Boire & manger

À Bordeaux, Cité du vin, cité divine

Nicolas de Rabaudy, mis à jour le 13.06.2016 à 10 h 16

La ville vient d'inaugurer dans un bijou d'architecture moderne un lieu dédié au vin. Une réussite.

La Cité du Vin © Anaka

La Cité du Vin © Anaka

1.La Cité du vinLe pari gagné de Juppé

Ce bâtiment doré de pierres et de lumières, 55 mètres de haut, se dresse sur le fleuve comme le phare de la capitale des vins de Gironde et d’ailleurs. Il capte le regard et vous laisse pantois d’admiration. C’est une authentique prouesse du cabinet d’architecture parisien XTU qui a remporté le contrat devant 114 dossiers et 5 équipes finalistes –en tout 25 ans de gestation et 8 ans de travaux initiés par la pauillacaise Sylvie Cazes, 60 ans, dont la famille possède entre autres crus le Château Lynch-Bages, probablement le grand Bordeaux le plus vendu dans le monde, 500 000 bouteilles par vendange.

C’est elle, viticultrice dans le sang, conseillère municipale, qui incarne les questions et les investissements viticoles de Bordeaux auprès du maire Alain Juppé, un bâtisseur dans l’âme. En qualité de présidente de la Fondation pour la culture et les civilisations du vin, elle a fait tourner «la machine à gagner» et trouvé le phénoménal financement public (70 millions d’euros) et privé (20 millions d’euros).

Le bâtiment impressionnant, tout en rondeur, et l’aménagement ont nécessité 55 millions d’euros, la construction est l’œuvre de Vinci France. Le cabinet anglais Casson Mann s’est chargé de la scénographie intérieure: ce que l’on voit, ce que l’on ressent, ce qui vous émeut à travers les huit étages. Superbe vue panoramique sur le fleuve du Belvédère, le sommet à 35 mètres de haut: c’est le toit de la Cité à vivre en marchant, l’œil, le nez et le palais aux aguets. On lampe les vins tout au long du parcours, aux ateliers et surtout aux 7e et 8e étages.

En guise de récompense, deux heures de marche, au bas mot. Dieu que d’émotions, de surprises, d’initiations à la culture universelle du vin!

Comment décrire ce monument étrange signé des deux architectes français lauréats, Anouk Legendre et Nicolas Desmazières, dont le spectaculaire projet en dessins, cartes et projections a conquis les autorités municipales et régionales (Bordeaux est classé au patrimoine mondial de l’Humanité). On ne bâtit pas n’importe quoi: il a fallu un consensus général des édiles et des architectes locaux.

Comment caractériser la Cité, comment nommer ce bâtiment tout en arrondi? Depuis l’ouverture le 1er juin, il a eu pléthore d’appellations: le Musée Grand Cru, le Guggenheim de Gironde, la Pyramide du Louvre de Bordeaux, la Carafe (honnie par les deux architectes), le Phare de Bordeaux –et la Robe en Mouvement, singulière évocation, inspirée par Legendre et Desmazières.

Pour le duo d’architectes débarquant à Bordeaux dans les années 2000 pour une exploration des sites, des monuments bordelais, la Cité est pensée comme un continent liquide en hommage aux crus girondins: le vin doit se lire dans les pierres et les matériaux.

En matière de jus de la treille, d’ivresse mesurée, Anouk et Nicolas sont deux néophytes: le vin ne figure pas dans leur «way of life». Mais ils veulent l’apprendre et se forger une culture, un savoir, des bases de réflexion.

Inauguration de la Cité du Vin © Anaka

En rencontrant les vignerons des deux rives, du Médoc, de Saint-Émilion, de Sauternes, les deux architectes vont éprouver des sensations et une révélation majeure: le vin circule dans les verres avant d’être savouré et englouti, c’est un mouvement en arrondi comme le cep enroulé autour du pied de vigne. Tout cela est associé aux remous de la Garonne, l’élément liquide est constitutif de l’âme du vin, d’où le principe créateur de la Cité: «une rondeur sans couture, immatérielle et sensuelle qui s’intègre à son environnement liquide». Voilà l’idée de base poétique du monument, ce qui fait sa beauté, laquelle vous interpelle et incite à pénétrer ce lieu de vie et de savoirs –82 entreprises ont été impliquées, 700 emplois durables créés.

Cette rondeur magistrale qui répond à la courbe de la Garonne va se transcrire dans les volumes, espaces et éléments intérieurs. La Cité déroule un voyage immersif et initiatique qui part d’un patio central et offre une balade tout en fluidité et en plénitude : c’est un pèlerinage à pied en l’honneur des vins du monde car Bordeaux, au cœur de la Cité, n’est pas en position aussi dominante qu’on peut le croire.

L’ouvrage achevé dans les délais –13.350 mètres carrés– est constitué de 574 arches centrées reposant sur 300 pilotis figés dans le sol. Cette géométrie a été façonnée par une batterie de logiciels que l’on ne voit pas. La visite de la Cité se résume à un parcours permanent sur 3.000 mètres ponctuée par 19 espaces thématiques à la rencontre des vins dans leur profonde diversité artistique, œnologique, historique… Tout est culture, savoirs, étonnement dans cette visite non guidée –on prend son temps et on s’arrête où bon nous semble.

La cave circulaire d’une altière beauté répertorie 14.000 flacons de tous pays et le compagnon numérique des visiteurs genre smartphone avec casque diffuse des commentaires et dialogues en huit langues, dont le chinois et le japonais. Pas de chauvinisme dans cette quête d’un savoir spécifique où tout le plaisir est d’apprendre, de goûter et de rêver.

Le tour du monde des vignobles à la Cité du Vin © Anaka

La scénographie de ce voyage dans le temps et l’espace est répartie en plusieurs stations où il faut s’arrêter au gré de vos désirs, les voici:

• «La table des terroirs» animée par une pression des doigts. Cinquante vignerons de dix régions du monde se confient devant vous: Aubert de Villaine, gérant de la Romanée-Conti, Alexandre de Lur Saluces, propriétaire du Château de Fargues à Sauternes, Pierre Lurton, directeur de Cheval Blanc et d’Yquem, Thomas Duroux du Château Palmer à Margaux voisinent à côté de seigneurs de la viticulture mondiale.

• «Les métamorphoses du vin»: le travail à la vigne, l’élevage, les secrets de la vinification, six bouteilles géantes, et une invitation à s’initier à travers une palette des vins du monde.

• «La galerie des civilisations du vin»: des tombeaux égyptiens aux soupers du XVIIIe siècle… De l’histoire à voir.

• «Le banquet des hommes illustres» sur grand écran où l’on reconnaît, entre autres, Napoléon, Churchill, Voltaire, Colette et Pierre Arditi, grand ambassadeur de la Cité avec le gourou américain Robert Parker, à la retraite.

• «Bacchus et Vénus»: un aperçu des représentations du vin dans les arts de tous les temps.

• «Le vin divin» dans les écritures saintes.

• «Boire et déboires»: toute l’ambivalence de la relation entre l’homme et le vin, objet et bonheur.

• «L’art de vivre»: le vin et la gastronomie, le service, la convivialité et Bordeaux, une ville de vignobles, la saga d’un grand port de commerce.

«L’ambition de la Cité, de ce parcours, est d’intéresser le plus grand nombre, y compris les gens qui ne boivent pas de vin», indique Laurence Chesneau-Dupin, responsable du programme culturel de la Cité.

On attend 450.000 visiteurs par an, ce qui n’est pas rien.

Le vin divin à la Cité du Vin © Anaka

«Il manquait à Bordeaux un site touristique dédié au vin», dit Philippe Massol, directeur de la Cité, venu du Futuroscope de Poitiers qu’il a magistralement relancé. Dans la ville chère à Montesquieu et à François Mauriac, ce cadre supérieur, diplômé d’une école de commerce, ne connaissait personne et c’est Sylvie Cazes qui l’a présenté à Alain Juppé. Au Futuroscope, ces derniers temps, Massol a drainé trois millions de curieux.

Depuis 2007, Massol qui s’est installé à Bordeaux a apporté son savoir-faire enrichi par la spectaculaire beauté du bâtiment futuriste.

«Le musée se trouve dans Bordeaux et non dans le vignoble», souligne l’écrivain Jean-Paul Kauffmann, fin connaisseur des vins, il a jadis publié Voyage à Bordeaux et une revue très documentée sur les vins de Gironde, l’Amateur.

Voilà le pari du monument. C’est Bordeaux et son négoce qui ont fait le succès de l’or rouge et blanc. Il faut le dire: c’est Bordeaux et le dynamisme commercial des négociants du quai des Chartrons qui ont forgé le succès international des vins du Médoc, de Pomerol, de Pessac et de Saint-Émilion. «C’est une ville-monde du vin» comme disait le grand historien Fernand Braudel.

«Je trouve le projet de la Cité culotté et audacieux: Juppé n’a pas eu froid aux yeux», ajoute Kauffmann.

L’aristocrate Alexandre de Lur Saluces, héritier du sublime Château d’Yquem dont il s’est occupé avec passion durant cinq décennies, aujourd’hui replié au Château de Fargues, forteresse viticole du Sauternais (15 000 bouteilles par an) écrit «que la Cité rapproche les amateurs du monde des vins, ses terroirs, ses spécificités: la vraie vie du vin se termine dans les verres et la joie qui réchauffe le cœur de l’homme.»

N’en doutez pas, l’autre raison d’être de la Cité innovante –en plus de sa réussite architecturale–, c’est la promotion de l’œnotourisme et la volonté des autorités bordelaises d’attirer les visiteurs vers les vignobles, les châteaux, les crus, les millésimes, au cœur de cet univers du plaisir œnologique des vins faits, prestigieux ou en devenir (le 2015 excellent).

Oui, la Cité est un point de départ, elle doit inciter au périple vers les vignes et la célébration sensuelle du jus de la treille.

«Qui sait déguster ne boit pas de vin, mais juste ses secrets», disait Salvador Dali et la Cité est le premier pas vers l’approche vécue des flacons de Gironde –et d’ailleurs. Allez-y.

• 134-150 quai de Bacalan 33300 Bordeaux. Tél. : 05 56 16 20 20. De 9 h 30 à 19 h 30. Ligne de tram B, station Bassins à Flot. En bateau, 20 minutes du ponton de la Cité du Vin quai Richelieu, station les Hangars. 20 euros. Accès libre au restaurant le 7, à la Cave, au snack bar et la boutique-librairie.

 

2.Le Saint-Jamesun charmant Relais & Châteaux à quinze minutes de Bordeaux

Hotel Saint-James © Hervé Lefebvre

Sur les hauteurs de Bouliac, un village préservé (3.000 habitants) donnant sur la campagne girondine et le fleuve alangui, l’architecte Jean Nouvel et Jean-Marie Amat, chef historique de Bordeaux, ex-deux étoiles, ont transformé le site saisissant de bâtiments métalliques voués au séchage du tabac en hôtel-restaurant romantique d’un cachet bien particulier, loin des bruits de la ville envahie par l’automobile.

En cela, le Saint-James, une belle maison d’architecte, est à vivre comme l’archétype du Relais & Châteaux à la française, propriété de la famille Borgel depuis 2005, après le départ du regretté Jean-Marie Amat que le Michelin aurait du récompenser de trois étoiles.

Tout est fait pour vous déconnecter des aléas du quotidien grâce à ce lieu de vie insolite aménagé avec talent : la disposition des chambres et suites ouvertes sur la nature, la piscine chauffée, les terrasses du parc de quatre hectares et les 890 pieds de vigne, vendange annuelle pour les hôtes et barbecue de rigueur. Un vrai dépaysement bucolique.

Au Saint-James, caille, navet boule d'or, radis noir et dattes © Nicolas Claris

La bonne chère mitonnée par le chef étoilé Nicolas Magie est l’atout évident pour les gourmets. Les produits locaux, de saison figurent à la carte, une exigence à saluer: la caille en deux services, le filet et la cuisse croustillante (45 euros), l’œuf fermier au caviar osciètre, écrevisses et bisque anisée, délicate composition (65 euros), les langoustines pattes rouges rôties, king crab et garnitures (60 euros), le turbot sauvage (65 euros), le bar de ligne (60 euros), la grosse sole cuite au plat (60 euros) à quoi s’ajoutent le pigeon au sang en deux services (60 euros), le ris de veau de lait aux olives et asperges (60 euros)…

Tout cela ressort de la haute cuisine goûteuse, travaillée, pleine de saveurs vraies. Soufflé chaud au citron, une rareté du pâtissier Sébastien Bertin (20 euros).

À coup sûr, les deux restaurants du Saint-James, le gastronomique et le bistrot plus simple, sont devenus incontournables pour les pèlerins et autres gastronomades en quête d’émotions gourmandes d’autant que les additions des menus restent abordables, d’où l’affluence aux repas.

La carte des vins est remarquable par l’abondance des crus de toutes origines. Les Bordeaux rouges: 40% de l’offre à des tarifs humains, délicieux Fieuzal 2012 à 12 euros le verre.

Oui, une étape de classe internationale dans la périphérie immédiate de la Cité du Vin. À inscrire sur vos tablettes.

• 3, place Camille Hostein 33270 Bouliac. Tél.: 05 57 97 06 00. Menus à 40 euros au déjeuner, 70, 75 et 110 euros. Carte de 120 à 150 euros. Chambres à partir de 180 euros. Cours de cuisine, chef à domicile, produits du restaurant vendus le dimanche dans le parc. Transfert de l’aéroport de Mérignac et de la gare Saint-Jean.

Nicolas de Rabaudy
Nicolas de Rabaudy (464 articles)
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