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L'Euro 2016, c'est aussi la fête du sexisme

Nadia Daam, mis à jour le 10.06.2016 à 14 h 53

Bienvenue dans un monde où les femmes sont forcément des coconnes qui ne pigent rien aux règles du foot, supposément délaissées par leurs mecs pendant un mois.

ALAIN JOCARD / AFP.

ALAIN JOCARD / AFP.


On est en 2016, et il se trouve encore des personnes pour trouver immensément drôles les blagues sur les filles qui ne comprendraient pas le hors-jeu. Huhu haha.

Car, sans grande surprise, et comme à chaque grande compétition sportive, l’Euro 2016 charrie son lot de vannes sur ces coconnes qui ne pigent rien aux règles du foot, de clins d’œil égrillards adressés aux «filles» supposément délaissées par leurs mecs et de campagnes opportunistes de grandes marques qui ne manquent jamais une occasion de sauter à pieds joints dans le concours du plus gros beauf sexiste.

Étrangement, la manifestation la plus visible et la plus grotesque de ce sexisme généralisé n’a pas récolté les commentaires qu’elle méritait. Au contraire, la vidéo commise par le collectif Lollywood au titre de «clip officieux de l’Euro 2016» est qualifiée d’«hilarante» ou de «déjantée». Tout juste concède-t-on que l’humour est «un peu gras» et que la vidéo est «bourrée de clichés sur le rapport des hommes et des femmes au foot», avant de préciser qu’elle «est à voir au second degré». Ce qui vient confirmer une règle immuable: quand tu as le sentiment qu’un truc est sexiste et qu’on te répond «T’as rien compris! Ho! C’est de l’humour!», c’est que le truc en question est VRAIMENT sexiste.

 

Les auteurs ont beau jurer «avoir fait exprès de mettre des gros clichés pour tous les détruire» et préciser que, comme le personnage de la fille prend la guitare pour raconter qu’elle va se venger en le trompant et en sortant picoler, bah du coup, c’est pas sexiste, en réalité, c’est encore pire. Puisque ça ne déconstruit strictement aucun stéréotype, mais les enfile les uns après les autres sans aucune mise à distance. La vidéo ne fait qu’en remettre une grosse couche sur le clicheton du beauf qui se gratte l’entrejambe devant France-Roumanie pendant que Madame se fait les ongles ou en profite pour le tromper.

La preuve que, si l’objectif était vraiment de démonter les clichés, c’est complètement raté, c’est qu’à chaque fois que la séquence est montrée à la télévision la présentation est assortie d’un absurde «Et bon courage à toutes les femmes pendant cet Euro de foot!».

Au mieux condescendant, au pire imbécile

Par ailleurs, si cette vidéo ne m’a décroché strictement aucun sourire, ça n’est pas seulement parce que je suis une féminazie paranoïaque dépourvue de sens de l’humour, mais surtout qu’elle fait partie d’un plus large mouvement quasi institutionnalisé au moment de ce type de compétition consistant à poser un regard au mieux condescendant sur les femmes, au pire franchement dégueulasse et imbécile.

Ainsi, dans la plus grande décontraction, l’éditeur La Musardine publie un guide opportunément paru une quinzaine de jours avant l’Euro et intitulé «30 idées pour vous éclater pendant que votre mec regarde le foot en mangeant des pizzas», rédigé par «une spécialiste de l’éclate», dont voici le pitch:

«Votre mec est scotché devant le foot? Il préfère les mollets poilus des footballeurs à vos jolies gambettes épilées? Révoltez-vous! Vous n’allez tout de même pas passer vos soirées à lui servir des pizzas en attendant que son match se termine! Il est déjà bien assez gras!... Et si vous en profitiez au contraire pour vous éclater? Ça vous dirait? Écrit par une spécialiste de l’éclate, qui, elle aussi, en a eu marre de faire la potiche, ce livre vous donnera tout un tas d’idées délirantes à expérimenter pendant que Môssieur est accroché à son canapé comme une moule à son rocher. Vous découvrirez ainsi comment vous tailler le pubis de façon originale, donner des petits noms à vos sex-toys, écrire un roman érotique sadomasochiste et autres passe-temps créatifs qui vous permettront enfin de vous amuser pendant les soirées foot!»

Donc, parce qu’elle en a marre de «faire la potiche les soirs de matchs», une fille, ça s’épile le maillot, ça écrit de la fan-fiction un peu cochonne et ça fait du DIY.

Je préviens. Si on me dit que, là aussi, c’est du second degré, je hurle.

À ce stade, et parce qu’ils sont coutumiers du genre, on ne s’étonnera pas qu’à l’occasion de cet Euro les magasins Auchan commercialisent des tote bags ornés d’un démoralisant «Lui au foot, moi au shopping! Il supporte la France, je le supporte lui!».

Les femmes qui aiment le foot ne sont pas des anomalies

Ce qui est encore plus problématique, c’est que ce sexisme ne se cantonne pas à quelques blagues vaseuses sur des T-shirts ou dans des bouquins, mais qu’il peut être véhiculé de manière plus pernicieuse. L’idée que le football est réservé aux êtres péniens est tellement bien intégrée que, pour son édition du jour d’ouverture de l’Euro, on trouve en une du journal 20minutes le message publicitaire suivant:

Visiblement, personne n’a jugé le raisonnement un brin crétin et douteux. Raisonnement également adopté par les chaînes de télévision, qui, comme l’a noté la journaliste médias Sonia Devillers, estiment évident que les soirs de matchs «les messieurs s’agglutinent devant le poste pendant que les mesdames cherchent désespérément un machin rose bonbon à savourer devant la télé». Et proposent donc des programmes «sur mesure» pour les femmes: Pretty woman, Un bébé pour mes 40 ans et autres Il faut marier maman.

Dans les médias toujours, Le Parisien accorde une attention suspecte à un sondage concluant qu’une Française sur deux ne compte pas regarder l’Euro et s’est intéressé de manière assez étrange et fort dispensable au rapport entre le statut marital des femmes interrogées et l’intérêt qu’elles portent à la compétition sportive. Ce qui a surtout permis au journaliste de livrer cette brillante analyse:

«De là à en déduire que les femmes mariées vont devoir faire des concessions à leurs footeux de mari, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas. Pour les célibataires, c’est peut-être l’occasion de sortir et de “choper” les mecs rétifs à la baballe...»

Et ce, alors que la question de la proportion de femmes qui assistent à des matchs ou les regardent à la télévision n’a strictement aucune importance. Personne ne commande de sondage pour savoir si les femmes s’intéressent au tennis, au twirling bâton ou à la sculpture sur glace. Pourquoi s’enquérir de cette information si ce n’est pour pouvoir continuer à décrire le foot comme une discipline et un loisir réservé aux hommes et à ne surtout pas faire en sorte que ça change?

Quand bien même les femmes seraient statistiquement moins dans les stades ou devant leur télé les soirs de matchs, ça ne justifie en rien de traiter celles qui s’y intéressent comme des anomalies et celles qui s’en fichent comme des empotées pénibles qu’il faudrait divertir et consoler d’être délaissées par leur «footeux» de mari.

Une école du machisme pour les enfants

Cette façon d’assigner les femmes à des comportements et des loisirs censément adaptés à leur genre n’a strictement rien d’anodin. D’abord, parce que le sexisme autour du football ne fait que conforter le sexisme à l’intérieur même du football, celui des dirigeants, des joueurs et des commentateurs... C’est à cause de ce genre de clichés sexistes qu’un Bernard Lacombe, dirigeant de l’OL et ex-footballeur, peut tranquillement refuser de discuter avec une auditrice de la radio RMC parce qu’il «ne discute pas avec les femmes de football» et que celles-ci devraient s’occuper «de leurs casseroles». À cause de ça que Pierre Ménès se sent autorisé à décrire les sportives comme «de grosses dondons trop moches pour aller en boîte» et à décréter que «le foot, c’est quand même un sport de mecs [...] et pour voir une gonzesse dunker au basket il faut se lever tôt». À cause de ça que le football est le sport le plus macho de France. Avec les conséquences qu’on connaît.

Et ce sexisme généralisé a surtout pour effet de faire du foot une école du machisme pour les enfants. Qui auront donc entendu pendant plusieurs semaines que, les filles, ça ne joue pas au foot, que ça ne les regarde pas, que ça y comprend rien du tout, en plus. Qu’il y a des domaines strictement masculins et des fiefs de la virilité. C’est aussi ce qui fait que des fillettes se font engueuler dans la cour de récré si elles ont l’audace de taper dans un ballon parce que des gosses de 6 ans auront été persuadés par des pubs, par des blagues de merde, par la télévision que «hé ho, le foot, c’est pas pour les gonzesses». Et ça marche comme ça pour beaucoup d’autres activités ne nécessitant pourtant à aucun moment l’intervention d’organes génitaux.

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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