsque la pression de la justice et des internautes est devenue trop forte, le moteur de recherche a décidé de censurer certaines suggestions choquantes et de donner un droit à l'oubli. Qu'en est-il pour Twitter, qui défend la liberté d'expression? Le mystère demeure mais les précédents avec Google pourraient faire office d'exemple:

«Ce n'est pas très clair en terme de jurisprudence, explique Guillaume Sire, mais dans ce cas vous pourriez imaginer faire un procès à Twitter comme si c'était eux qui avaient écrit “Orlando bien fait” et ils pourraient être reconnus responsables de ces propos.»

Ce genre de scénario est improbable dans les faits, mais le problème n'a toujours pas de réponse. Faut-il engager des gens qui filtreraient en permanence toutes ces recherches incitant à la haine? L'usage du réseau basculerait complètement, allant à l'encontre des valeurs du réseau social, et des messages haineux passeraient forcément entre les mailles du filet. Faut-il pour autant réclamer l'accès à ce fameux algorithme de recherche? 

Un accès total pose un risque, il permettrait d’en détourner l’usage (et un troll français réussit déjà à perturber les Tendances), mais pour Guillaume Sire, un vrai paradoxe demeure: «Grâce à Google et aux réseaux sociaux je sais tout, mais je ne peux pas savoir comment je peux tout savoir. Et que Twitter ne donne pas de réponse, c’est très grave.»

En attendant de comprendre ce qui s'est passé ce lundi 13 juin sur Twitter, les internautes continuent de s'indigner de ce «Orlando bien fait», mais personne ne sait pourquoi.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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